60e Déclaration



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2008 | 60e ANNIVERSAIRE DE LA DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L’HOMME – LE DEBAT
__Dix ans de régression
par Robert Badinter

Robert Badinter, défenseur ardent des droits de l'homme, s'alarme de les voir contestés dans une grande partie du monde et trahis en Occident. Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armanet, dans le cadre des "Débats de l’Obs", Le Nouvel Observateur, 4-10 décembre 2008.

Comment les droits de l'homme ont-ils évolué ces dix dernières années depuis la célébration du cinquantenaire de la "Déclaration universelle" de 1948 ?

Robert Badinter. Il y a dix ans, c'était l'apothéose. Les droits de l'homme étaient reconnus comme la dimension morale de notre temps. Après la chute du mur de Berlin, nous avons vécu une décennie consacrant la victoire idéologique de Tocqueville sur Marx. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la défaite du nazisme a commencé un affrontement Est-Ouest sans merci entre deux conceptions idéologiquement différentes des droits de l'homme. D'un côté, les droits "socialistes"; de l'autre, pour reprendre la terminologie marxiste, les droits "bourgeois" et les libertés "formelles", camouflage du capitalisme. Le modèle aronien des droits de l'homme triomphait.

Le 11 septembre 2001 a sonné le glas de cette parenthèse enchantée et a fait régresser la politique des droits de l'homme. Juridiquement, moralement, les attentats du 11-Septembre, qui frappent délibérément, pour des raisons idéologiques, des victimes innocentes et anonymes, relèvent du crime contre l'humanité. Mais après le 11-Septembre, George Bush a commis une faute historique dont on supportera longtemps le coût moral et politique. En inventant Guantanamo, zone de non droit absolu, en faisant voter le Patriot Act, ces lois d'exception, en légalisant la torture, en multipliant les "charters de la CIA" avec la complicité de certains pays européens (Pologne, Roumanie, Allemagne...), les Etats-Unis, qui s'étaient toujours proclamés champions des droits de l'homme, ont bafoué leurs principes fondamentaux. Quel coup terrible porté aux droits de l'homme !

Leurs adversaires ont dès lors beau jeu de dénoncer le double langage de l'Occident. C'est le "double standard" : pour vous, le respect des droits de l'homme, l'habeas corpus, les cours constitutionnelles, la splendeur de l'Etat de droit; et pour nous autres, leur viol quand cela vous arrange ! Ne chantez pas l'universalisme des droits de l'homme quand en réalité vous les trahissez en fonction de vos intérêts. Cette accusation trouve malheureusement dans Guantanamo sa justification éclatante. Résultat : une haine tenace des masses musulmanes. Quelle régression depuis la célébration du cinquantenaire, en 1998 !

— Pourtant l'intérêt pour les droits de l'homme n'a jamais été aussi important. Mais, ces valeurs sont-elles majoritairement occidentales ?

La pensée occidentale a engendré les droits de l'homme dans sa version des Lumières. Je rappelle que les plus grands progrès scientifiques sont le fruit de la pensée occidentale liée à la séparation de la science et de l'idée de Révélation divine à partir du XVe siècle et au triomphe de la Raison au XVIIIe siècle. Les droits de l'homme, c'est une certaine conception du monde et de l'homme. "Tous les hommes naissent libres et égaux" : c'est une affirmation de principe, contestée par les sociétés racistes, qui voue l'Occident à l'universalisme.

Mais, aujourd'hui, à l'opposition "droits bourgeois" - "droits socialistes" d'il y a cinquante ans a succédé un nouveau conflit entre deux conceptions des droits de l'homme : la nôtre, universaliste, et l'autre, relativiste ou multiculturaliste, qui autorise les Etats à définir selon leurs critères leurs droits de l'homme. En reniant après le 11-Septembre les valeurs universelles, les Etats-Unis, symbole de l'Occident, se sont trahis eux-mêmes. Le coup porté est dans une certaine mesure une victoire morale pour Ben Laden. Le moment est grave. La "guerre contre le terrorisme" a provoqué en Europe aussi des dégâts considérables aux principes des droits de l'homme. Même la Grande-Bretagne, le pays qui a inventé l'habeas corpus, a adopté des lois détestables sur la durée de la rétention, de la garde à vue, le fichage, l'assignation à résidence forcée. Comment alors continuer à donner des leçons, comme récemment à la Chine à propos du Tibet ?

— Pourquoi la Chine et le monde musulman revendiquent-ils sans complexes leur propre conception des droits de l'homme ?

