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POINT DE VUE, SEPTEMBRE 2003 / LA "RECONSTRUCTION" DE LIRAK
__Irak : Les chemins de la reconstruction
"Aujourd'hui, l'urgence est de transférer la souveraineté
au peuple irakien lui-même afin de lui permettre d'assumer
pleinement ses responsabilités"
par Dominique de Villepin, ministre français
des affaires étrangères
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L'Irak vient de tourner une page de son histoire avec la chute d'une dictature et l'espoir d'un avenir meilleur.
Pourtant, un enchaînement tragique de désordre et de violence s'est mis en place. Les attentats se sont multipliés. Le fanatisme et la haine ont frappé partout : l'ambassade de Jordanie comme les Nations unies et le mausolée de l'imam Ali de Nadjaf.
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Désormais, le risque est réel de voir se perpétuer
un engrenage de l'échec, alimenté par l'absence
de perspective politique tangible. Cette situation suscite le
désarroi des organisations internationales sur place et
l'anxiété de tous ceux qui sont présents
sur le terrain. Le plus grave danger est celui de la démobilisation
et du désespoir du peuple irakien. Seul un sursaut, appuyé
par la communauté internationale, peut permettre de sortir
de l'impasse.
Un projet de Constitution avant la fin de lannée. Des élections générales dici au printemps 2004
La responsabilité de chacun est clairement posée.
Le président Bush a marqué sa volonté
d'ouverture et nous nous en félicitons. Pourtant, le projet
de résolution déposé au Conseil de sécurité
ne témoigne que d'avancées encore limitées
dans le rôle dévolu aux Nations unies. Nous sommes
de ce fait dans une situation de plus en plus paradoxale : peut-on
demander à l'ONU d'intervenir davantage sur le terrain
sans lui accorder la capacité d'action ni les conditions
de sécurité indispensables ? Le projet de résolution
peut-il s'inscrire, en effet, dans la continuité de ce
qui a déjà été fait ? Est-ce à
la mesure de la situation ? Est-ce de nature à enrayer
les mécanismes de décomposition en Irak ? Nous ne
le pensons pas.
Loin de nous l'idée de minimiser l'ampleur de la tâche
et sa complexité, ou d'entretenir l'illusion de la facilité.
Mais nous avons une conviction : en poursuivant dans la voie actuelle,
nous courons le risque d'entrer dans une spirale sans retour.
Le temps est compté. Au lendemain de la guerre, l'administration
directe de l'Irak par les forces de la coalition a suscité,
en dépit d'efforts soutenus, un malaise persistant dans
la population. La remise en route des services publics essentiels,
la réfection des infrastructures, s'en sont trouvées
retardées d'autant. L'attente légitime des Irakiens
a été déçue.
Une autre voie reste possible, plaçant le peuple irakien
au cur du processus de reconstruction et faisant appel à
la responsabilité de la communauté internationale.
Nous partageons tous le même objectif : établir
la stabilité et les conditions de la reconstruction en
Irak. La France est prête à travailler au sein du
Conseil de sécurité avec les Etats-Unis et les autres
pays engagés sur le terrain, pour le bénéfice
de l'Irak. Mais il faut sortir de l'ambiguïté qui
conduirait à un échec pour le peuple irakien, avec
le risque d'un discrédit de la communauté internationale.
Cela suppose une approche radicalement nouvelle.
Dès lors que la souveraineté de l'Irak serait rétablie, une conférence internationale pourrait être convoquée afin d'aborder l'ensemble des problèmes liés à la reconstruction du pays
D'autant que c'est l'ensemble de la région qui est menacé.
Nous avons tous conscience que le problème dépasse
le cadre de l'Irak : c'est la stabilité du monde arabo-musulman
qui est en jeu. Au Proche-Orient, l'option exclusivement sécuritaire
ne fait qu'entretenir le cycle de la violence et des représailles
au risque d'anéantir les perspectives politiques. Cette
démarche - ayons le courage de le dire - ne mène
à rien. Loin de promouvoir la stabilité, elle attise
les rancurs, les incompréhensions et les frustrations.
Partout, les organisations terroristes profitent de la moindre
faiblesse pour renforcer leur implantation et nourrir une violence
qui nous concerne tous.
Comment sortir du piège et créer les conditions
de la stabilité en Irak ?
Avant tout, reconnaissons que la présence étrangère
constitue en elle-même un point de fixation. Quelle que
soit la bonne volonté de chacun, elle cristallise les frustrations,
focalise les mécontentements, fausse la donne politique
: toutes les parties concernées se déterminent par
rapport à elle au lieu de se mobiliser en faveur de l'Irak.
L'effort de reconstruction implique que l'on travaille sur des
bases claires et donc que l'on fixe une échéance
à la période actuelle de transition. C'est la clé
de tout progrès.
Il importe donc avant tout de respecter le sentiment national
irakien, nourri d'une histoire millénaire et porteur de
la stabilité future du pays. A l'inverse, il faut éviter
de renforcer les logiques particularistes ou communautaristes.
