droitshumains.org
2004-L'actualité des droits de l'homme dans le monde

LE CONFLIT IRAKIEN   2003

ligne


 ABOU
 GHRAIB

PUCE Violences et tortures
PUCE Bavures ou pratiques ordinaires?
PUCE Les procès des tortures

PUCE La 3e Convention de Genève

PUCE Le rapport du CICR [extraits, février 2004]
PUCE Le rapport d’Amnesty [Bassorah, mai 2004]

IMAGES DES TORTURES
PUCE Les photos du
New Yorker

PUCE Les photos du Washington Post

UN DOSSIER DU "MONDE"
PUCEDe Guantanamo
à Abou Ghraib

[pdf 1.4 Mo]
PUCELe rapport du CICR

POINTS DE VUE
PUCE Le droit à l'humanité
PUCE L'hygiène du bourreau
PUCE Torture: l'humanité a dit "non"!

IRAK, MAI 2004 / LES SEVICES ET TORTURES INFLIGES AUX PRISONNIERS IRAKIENS
__Les mauvais traitements et tortures pratiqués dans les lieux de détention américains en Irak


-> Eric Sottas, OMCT : ”Des sévices qui impliquent des agents de l'Etat”

Des prisonniers détenus dans la prison d'Abou Ghraib, à l'ouest de Bagdad, sous la surveillance de militaires américains, ont été soumis à des traitements dégradants et, selon toute vraisemblance, torturés. Sous le régime de Saddam Hussein, cette prison était un centre de torture.

Révélés le 29 AVRIL 2004 par la chaîne de télévision américaine CBS, ces faits sont corroborés par le rapport d’un général, Antonio Taguba, dont l’hebdomadaire The New Yorker a publié les principaux passages dans son édition datée du 5 mai 2004. Ce document indique qu’entre octobre et décembre 2003 de nombreux cas de "violences criminelles, déchaînées, flagrantes et sadiques", se sont produits dans cette prison. Des photos de ces sévices étayent ces accusations. D’autres images d’exactions qui auraient été commises par des soldats britanniques, publiées le 1er mai 2004 par le quotidien Daily Mirror, se sont révélées fausses.

-> Le Monde   Torture en Irak     -> Libération   Enfer

Le 6 MAI, le Washington Post a publié une nouvelle série de photos accablantes pour l'armée américaine montrant des humiliations à caractère sexuel infligées à des prisonniers irakiens. Sur l'une d'entre elles, publiée également sur le site Internet du journal, on peut voir une soldate, qui est identifiée par son nom et son grade, tenant en laisse un prisonnier à terre, attaché par le cou et nu, à la prison d'Abou Ghraïb.

Le Monde  "Ce rapport, établi par le général Antonio Taguba, a été achevé fin février [2004]. Il indique qu'entre octobre et décembre 2003 de nombreux cas de "violences criminelles, déchaînées, flagrantes et sadiques" se sont produits à Abou-Ghraib. Le général Taguba cite les actes suivants : "Briser des lampes chimiques et verser le liquide au phosphore sur des détenus ; verser de l'eau froide sur des détenus nus ; battre des détenus avec un manche à balai ou une chaise ; menacer de viol des hommes détenus ; autoriser un gardien de la police militaire à coudre la plaie d'un détenu blessé après avoir été cogné contre le mur de sa cellule ; sodomiser un détenu avec une lampe chimique et, peut-être, avec un manche à balai ; utiliser des chiens militaires pour effrayer des détenus en les menaçant d'une attaque et, dans un cas, en infligeant effectivement une morsure à un détenu."

