:: 2003: LE PLAN D'ARIEL SHARON
POINT DE VUE, DECEMBRE 2003 / LE DISCOURS DARIEL SHARON A HERZLIYA
__Cher Ariel Sharon
par Théo Klein
Votre discours de Herzliya, le 18 décembre [2003], m'a réjoui et me navre.
Il m'a réjoui tristement car il aura fallu attendre presque deux ans pour que vous apparaisse enfin ce qui était évident pour beaucoup d'observateurs, c'est-à-dire que le rêve du Grand Israël était un véritable cauchemar.
Vous êtes un homme habile, un tacticien émérite. Aussi bien, si la prévision stratégique vous gêne, vous tentez de la contourner, mais elle finit toujours par s'imposer à vous.
Je ne juge pas la valeur elle-même de vos propos ; je note simplement qu'ils tendent à rassembler les Israéliens là où ils sont majoritaires, et donc approximativement en deçà de la "ligne verte" avec quelques rectifications çà et là - de l'ordre de celles de l'accord de Genève - sans qu'il vous soit, toutefois, possible de le proclamer hic et nunc, c'est-à-dire "rapidement et de nos jours" en hébreu.
J'apprécie aussi que lorsque vous parlez de "mesures de séparation", celles-ci, vous le précisez immédiatement, ne seraient pas irréversibles.
Serions-nous ainsi face à un Sharon nouveau qui serait un Pérès rajeuni, citant Ben Gourion en fin de son propos pour se couvrir ainsi de la sagesse du "Vieux"? L'avenir, qui est hélas têtu, nous le dira.
Puis-je pour l'instant attirer votre haute et profonde attention sur un aspect qui vous est ces derniers temps fortement rappelé par des personnalités israéliennes inquiètes et courageuses ?
Vous parlez d'un Etat juif. Qu'est-ce qu'un tel Etat qui ne respecterait pas ce qui fait l'essentiel de notre culture, de l'enseignement que nous avons reçu, des valeurs et des principes que vous évoquez parfois vous-même mais qui ne trouvent plus aucun écho dans les mesures que vous prenez ?
Il n'y a pas, me semble-t-il, aux yeux de ceux qui élèvent la voix fortement en Israël, de contraintes qui imposeraient un rejet de l'éthique juive, cette éthique qui est demeurée pendant des siècles notre unique fierté. Eux qui élèvent aujourd'hui si fortement la voix - soldats et officiers, anciens responsables des services de sécurité -, eux, mieux que moi bien sûr, savent de quoi ils parlent.
Ce qui m'a manqué dans votre discours, c'est justement cette dimension-là. Cette dimension affirme le respect de l'autre, un respect absolu, la nécessité sans rémission de respecter la personne humaine de l'adversaire et de proclamer ce respect, de le mettre en mots très forts, très sonores, pour qu'ils frappent les oreilles de ce peuple adverse mais voisin.
Et le terrorisme, me direz-vous ?
Oui, le terrorisme déshonore la cause qu'il croit servir, mais il exprime aussi le sentiment d'abandon, la détresse d'un peuple dont la faiblesse est immense et la vie douloureuse.
Souvenez-vous de nos cris et de nos lamentations d'antan ; souvenez-vous des temps où nous étions piétinés par ceux qui assuraient alors l'ordre à leur façon.
Oui, rien ne justifie l'attentat-suicide, c'est un crime sans pardon. Mais rien n'arrêtera ces gestes tant que le désespoir et l'absence de perspective habiteront les Palestiniens : aucune séparation, aucune barrière, aucun mur. Les Palestiniens sont parmi nous comme nous sommes parmi eux; rien ne peut plus nous séparer, nos avenirs sont liés, il est temps d'en prendre acte et de nous adresser à eux en voisins.
Demain, l'habile tacticien que vous êtes comprendra; la sécurité passera dorénavant par la confiance parce que toutes les mesures dites "sécuritaires" ont des limites, parce que toutes, au fur et à mesure qu'elles se renforcent, approfondissent le désespoir et nourrissent la terreur.
Oui, demain vous allez alléger les mesures - j'en suis persuadé - parce que vous n'êtes pas un idéologue et que vous êtes capable de reconnaître vos erreurs.
Faites vite ! Parlez aux Palestiniens, à chacune, à chacun; invitez-les à la table commune ; aidez-les à construire leur avenir et leurs institutions; promettez votre attention et dites votre respect à ce peuple qui se consume dans la désespérance.
Encore une fois dans votre vie, saisissez l'instant encore offert; mobilisez les hommes qui appellent à la paix et au dialogue et traversez les obstacles.
Vous le savez bien, Ariel Sharon, la victoire est toujours sur l'autre rive.
Théo Klein, avocat, est ancien président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF). Point de vue paru dans le quotidien Le Monde, Paris, 28 décembre 2003.