L'Irak est une terre de mémoire. Son attachement à
ses traditions et à son identité l'a déjà
conduit à rejeter les tutelles extérieures qu'on
a voulu lui imposer. Il en est résulté tout au long
du siècle dernier des soubresauts qui ont ébranlé
en profondeur le pays. De révolution en coup d'Etat, il
n'a pu trouver la paix à laquelle il aspire profondément.
Aujourd'hui, l'urgence est de transférer la
souveraineté au peuple irakien lui-même afin de lui
permettre d'assumer pleinement ses responsabilités.
Alors les différentes communautés trouveront, je
l'espère, la force de travailler ensemble. Alors un pas
sera fait dans le sens d'une plus grande justice : il appartient,
en effet, aux Irakiens de prendre les décisions qui engagent
l'avenir de leur pays. Mais c'est aussi affaire d'efficacité
: pour les différentes communautés irakiennes comme
pour les Etats voisins, seule la perspective d'un destin politique
souverain peut alimenter l'espérance et permettre à
la société de se reconstituer.
Cela signifie-t-il un départ immédiat des forces
de la coalition ? Certainement pas, et de nombreuses voix s'élèvent
à juste titre pour souligner que cela créerait un
vide pire que la situation actuelle. Ces forces pourraient rester
sous le commandement du principal contributeur de troupes. Faut-il
élargir leur composition ? L'essentiel, selon nous, n'est
pas d'accroître le nombre de soldats sur le terrain, mais
de définir pour leur action un mandat précis des
Nations unies, limité dans le temps, avec des rapports
réguliers et détaillés au Conseil de sécurité.
L'une des priorités, notamment, est aujourd'hui la sécurisation
des frontières et l'arrêt des infiltrations. Un redéploiement
des forces de la coalition pourrait être étudié,
en liaison avec les Irakiens, afin de répondre à
ce risque majeur.
Accélérons la formation d'une armée
nationale irakienne sur le modèle de ce que nous faisons
en Afghanistan. Cela suppose de faire appel en partie aux forces
irakiennes démobilisées, dont les compétences
seront indispensables pour rétablir durablement la sécurité.
Le même travail devrait être accompli dans le domaine
de la police. A terme, nous pourrions aboutir à une répartition
des tâches plus conforme au respect de la souveraineté
irakienne et, sans doute, plus efficace : la sécurité
extérieure en priorité pour les forces des Nations
unies, la sécurité intérieure pour les autorités
irakiennes.
Dans ce cadre, et alors que s'ouvre à New York la négociation
d'une nouvelle résolution, nous proposons la séquence
suivante.
Les actuelles institutions irakiennes, c'est-à-dire
le Conseil de gouvernement et les ministres récemment nommés,
seraient considérées par le Conseil de sécurité
des Nations unies comme le dépositaire de la souveraineté
irakienne pour la période de transition. Dans un délai
très court, par exemple d'un mois, un gouvernement provisoire
irakien pourrait être constitué à partir de
ces instances, et se verrait transférer de manière
progressive le pouvoir exécutif, y compris l'activité
économique et budgétaire.
Un envoyé personnel du secrétaire général
des Nations unies serait mandaté afin d'organiser des consultations
avec les institutions irakiennes existantes et les autorités
de la coalition et de recueillir le soutien des Etats de la région.
Cet envoyé personnel ferait rapport au Conseil et proposerait
un calendrier définissant le transfert graduel des pouvoirs
vers le gouvernement provisoire et les modalités d'achèvement
de cette transition politique.
Ce calendrier devrait prévoir les étapes d'un
processus constitutionnel avec l'objectif de soumettre un projet
de texte avant la fin de l'année. Des élections
générales pourraient être envisagées
dès que possible, d'ici au printemps 2004.
La France est prête à prendre dans ce cadre toutes
ses responsabilités. Dès lors que la souveraineté
de l'Irak serait rétablie, une conférence internationale
pourrait être convoquée afin d'aborder l'ensemble
des problèmes liés à la reconstruction du
pays. Elle viserait à rétablir la cohérence
et l'efficacité de l'action internationale en faveur de
l'Irak. Dans le domaine de la sécurité, il faudra
décider des contributions à la future force des
Nations unies ainsi qu'à la formation de l'armée
et de la police. De même, il faudra définir les engagements
en matière d'aide économique et les modalités
de l'assistance à apporter à la remise en ordre
de l'administration irakienne.
Tel est le sens des propositions que nous présentons
au Conseil de sécurité. Nous le faisons dans un
esprit de dialogue avec les Etats-Unis comme avec tous nos autres
partenaires. Nous nous retrouverons dès [le 13 septembre
2003] à Genève avec les membres permanents du
Conseil de sécurité et le secrétaire général,
Kofi Annan, convaincus que la communauté internationale
peut construire son unité autour d'un projet exigeant et
ambitieux.
C'est un défi sans précédent. Il exige
de nous compréhension et adaptation aux réalités
du terrain. Il exige aussi que chacun veuille bien oublier les
querelles du passé et renoncer aux partis pris idéologiques.
La reconstruction de l'Irak est un devoir partagé.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde,
Paris, 13 septembre 2003.
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