|
 |
|
Libération, une, 2 mai 2002.
|
|
Entre 8'000 et 15'000 personnes selon la police se rassemblent à Paris pour la manifestation du 1er mai organisée par le Front national en l'honneur de Jeanne d'Arc. Une mobilisation décevante pour Jean-Marie Le Pen, qui dénonce un Jacques Chirac, "parrain des clans", qui "salit l'image de la France" et ne cherche à être réélu que pour "échapper aux juges".
Mobilisation historique à Paris (de 4 à 500'000 personnes), Lyon, Grenoble ou Toulouse, à quatre jours du second tour de l'élection présidentielle. A l'appel d'une soixantaine d'organisations syndicales, d'associations et de partis politiques, près d'un million et demi de personnes manifestent dans tout le pays, à l'occasion de la Journée internationale des travailleurs, pour "dire non à Le Pen".
En province, les manifestations ont rassemblé environ 900'000 personnes dans 114 villes. La plupart des villes ont connu des nombres record de manifestants, selon les pointages de la police: plus de 50 000 personnes à Grenoble ou Lyon, 45 000 à Toulouse, 38 000 à Bordeaux, 35 000 à Rennes, 30 000 à Lille ou Marseille - même si les organisateurs estiment qu'ils étaient bien plus nombreux -, ou 15 000 à Strasbourg.
Le mouvement sportif se mobilise contre Jean-Marie Le Pen. Près de 300 sportifs rendent public un "Appel à tous les sportifs" qui demande d'infliger un "carton rouge à l'extrême droite". "Organisons un marquage strict et dressons une défense infranchissable, peut-on y lire. La meilleure défense, c'est l'attaque! Votons massivement pour la République. Contre-attaquons et marquons des points contre l'extrême droite."
 |
|
Affiche, mai 2002.
|
|
A l'initiative de Philippe Fragione, alias Akhenaton, chanteur marseillais du groupe IAM, "atterré par les résultats du premier tour", et du comédien Djamel Debbouze, le comédien Gérard Depardieu, les champions du monde de football Zinédine Zidane et Robert Pires, les chanteurs de Noir Désir, Jean-Jacques Goldman, Kool Shen du groupe NTM, le réalisateur Mathieu Kassovitz ainsi qu'une quinzaine d'autres artistes et sportifs français appellent dans une vidéo, largement diffusée dans le pays, à faire barrage au Front national. "Chacun a réagi avec sa sensibilité. Zinedine Zidane dit avec son coeur que la France est un pays de valeurs et que ces valeurs disparaîtront si l'extrême droite arrive au pouvoir".
Alors que Le Monde salue la révolte civique de la jeunesse ("La montée de l'extrême droite provoque une prise de conscience politique dans les jeunes générations"), l'ancien premier ministre de Chirac, Alain Juppé, rappelle "aux jeunes" que si leur "mouvement de protestation prépare un votre massif contre Le Pen, c'est très bien". Mais, ajoute-t-il, si c'est pour se faire plaisir, en manifestant dans les rues, c'est un peu à coté de la plaque. Les jeunes feraient bien, parfois, de faire leur autocritique. Qu'ils aillent voter !"
 La gauche se résout à voter Chirac, écrit Libération. Voter Chirac, donc. Une semaine après le cataclysme du 21 avril, toute la gauche sest résolue à ce qui risque bien dêtre la première étape dun indispensable mais douloureux chemin de croix.
A l'appel des deux principaux syndicats lycéens, l'UNL (Union nationale lycéenne) et la FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne), du syndicat étudiant UNEF (Union nationale des étudiants de France), des jeunes Verts et du Mouvement des jeunes socialistes, de 40 à 100.000 jeunes (selon les estimations), venus de lycées parisiens et de banlieue, ou des facultés d'Ile-de-France, défilent dans le calme à Paris pour dire "Non au F-haine" ou encore "Révolutionnaire, mais pas suicidaire, le 5 mai, votons Chirac".
