60e Déclaration



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10 DECEMBRE 2008 | 60e ANNIVERSAIRE DE LA DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L’HOMME
__Un sexagénaire dans le nouveau siècle

| STEPHANE HESSEL, L’ETERNEL INDIGNE |

Stéphane Hessel est le dernier rédacteur en vie de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Avec lui, nous avons revisité l’histoire de ce texte, adoptée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations unies et destinée à devenir la feuille de route de l’humanité en matière de droits de l’homme. Récit ["La Chronique", récit de Bernard Debord, Amnesty international, France, décembre 2008].

Il avait quitté moins de deux ans plus tôt le complexe souterrain du camp de concentration de Rottleberode, où les nazis contraignaient les déportés à la fabrication d’engins de mort, et voilà Stéphane Hessel qui se retrouve, à l’aube de 1946, dans une autre usine souterraine, pour travailler à la rédaction d’un texte se voulant fondateur d’un rapport pacifié entre les hommes.

Il avait quitté moins de deux ans plus tôt le complexe souterrain du camp de concentration de Rottleberode, où les nazis contraignaient les déportés à la fabrication d’engins de mort, et voilà Stéphane Hessel qui se retrouve, à l’aube de 1946, dans une autre usine souterraine, pour travailler à la rédaction d’un texte se voulant fondateur d’un rapport pacifié entre les hommes.

La DUDH se concocte du côté de New York, dans des locaux de fortune des toutes jeunes Nations unies, nées de la volonté des vainqueurs de la guerre avec la signature de la Charte de San Francisco en 1945. L’immeuble de verre de Manhattan n’est pas encore en chantier, il n’entrera en service qu’en 1954. Stéphane Hessel, 29 ans, participe au petit comité dirigé par le juriste canadien John Humphrey pour élaborer ce qui devait s’appeler au départ une "Charte des droits de l’homme".
 
Le Français Henry Laugier a embauché son jeune compatriote comme chef de cabinet. Laugier, chargé des questions sociales et droits de l’homme au Conseil économique et social, est l’un des douze secrétaires adjoints des Nations unies, aux côtés du premier secrétaire général des nations unies, le Norvégien Trygve Lie. Hessel se souvient de l’exaltation qui l’habitait : "Sur quoi allions-nous fonder cette régénération qu’il fallait apporter au monde après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, si ce n’est sur une revendication des droits de l’individu au-delà même des droits de l’Etat ? Je dirais même comme une obligation des Etats. Une organisation internationale qui se propose d’imposer à ses Etats membres le respect des libertés fondamentales et des droits de l’Homme, c’était tout de même une avancée historique formidable. Et ce, dans le contexte d’un monde qui venait de produire la guerre, l’holocauste et le totalitarisme".

Article 1 de la Déclaration. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. © Isabel Espanol.


L’héritage. Soixante ans plus tard, Stéphane Hessel conserve toute son admiration à celui qui fut à l’origine du processus : "C’est au président américain Roosevelt que revient l’idée de faire des Nations unies une organisation qui ne s’occupe pas seulement de la paix et de la guerre, ni même de la justice économique et sociale, mais aussi des droits de l’Homme. Il est certes mort en avril 1945 et il n’était plus là lorsque nous avons rédigé la Déclaration, mais la pensée rooseveltienne a été fondamentale pour définir l’esprit de la Charte des Nations unies".

C’est donc presque naturellement que sa veuve, Eleanor Roosevelt, se vit confier la présidence de la Commission des droits de l’homme qui tint, de 1946 à 1948, une douzaine de réunions, tantôt à New York, tantôt à Genève. Une Commission composée dans l’esprit nouveau du temps : "La façon de travailler a été singulière car, pour une fois, ce n’était pas des représentants nationaux qui y siégeaient, se souvient Hessel, c’était des individus mobilisés par le Secrétaire général. Alors, les Etats-Unis ont eu Eleanor Roosevelt, la France René Cassin, mais c’était Cassin et pas la France, et Mme Roosevelt et pas les Etats-Unis. Parmi les personnalités qui m’ont le plus marqué, il y avait le Chilien Santa Cruz, le Libanais Charles Malik, le Russe Bogomolov, le Syrien Baroudi. Ces gens-là se sont mis au boulot, mais, à l’évidence, il faut reconnaître, sans y mettre d’accent patriotique, que très vite, Cassin, a pris l’affaire en mains".

C’est en effet à René Cassin, que l’on doit la configuration générale du texte. Il lui fallut pour cela contourner l’avis de l’Anglais Lautherpark qui défendait une autre conception, celle d’un texte composé d’une profusion d’articles. Plutôt qu’une charte, Cassin fit triompher l’idée d’une Déclaration brève – elle comprendra 30 articles – non contraignante du fait de l’aspect déclaratoire, fixant des principes intangibles. Aux libertés fondamentales, autrement dit les droits civils et politiques (DCP), devaient s’adjoindre les droits économiques, sociaux et culturels (DESC), une idée ardemment défendue par le bloc soviétique. Un Pacte obligeant les Etats devait suivre la Déclaration.

