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POINT DE VUE / AOUT 2003, LATTENTAT CONTRE LE SIEGE DES NATIONS UNIES A BAGDAD
__Tombeau de mes amis assassinés
par Bernard Kouchner
Ils étaient de toutes les vraies batailles, celles qui nous honorent parce qu'elles ont pour enjeu la paix, la justice, la démocratie, la protection des faibles. Ils s'appelaient Sergio Vieira de Mello, Nadia Younès, Jean-Sélim Kanaan, Fiona Watson et bien d'autres. Ensemble, au Kosovo et ailleurs, nous avions partagé des fraternités, des espoirs, des promesses que la barbarie a saccagés.
Ils sont morts à Bagdad, assassinés, pour ce qui nous fait vivre : agir sur le terrain, sans relâche, pour que le monde soit moins stupide et moins sanglant.
Ils sont morts comme ils avaient vécu, avec courage, avec talent, avec lucidité aussi, au service d'une communauté internationale oublieuse, versatile et ingrate.
Au-delà de leur tâche, délimitée
par un mandat étriqué du Conseil de sécurité
de l'ONU, facilement critiquée dans nos pays encore paisibles
: à la marge du commandement anglo-américain, ils
tentaient d'établir un dialogue, d'amorcer les réconciliations,
d'empêcher tout fanatisme.
Leurs corps ont été dégagés tant
bien que mal des décombres du siège à peine
gardé de la mission de l'ONU. Avec eux ont péri
ou ont été blessés des dizaines d'Irakiens.
Pas un soldat américain. Après avoir attaqué
l'ambassade de Jordanie, pays d'islam modéré, les
terroristes ont pris pour cible le symbole de neutralité
et de paix que sont les Nations unies.
Sergio n'était pas seulement le beau et courageux
diplomate brésilien qui passait d'une guerre à l'autre,
d'une mission impossible à un poste plus exposé
encore.
J'en témoigne depuis plus de trente ans qu'il était
mon ami : il était un homme politique engagé
à gauche, un militant des droits de l'homme, un juste.
De l'Amérique latine à l'Afrique, des Balkans au
Timor-Oriental, il avait marqué de son élégance
et de son charme, de son obstination aussi et de sa fidélité
amicale à Kofi Annan une nouvelle forme de diplomatie de
l'ingérence que je considère comme la véritable
globalisation des espérances.
Nadia était ma princesse égyptienne. Après une brillante carrière au siège et à Rome, elle régnait sur l'information et le protocole des Nations unies. Puis elle avait préféré le terrain et, pendant deux ans, elle avait rejoint notre mission du Kosovo, faisant preuve d'une efficacité et d'un sens politique remarquables, accueillant sur son cur toutes les peines, tous les doutes, toutes les craintes qui nous étreignaient et les chassant de son rire rauque, de sa tendresse de Méditerranéenne. Brièvement elle passa par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), avant de gagner l'Irak. Le secrétaire général venait de la rappeler à ses côtés à New York, la nommant secrétaire adjointe des Nations unies.
Jean-Sélim Kanaan, je le considérais comme
un fils. Un vrai jeune homme du monde, trois nationalités,
un seul dévouement. Un mélange de juvénilité
et de grandeur. Parlement européen, Harvard, Bosnie, Kosovo
: volontaire partout et dans les pires endroits, il avait raconté
ses déceptions et ses espoirs dans un livre récent
(Ma guerre contre l'indifférence, Robert
Laffont, 2002). Il venait d'épouser Laura, elle aussi une
téméraire du Kosovo, qui avait administré
seule une des municipalités les plus difficiles et les
plus dangereuses. Leur fils, Mati-Sélim, a tout juste trois
semaines. Il faudra beaucoup lui dire, à ce garçon,
combien son père était gentil et brave.
Fiona Watson, Ecossaise, brillante politologue, s'était
engagée à l'Organisation pour la sécurité
et la coopération en Europe (OSCE) pour organiser les premières
élections libres au Kosovo. Elle y devint ma conseillère
politique avant de rejoindre à New York le bureau des missions
de paix et de se porter volontaire pour Bagdad. Qui a tué
nos amis ? Des enquêteurs patentés chercheront. Peut-être
ne trouveront-ils pas la signature précise de cette attaque
avant que d'autres bombes, d'autres voitures piégées,
des attentats-suicides semblables n'étendent leurs ravages.