Dans les textes officiels, Pékin est très clair : "La Chine s'oppose fermement à ce que quelque pays que ce soit se serve des droits de l'homme pour imposer ses valeurs, son idéologie, ses conceptions politiques et son mode de développement à d'autres pays". La théorie chinoise est simple : vos droits de l'homme, nous dit-elle, sont un moyen d'ingérence, une machine de guerre idéologique contre nous, un impérialisme culturel au service de vos intérêts, et nous les refusons. Quant à nous, nous avons notre propre conception des droits de l'homme que nous mettons en oeuvre. A chacun ses droits de l'homme. En matière constitutionnelle, les Chinois ont inventé cette formule extraordinaire : "La Chine pratique le système de dictature démocratique populaire, c'est-à-dire qu'elle pratique la démocratie au sein du peuple et la dictature vis-à-vis des ennemis du peuple". Quelle fin de non-recevoir à l'universalisme des droits de l'homme !

De même l'Organisation de la Conférence islamique, qui regroupe 57 Etats musulmans, dénonce l'universalité des droits de l'homme comme "prétexte pour s'ingérer dans les affaires intérieures des Etats et porter atteinte à leur souveraineté nationale". S'agissant de la liberté d'expression, la Déclaration du Caire sur les droits de l'homme en Islam, adoptée en 1990, précise : "Tout homme a le droit d'exprimer librement son opinion, pourvu qu'elle ne soit pas en contradiction avec les principes de la charia". Les droits de l'homme sont subordonnés à la loi divine !

— Que pensez-vous du rôle du Conseil des Droits de l'Homme des Nations unies ?

L'ancienne Commission des Droits de l'Homme de l'ONU, noyautée par des Etats totalitaires, avait perdu toute crédibilité, notamment en élisant la Libye à sa présidence en 2003. Kofi Annan voulait créer un Conseil restreint et permanent. Hélas ! la réforme n'a pas réussi. Aujourd'hui, le Conseil ne compte que 20 démocraties sur 47 membres, parmi lesquels figurent 15 Etats de l'Organisation de la Conférence islamique. Il est devenu le champ clos de l'affrontement entre universalistes et multiculturalistes.

— Ne voyez-vous pas tout de même depuis dix ans des avancées positives ?

Si. D'abord les progrès considérables de la marche vers l'abolition universelle de la peine de mort. En 1981, la France était le 35e Etat à abolir la peine capitale. Aujourd'hui, 138 Etats sur les 198 que comptent les Nations unies sont abolitionnistes. La création de la Cour pénale internationale, chargée de juger les responsables des crimes contre l'humanité, est aussi une grande victoire. S'agissant des droits économiques et sociaux, même si les résultats sont insuffisants, on a progressé dans la lutte contre la grande pauvreté, l'illettrisme, la faim dans le monde et le sida. Il faut aussi se féliciter que l'Europe soit le continent où les droits de l'homme sont le mieux défendus car elle est la première à avoir assorti le respect des droits de l'homme d'une garantie judiciaire internationale grâce à l'existence de la Cour européenne des Droits de l'Homme.

Mon premier geste après l'abolition de la peine de mort en France en octobre 1981 a été de me rendre à Strasbourg pour lever les réserves qui interdisaient au citoyen français de contester les décisions de la justice de notre pays devant la Cour européenne des droits de l'homme. Reste bien sûr en Europe des zones brûlantes comme la Tchétchénie ou la Géorgie, et des sujets d'inquiétude majeurs en ce qui concerne la condition des étrangers, le droit d'asile bafoué, le scandale des centres de rétention des étrangers.

Et la France, est-elle un modèle en Europe ?


Non. On assiste à un rétrécissement du champ des libertés publiques qu'il s'agisse des fichiers, des pouvoirs d'enquête, de l'extension de la garde à vue, des multiples formes de surveillance et de contrôle. Mais, le plus préoccupant est la surpopulation dans les prisons françaises qui demeure "l'humiliation de la République", comme le disait un rapport parlementaire. C'est un problème national grave. Tout ce qui échappe au regard - les prisons, les centres de rétention, les dépôts, les locaux de garde à vue, en partie les hôpitaux psychiatriques - ne mobilise pas l'attention des citoyens.

Alors qu'on va célébrer la Déclaration universelle des droits de l'homme, il faudrait relire les passages concernant la dignité humaine. Les présidents successifs de la République aiment à rappeler que la France est la patrie des droits de l'homme. La vérité historique est que la France est la patrie de la "Déclaration des droits de l'homme", ce qui n'est pas la même chose ! A nous de faire en sorte que la réalité soit conforme à la Déclaration !



Robert Badinter est avocat, professeur d'université, ancien garde des Sceaux et ancien président du Conseil constitutionnel. Il est sénateur (socialiste) des Hauts-de-Seine. Robert Badinter est également membre du comité de soutien de Human Rights Watch (HRW) à Paris.
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