 ->   "Violences sadiques et gratuites"

#

Le général Taguba n'a pas annexé à son rapport, en raison de leur caractère "extrêmement sensible", des photos dont il mentionne, toutefois, la découverte et qu'il cite comme preuves des faits qu'il relate.[Sur ces photos, on ] voit des militaires américains, du simple private [soldat de base] à un sergent, poser fièrement à côté de détenus nus, contraints à s'entasser les uns sur les autres ou à simuler des actes sexuels. Sur d'autres photos, les détenus sont aveuglés par une cagoule. L'un d'entre eux est debout sur une caisse étroite, et des fils électriques sont reliés à ses membres et à ses parties génitales. Selon les témoins, il lui a été dit que s'il tombait il serait électrocuté" [Patrick Jarreau, Le Monde, Paris, 4 mai 2004].

Le 7 MAI, devant deux commissions du Parlement américain, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, a évoqué d'autres photos et des vidéos des sévices infligés à des prisonniers. "Cela va être bien plus terrible, j'en ai peur", a-t-il déclaré, révélant que, "au-delà des mauvais traitements, il y a d'autres photos, qui montrent des incidents de violence physique envers les prisonniers, des actes qui ne peuvent être décrits que comme ouvertement sadiques, cruels et inhumains. Il y a beaucoup plus de photos et il y a des vidéos. Il faut que le Congrès, le peuple américain et le reste du monde le sachent".

L'hebdomadaire britannique The Economist, qui avait, parmi les premiers, pris position en faveur de la guerre en Irak, titre sur la couverture de son édition du 8 mai 2004 : "Rumsfeld, démission", invitant le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfled, à tirer les conséquences des révélations sur des violences contre des prisonniers irakiens.

-> Le Monde   Responsables      ->  La une de The Economist

Selon des informations indirectes, citées par Le Monde, ces photos et ces enregistrements vidéo montrent, notamment, des soldats frappant un prisonnier et une détenue violée par un soldat. Sur un autre document, on voit un cadavre. "Il s'agit de viol et de meurtre", a affirmé Lindsay Graham, un sénateur républicain.

LES "PRATIQUES ODIEUSES" IMPOSEES AUX DETENUS IRAKIENS

G. Bush Même si le président américain Georges Bush a exprimé son "dégoût" et cherché tout d'abord à minimiser ces faits, ceux-ci marquent un tournant dans le débat américain sur la guerre en Irak et expose l'administration Bush à l'une des plus graves crises qu'elle ait connues, relève Le Monde : "La révélation des tortures en Irak secoue l'Amérique", titre en une le quotidien. #

Le 4 MAI, le général Donald Ryder, qui commande la division des enquêtes criminelles de la police militaire, a révélé que 35 enquêtes ont été déclenchées dans l'armée de terre, en Irak mais aussi en Afghanistan, depuis décembre 2002, sur des violences subies par des prisonniers, dont 25 sont morts.

L'impact des images diffusées par CBS a été telle dans le monde arabe et à Bagdad que Georges Bush a dénoncé, le 5 MAI 2004, sur Al-Hourra et Al-Arabiya, deux chaînes de télévision arabe, ces "pratiques odieuses" imposées aux détenus irakiens de la prison d'Abou Ghraib et promis que les militaires mis en cause seraient jugés. Il ne s'est en revanche pas excusé pour les actions de ces soldats.

Le 5 MAI, interrogé sur CBS, le chef d'état-major interarmées adjoint, le général Peter Pace, a affirmé que contrairement à ce que le président Bush déclare, "tout le monde a été tenu au courant de la suite de l'enquête [sur les sévices et les actes de torture] oralement". Le président Bush lui-même était "au courant de la situation", a-t-il ajouté.

Le 6 MAI, Georges Bush a présenté, pour la première fois, lors d'une conférence de presse avec le roi de Jordanie, Abdallah II, des excuses pour des actes qui sont "une tâche sur l'honneur et la réputation de notre pays". "J'ai dit [à Abdallah II] que j'étais désolé pour des humiliations subies par les prisonniers irakiens. Je lui ai dit que j'étais aussi désolé que les gens qui ont vu ces images ne comprennent pas la véritable nature du cœur des Américains".