Nous savons déjà que les responsables, qu'ils
viennent d'Al-Qaida, d'Al-Ansar, des héritiers de Saddam,
fondent les nationalités et les idéologies dans
une même haine. Intolérance, fanatisme et extrémisme
religieux se conjuguent et tirent profit des graves erreurs d'appréciation
et de l'impréparation des conseillers de M. Bush. Les missions
de paix ne s'improvisent pas : elles ont leur pédagogie,
et leurs apprentissages. Qui a tué nos amis ? L'intolérance,
et le goût inaltérable de la dictature.
Que visent-ils, ces fanatiques ? Qui viseront-ils désormais
? La succession des crimes porte la marque de fabrique des intolérants
pathologiques. Certains ont-ils naïvement pensé que
les meurtres ne viseraient que des Américains ? A l'ambassade
de Jordanie, on a assassiné les tenants d'un islam de raison,
respectable et respecté. A l'ONU, nos amis morts Sergio,
Nadia, Jean-Sélim, Fiona, représentaient une communauté
de pensée rebutée par le simplisme violent d'une
partie de l'administration américaine. Ils voulaient
donner aux Irakiens les clés de leur maison devenue démocratique.
Quant à nous, comme trop souvent drapés dans
nos certitudes, ne nous croyons pas protégés contre
la barbarie. La tiédeur des Européens à maintenir
leurs alliances avec les Américains et les Britanniques
ne les protège pas. Ceux qui le pensent commettent une
redoutable erreur d'analyse. Bientôt, les Américains
ne seront plus les seules cibles des fanatiques, mais tous les
Occidentaux, tous les démocrates, tous les croyants trop
modérés, et d'abord les femmes.
Tous ceux-là qui seront visés réagiront-ils
avant qu'il ne soit trop tard ? J'ai conscience, en écrivant
cela que tous les gens raisonnables, tous les hommes et les femmes
de religion, de foi et de tendresse savent que je n'attaque pas
leur croyance. Mais le fanatisme s'en chargera.
A Bagdad, c'est la communauté internationale
que l'on a voulu assassiner.
Que peut-on faire maintenant ?
Continuer à tout prix la lourde tâche à
laquelle nos amis s'étaient attelés. S'obstiner
à arrêter les assassins, à désarmer
les affidés du dictateur Saddam Hussein dont on ne sait
plus s'il a seulement tué 500 000 ou près de 4 millions
d'Irakiens comme cela se dit à Bagdad.
Nous devons poursuivre la trace de nos valeureux amis, et donner
par des élections le pouvoir aux Irakiens. A cette fin,
il est urgent d'élargir le mandat des Nations unies en
leur donnant la mission et les moyens de reconstruction et de
démocratisation de l'Irak. Si une résolution
précise est enfin votée, alors un mandat clair sera
fourni à la communauté internationale qu'il nous
conviendra de remplir en coordination avec le Conseil provisoire
irakien. Avec des soldats pour les tâches militaires, des
policiers pour l'indispensable sécurité et la tranquillité
des familles, des techniciens pour rétablir l'électricité,
la distribution d'essence, l'essentiel de la vie quotidienne,
des volontaires civils pour la mise en place des partis politiques
et la préparation des élections...
La France, compte tenu de ses positions antérieures,
se montrerait bien inspirée en prenant l'initiative de
cet indispensable élan collectif. Nos ennemis ne sont
pas les Américains, mais bien le terrorisme. Encore
faut-il que les Américains comprennent que c'est aussi
leur intérêt. Sinon, nous dirons bientôt que
Beyrouth n'était rien à côté de Bagdad.
Adieu Sergio, Nadia, Fiona, Jean-Sélim et les autres, qui nous représentiez si bien. Vous êtes tombés au champ de bataille en soldats de la paix. Un morceau de mon cur repose à vos côtés. Un lambeau des dernières innocences humanitaires, un peu de l'espoir de l'humanisme vont être portés en terre avec vous. Bernard Kouchner est ancien haut représentant des
Nations unies au Kosovo, cofondateur de "Médecins
sans frontières", fondateur de "Médecins
du monde", ancien ministre français délégué
à la santé. Point de vue paru dans l'édition
du quotidien Le Monde, Paris, 23 août 2003.

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