"Il y eut finalement deux Pactes séparés et il fallut attendre dix-huit ans pour qu’ils soient signés, regrette Stéphane Hessel, mais on les doit à Cassin. Je lui suis personnellement reconnaissant d’avoir fait prévaloir l’adjectif "universelle", car cela aussi est une première; aucun texte préalable ne s’était vu accoler cet ambitieux vocable. Cassin avait dû pour cela vaincre la résistance de Mme Roosevelt, les Américains préférant se limiter à la notion d’inter- gouvernemental. L’argument de Cassin, "Nous ne travaillons pas pour les gouvernements, mais pour les peuples", finit par l’emporter. On le voit, les réunions étaient vivantes mais, contrairement à ce que l’on a dit, pas vraiment conflictuelles. Mme Roosevelt avait son caractère et n’était pas toujours d’accord avec Cassin, mais je n’ai jamais senti qu’il y ait eu risque de rupture".

Compromis

Le texte fut cependant âprement discuté entre d’une part le camp libéral attaché aux libertés fondamentales et celui des marxistes pour qui les droits civils et politiques revendiqués pour chaque individu étaient des droits de "bourgeois". Opposition encore entre les partisans du droit « naturel » (les hommes ont des droits naturels parce qu’ils en sont dotés par la nature ou par Dieu) et ceux du droit "positif" (le droit est prescrit par les lois).

Article 29 de la Déclaration. L'individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plain développement de sa personnalité est possible. © Isabel Espanol.


Les articles qui firent l’objet des principales controverses furent : l’art.1, "les hommes naissent libres et égaux", entre ceux qui y voyaient un droit et ceux qui le définissaient comme une croyance; l’art. 2, par l’Afrique du Sud contestant la non-discrimination raciale; l’art.3, "le droit à la vie", par les partisans de la peine de mort; l’art. 16, sur les droits égaux dans le mariage, inacceptable pour l’Arabie saoudite au nom des spécificités culturelles; l’art. 17, parce que les Soviétiques émettaient des réserves sur la propriété individuelle; l’art. 18, sur la liberté de pensée, de conscience et de religion, connut les plus vifs désaccords, l’Arabie saoudite s’opposant à la liberté de changer de religion et les anticolonialistes y voyant une façon de favoriser le prosélytisme des missionnaires; l’art. 26, sur le droit à l’éducation, suscitait la controverse entre ceux qui voulaient le confier aux Etats et ceux souhaitant le réserver aux familles.

D’autres droits furent débattus mais finalement rejetés : celui de pétition, celui des minorités, celui de résister à l’oppression, ce dernier vivement défendu par Cuba et l’Argentine.

Les compromis de chacun permirent l’élaboration d’un texte à soumettre à l’Assemblée générale des Nations unies, le 10 décembre 1948, à Paris, au Palais de Chaillot, non pas comme beaucoup de Français aiment à le croire pour saluer "la patrie des droits de l’homme", mais pour cause de travaux dans la salle de l’Assemblée à New York. Stéphane Hessel y occupait les bancs du fond réservés aux membres du secrétariat, inquiet quant à l’issue du vote : "Le climat international de 1948 n’avait plus rien à voir avec celui de 1945. La Guerre froide prévalait désormais. Un seul vote négatif aurait tout fait capoter. Quel soulagement à la fin !". La Déclaration fut adoptée par 48 voix pour, aucune contre, et 8 abstentions, celles de la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie (l’URSS disposait de trois sièges à l’Onu), la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, l’Arabie saoudite et l’Afrique du Sud.

Apparition des ONG

Un regret cependant pour Stéphane Hessel : "On nous avait également fixé pour tâche de définir, en sus de la Déclaration et des Pactes, des mesures de mises en œuvre. Nous nous étions creusé la tête pour en trouver mais, franchement, elles n’ont jamais été concrétisées. C’est un échec pour les Nations unies. On a certes créé deux petits comités qui reçoivent des rapports des Etats, mais il n’y a aucune sanction. C’est pourtant la seule façon de rendre les autorités responsables de l’application des Pactes qu’ils ont ratifiés".

Article 19 de la Déclaration. Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression. © Isabel Espanol.


Stéphane reconnaît cependant à l’organisation mondiale le mérite d’avoir inscrit dans l’article 71 de sa Charte, le droit d’accès des ONG aux grands organismes des Nations unies : "Le terme d’organisation non gouvernementale est même une création de la Charte, il n’avait jamais été mentionné auparavant. Dans quel état se trouverait l’humanité aujourd’hui si, depuis des décennies, il n’y avait pas eu des organisations de défense des droits de l’Homme en rapport avec un organisme mondial pour dire aux États que les droits humains existent, qu’il faut les respecter et faire savoir quand ils sont violés ? Ceci est aussi une innovation formidable dans l’histoire des sociétés humaines".