Le numéro un de l'équipe de France de football, Zinedine Zidane, appelle à voter au deuxième tour de l'élection présidentielle contre le Front national, "un parti qui ne correspond pas du tout aux valeurs de la France". Pour Jean-Marie Le Pen, Zinedine Zidane se fait "manipuler par des gens qui se servent de sa notoriété": "Sa voix n'a pas plus d'importance que celle du dernier de mes électeurs".
Le président du Medef (les patrons français), Ernest-Antoine Seillère, rappelle, dans une déclaration, les "hautes valeurs des entrepreneurs de France", c'est-à-dire "respect de la personne humaine, liberté, responsabilité, égalité des chances, non-discrimination, tolérance [
], démocratie, république". "Elles guideront, affirme le Medef, chaque entrepreneur appelé à accomplir son devoir d'électeur". Usant de "son droit d'ingérence dans le débat public", le Medef prévient : " Le programme présenté par le Front national [] provoquerait une régression économique profonde, une montée forte du chômage, une crise financière sans précédent".
Les responsables de l'enseignement catholique rendent public un message rappelant "l'attachement de l'enseignement catholique à la promotion d'une école de toutes les intelligences, ouverte à tous sans aucune discrimination et lieu de rencontre des autres, de respect des différences, de fraternité, de construction de la citoyenneté".
"L'école catholique, parce qu'elle est école de la République associée à l'Etat, appelle ses membres à participer au débat public et à refuser les idéologies qui dénaturent à la fois les valeurs démocratiques et le message évangélique".
La ligue des droits de l'homme s'engage contre Le Pen - et diffuse une pétition appelant au vote Chirac pour faire du scrutin du 5 mai un référendum pour la démocratie.
 |
|
Affiche, Paris.
|
|
10.000 manifestants se rassemblent sur la place du Panthéon à Paris sur le thème "J'aime la République", à l'appel de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) et de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). "Ici devant le Panthéon où reposent ces grands hommes auxquels la France doit tant, nous devons nous dresser pour dire non", déclare le président de la LICRA, Patrick Gaubert, évoquant René Cassin, auteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme, André Malraux et les combats contre le fascisme espagnol, ou encore Victor Hugo, Emile Zola et le capitaine Alfred Dreyfus.
| "Pas une voix juive ne doit aller à Jean-Marie Le Pen. Face à l'héritier du régime de Vichy, nous appelons à voter pour l'homme du discours du Vel'd'Hiv' [Jacques Chirac]", déclare Serge Klarsfeld, président de l'association des Fils et filles de déportés juifs de France. Soheib Ben-cheikh, mufti de Marseille, appelle lui aussi à voter Chirac : "Le juif de France est pour le musulman un baromètre. Il connaît mieux que nous en Occident ce qu'est la cruauté du fascisme". |
"Pour dire non à Le Pen", plus de cent associations et des représentants des arts et de la culture se retrouvent en début de soirée au Zénith à Paris. En ouvrant ce rassemblement devant 5.000 personnes, le directeur général de l'orchestre de Paris, Georges-François Hirsch, appelle à voter Jacques Chirac au second tour.
| Patrice Chéreau, Roger Hanin, Pascal Obispo, Coline Serreau, Daniel Toscan du Plantier, Marcel Bluwal, Viviane Forrester, Jean-Claude Casadesus, Elie Semoun, Jane Birkin et des dizaines d'autres chanteurs, acteurs et cinéastes assistent à ce meeting où alternent musique (Sapho, Zebda, Didier Lockwood, Manu Dibango et Ray Lema, Thomas Fersen) et prises de parole. |
La Ligue communiste révolutionnaire (LCR) appelle à voter "contre Le Pen" au second tour de la présidentielle. De son côté, Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière (LO), se prononce en faveur du "vote blanc ou nul", car elle ne croit pas que Jacques Chirac "soit un rempart contre les idées de Le Pen".
Le ministre de l'Education nationale Jack Lang (PS) souhaite "de tout son coeur" que le 5 mai "nous soyons le plus nombreux possible à dire non à Le Pen" et "non pas à ses électeurs qui souffrent d'un sentiment d'abandon": "L'ensemble de nos concitoyens, quelles que soient leurs convictions politiques, doit offrir au monde et à nous-mêmes un raz-de-marée républicain, ce qui est une nécessité dans ce moment de doute".

 Le Pen invite ses troupes à défiler le 1er mai à Paris avec une "extrême vigilance" contre les provocations". "Soyez comme votre président, toujours rebelle. Ne vous laissez pas avoir par ce système totalement corrompu, sclérosé, impotent, impuissant en même temps qu'omnipotent".
Une cinquantaine d'associations (Droit au logement, Attac, Fédération internationale des droits de l'homme, Motivé-e-s, SOS-racisme, etc.), d'organisations étudiantes et lycéennes (UNEF, FIDL, UNL), de syndicats (CGT, UNSA, SUD), de partis politiques (PCF, LCR, les Verts), appellent à manifester "pour l'égalité des droits et la démocratie, contre le racisme et l'antisémitisme, contre l'extrême droite et pour faire battre Le Pen". Plus de 200'000 personnes descendent dans les rues des principales villes du pays.
Le Premier ministre Lionel Jospin, battu au premier tour de l'élection présidentielle, demande aux Français "d'exprimer par leur vote à l'élection présidentielle leur refus de l'extrême droite et du danger qu'elle représente pour notre pays et ceux qui y vivent". "Soucieux de l'avenir de la France et des fondements de notre démocratie", Lionel Jospin se déclare "sans illusion sur le choix qui se présente à nos concitoyens le 5 mai".
Le ministre des relations avec le Parlement, Jean-Jacques Queyranne, dénonce la présence aux côté de Jacques Chirac, lors du meeting de Lyon, de Jacques Blanc, Jean-Pierre Soisson et Charles million, qui, en 1968, avaient accepté les voix du Front national pour garder la présidence des régions.
Les joueurs de l'équipe de France du rugby [gagnante du premier grand schelem de l'histoire du Tournoi des six nations, début avril], "immigrés de première, deuxième ou troisième génération pour 13 d'entre eux", prennent position contre l'extrême droite et se disent "fiers d'offrir le grand chelem 2002 au pays des droits de l'homme".
 La mobilisation lancée en réaction à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle s'amplifie. Plus de 300'000 personnes - lycéens et étudiants essentiellement - manifestent dans de nombreuses villes de France, criant leur "honte", leur refus du "F.haine". Lundi 22, quelque 100.000 personnes avaient manifesté, mardi 23, ils étaient 90.000 et mercredi 240.000.

Les jeunes manifestants, note lAFP, ont diversifié leurs slogans. Au traditionnel "Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d'immigrés" ont succédé des mots d'ordre comme "Réfléchissez, votez, c'est peut-être la dernière fois" ou encore "Veni, vidi, Vichy ?".
Meeting de Jacques Chirac à Lyon : "Ce qui est en cause aujourd'hui, c'est le respect des valeurs qui sont au cur de notre pacte républicain. C'est notre capacité à résister aux fausses évidences de la démagogie. C'est notre volonté de nous rassembler autour de l'essentiel, notre aptitude à trouver les voies d'une action responsable au service de l'intérêt national.
| "Ce qui est en cause, c'est aussi l'image que nous donnons de nous-mêmes en Europe et dans le monde. C'est la capacité de la France à faire entendre la voix de la paix, de la tolérance, de la démocratie et des droits de l'homme. C'est l'honneur de notre grande nation. C'est la vocation que tant de peuples lui reconnaissent." |
Venu à Bruxelles expliquer comment la France sortirait de l'Union européenne s'il était élu à la présidence de la République, Jean-Marie Le Pen, lui-même député européen, accueilli dans l'hémicycle par des centaines d'affichettes disant Non.