Sans compter que les nouveaux entrants dans l’Onu adoptent automatiquement la DUDH. De 48, l’organisation mondiale est passée à 192 Etats membres aujourd’hui, parmi lesquels combien respectent les droits fondamentaux de l’individu ?

Stéphane Hessel est formel : "Les gouvernements de trop d’Etats n’aiment pas se trouver dans l’obligation de respecter les droits des individus. Ils trouvent des échappatoires religieuses ou culturelles, mais en réalité leurs citoyens s’accordent à dire que ces droits sont sacrés et qu’on est obligé de les respecter… On retrouve là ce qui est, pour moi, la caractéristique fondamentale des droits de l’Homme, à savoir qu’ils sont les défenseurs du peuple face aux gouvernements.

De sorte qu’aujourd’hui, quand le Conseil des droits de l’homme des Nations unies se réunit à Genève, ce qui est intéressant c’est de voir les défenseurs des droits de l’Homme venir faire connaître toutes les violations des Etats. Certes, autour de la table les Etats sont intimidés quand il s’agit de la Chine ou d’autres puissances et ne votent rien. Mais, si Wei Jingsheng peut brailler à Genève sans que ça ne change rien au vote, la réputation de la Chine est atteinte et elle ne peut y être indifférente. Ce qui m’amène à exprimer ma fureur à propos d’un Etat, non sans rapport avec les origines de mon père, Israël. Voilà un pays, qui bien qu’ayant tout signé, la DUDH, les conventions sur la torture, la Convention de Genève, viole ces textes allègrement, protégé par un autre pays, les États-Unis qui ne respecte pas non plus ses engagements en Irak avec le scandale d’Abou Ghraib ou à Guantánamo".

À 91 ans, Stéphane Hessel a conservé toute sa capacité d’indignation. Mais aussi et surtout celle de la réflexion. Pour lui, l’œuvre de la Déclaration est incomplète mais ô combien salutaire. Ne doit-on pas à l’existence de ce texte un ensemble d’instruments complémentaires susceptibles de mieux protéger l’individu qu’il s’agisse de la Convention contre les génocides et la torture, de la Convention des droits de l’enfant, ou bien de la Cour pénale internationale ? Grand témoin des cérémonies du 60e anniversaire de la DUDH à Paris, Hessel, pour le temps que lui accordera le destin, s’est fixé la mission de réfléchir et de proposer aux Grands de ce monde les moyens de répondre aux défis éthiques, scientifiques et environnementaux du XXIe siècle. Bernard Debord

STEPHANE HESSEL, L’ETERNEL INDIGNE. Il a intitulé son autobiographie "Danse avec le siècle". Comment mieux traduire en une périphrase une vie aussi remplie et en phase avec son temps ?

Stéphane Hessel est un homme hors du commun. Il naît en octobre 1917, à Berlin, alors qu’une page se tourne dans l’histoire du monde : dans les jours qui suivent, l’empire de Guillaume II connaît un effondrement annonciateur du séisme hitlérien, tandis que, plus à l’Est, la révolution bolchevique génère le plus grand espoir et la plus grande désillusion du siècle. Il naît donc allemand, de parents écrivains qui viendront vivre à Paris en 1924 la révolution artistique et intellectuelle des années Montparnasse. Stéphane a alors sept ans. Il est l’enfant d’un trio amoureux immortalisé par le roman puis le film Jules et Jim.

Genèse sans doute du non-conformisme qui ne le quittera jamais. Profondément attaché à la culture allemande de sa naissance, il choisira pourtant à vingt ans la nationalité de Voltaire et Hugo. C’est cela plus que ses origines juives qui le mène à Londres en 1941. Reçu par de Gaulle, il s’engage dans la France libre. Parachuté en France, arrêté par la Gestapo en juillet 1944, déporté à Buchenwald et Dora d’où il s’évade, il entre au Quai d’Orsay en 1945. Commence alors une carrière de diplomate engagé au service de la France, mais aussi et surtout d’une certaine idée de l’homme.

Citoyen du monde, il sera l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1946 à 1948, le représentant de la France auprès des Nations unies à Genève, de 1977 à 1981, et le président de la délégation française à la Conférence mondiale sur les droits de l’homme de Vienne, en 1993. Ambassadeur permanent de la France, il reste un infatigable militant des droits humains. Médiateur à Saint-Bernard en 1996 dans l’affaire des sans-papiers, engagé perpétuel dans la défense des sans-logis et des démunis de France et du monde, cet homme dont le cœur penche à gauche, ancien collaborateur de Mendès-France, n’a de cesse de s’attaquer aux injustices du présent et à travailler à l’avenir.

À 91 ans, son souci premier est le destin de l’humanité au xxie siècle. C’est à ce titre, qu’aux côtés entre autres de Michel Rocard, Joseph Stiglitz, Mary Robinson, Jürgen Habermass, il est la cheville ouvrière du Collegium international éthique, scientifique et politique qui s’est donné pour tâche de proposer aux Grands de ce monde des solutions aux nouveaux défis de la planète. Bernard Debord.

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