La présence du président du Front national (FN), Jean-Marie Le Pen, au second tour de l'élection présidentielle provoque de nombreuses manifestations de protestation à Paris et dans toute la France. Un peu partout, des dizaines de milliers de jeunes, lycéens et étudiants, défilent spontanément contre le FN. Les syndicats se mobilisent "pour un 1er mai de résistance".
 En meeting à Rennes, le président-candidat Chirac refuse de "transiger" avec le Front national. "Face à lintolérance et à la haine, il ny a pas de débat possible. La République ne transige pas quand il en va de l'essentiel, quand il en va de l'esprit et du cur de notre pays. La République ne transige pas quand l'âme du peuple français est en question."
Jacques Chirac refuse de débattre à la télévision avec Jean-Marie Le Pen entre les deux tours de lélection présidentielle. Jean-Marie Le Pen qualifie ce refus de pitoyable dérobade.
L'Eglise catholique rejette le Front national sans appeler à voter Chirac. Dans le département de l'Aisne, où le FN arrive en tête avec 21% des voix, Mgr Marcel Herriot, évêque, "invite les gens à voter dans le secret de leur conscience, mais l'Evangile n'est pas neutre. Dans certaines situations, il faut savoir dire non" [En 1996, Mgr Herriot avait condamné "les thèses xénophobes" du FN. Jean-Marie Le Pen l'avait alors qualifié d'"évêque franc-maçon"].
Pour leur part, les institutions protestantes affirment "faire confiance au choix républicain [des Français], à leur capacité à se mobiliser pour redonner vie à notre démocratie, à rendre à [la France] sa dimension de fraternité et d'ouverture".
Le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) appelle à voter en faveur de Jacques Chirac, le 5 mai : "L'attachement inébranlable du Crif aux valeurs fondamentales de la République et à celles du judaïsme lui impose d'appeler l'ensemble des démocrates de [France] à tout mettre en uvre pour faire barrage à l'extrême droite", affirme l'institution représentative du judaïsme, qui donne pour la première fois une consigne de vote.
 Le président de la République sortant, Jacques Chirac, affrontera, au second tour de l'élection présidentielle le 5 mai, le leader du Front National Jean-Marie Le Pen. Le candidat socialiste, Lionel Jospin, arrivé en troisième position au premier tour, est éliminé. Jacques Chirac recueille 19,67% des voix; suivent Jean-Marie Le Pen avec 17,02% des voix, puis Lionel Jospin avec 16,07%.
Pour Lionel Jospin, premier ministre sortant, le score de l'extrême droite est "un signe très inquiétant pour la France et notre démocratie". Pour sa part, Jacques Chirac appelle les Français à se rassembler dans un "sursaut démocratique", "pour défendre les droits de l'homme, pour garantir la cohésion de la Nation, pour affirmer l'unité de la République, pour restaurer l'autorité de l'Etat".
Extraits de la déclaration prononcée par Jean-Marie Le Pen, à l'issue du premier tour de l'élection présidentielle, au siège du Front national (FN).
"J'appelle les Françaises et les Français, quelles que soient leur race, leur religion ou leur condition sociale, à se rallier à cette chance historique de redressement national. [
] Je les appelle à ne pas se laisser manipuler par les vieux trucs des politiciens qui veulent conserver leur petite boutique. Je suis socialement à gauche, économiquement à droite et plus que jamais, nationalement de France."
[Le pivot du programme du Front national est la préférence nationale, une notion discriminatoire entre les Français et ressortissants étrangers dans tous les secteurs (travail, logement, sécurité sociale, prestations, etc.), le retour des immigrés (illégaux, condamnés par la justice, fins de contrats, etc.) dans leur pays dorigine, le remplacement de la prévention par une politique de répression
/ Le Monde, 27 avril 2002.] |
|