"Aux Irakiens qui ont été maltraités par des membres des forces armées, j'offre mes plus profondes excuses. C'était contraire aux valeurs de notre nation", a déclaré, pour sa part, le 7 MAI, Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense, devant les sénateurs de la commission des Forces armées - sénateurs qui n'ont pas ménagé leurs mots - "Honte", "déshonneur", "dépravation", "discrédit", "scandale" - pour exprimer leur irritation.

Le 8 MAI, soucieux de minimiser l'ampleur des dégâts provoqués par l'affaire de la prison d'Abou Ghraib, Georges Bush a assuré que les images de sévices et d'humiliations infligées à des détenus irakiens ne représentaient que "les méfaits d'une poignée".#

"Ces individus, a-t-il ajouté, avaient reçu la responsabilité de surveiller des Irakiens placés en détention par les Américains et de le faire de manière humaine et décente, en accord avec la loi américaine et la Convention de Genève [sur les prisonniers de guerre]", a rappelé le président américain dans son. "Ce qui s'est passé dans cette prison irakienne n'était que les méfaits d'une poignée [de personnes] et ne reflète pas la personnalité des quelque 200 000 militaires [américains] qui ont servi dans ce pays depuis le début de l'opération "Liberté pour l'Irak"".

"Nous prendrons connaissance de l'ensemble des faits et établirons l'ampleur de ces sévices", a-t-il assuré : "Ceux qui y ont trempé seront identifiés et devront répondre de leurs actes. Tous les établissements pénitentiaires en Irak vont être passés en revue pour nous assurer que ces faits dégradants ne se répètent pas".

"LES PHOTOS SONT CHOQUANTES, MAIS NOS RAPPORTS SONT PIRES", ACCUSE LA CROIX-ROUGE

CICR Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), les sévices infligés aux détenus s'inscrivent dans "un vaste schéma, un système". Dans des propos rapportés par Le Monde [6 mai 2004], la porte-parole du CICR, Antonella Notari, a affirmé que le CICR savait depuis longtemps qu'il se passait "des choses pires que sur les photos" dans la grande prison d'Abou Ghraib. "Nous n'avons pas besoin de photos pour savoir ce qui s'y passe et c'est inacceptable". Selon elle, le CICR avait déjà fait, "dans un premier temps", plusieurs rapports et des recommandations aux autorités américaines et britanniques sur place et, "dans un deuxième temps", à leurs supérieurs à Washington et à Londres. "Nous avions dit aux Américains que ce qui se passe à Abou Ghraib est répréhensible".

Le 7 MAI, le Wall Street Journal a publié des extraits du rapport confidentiel que le CICR a adressé aux autorités américaines en février 2004. Ce document accablant fait état d'une pratique de mauvais traitements "largement répandue" et dans certains cas "assimilable à la torture". Les sévices mentionnés vont au-delà des agissements révélés par les photographies publiées jusqu'ici. Selon le rapport, les forces de la coalition auraient également tiré sur des prisonniers depuis les miradors dans plusieurs prisons. Plusieurs d'entre eux ont été tués.

 ->   Le rapport du CICR
#

Le document est intitulé "Rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) sur le traitement réservé par les forces de la coalition aux prisonniers de guerre et autres personnes protégées par les Conventions de Genève en Irak durant l'arrestation, l'internement et l'interrogatoire". Il décrit sur 24 pages les agissements à la prison d'Abou Ghraib : des prisonniers obligés de rester nus dans le noir total et dans des cellules vides, des hommes obligés de parader en sous-vêtements féminins, etc.

Les abus ne se limitent pas à la prison d'Abou Ghraib, où les photos des détenus maltraités ont été prises, a commenté, le même jour, à Genève, Pierre Kraehenbühl, directeur des opérations du CICR. Ce ne sont ni des fais isolés ni des actes commis par "des membres particuliers" de l'armée, mais de mauvais traitements "assimilables à des tortures". Le CICR a fait part de ses observations le 26 février 2004 à Paul Bremer, l'administrateur américain en Irak - le CICR avait alerté la coalition très tôt, "à plusieurs reprises", entre mars et novembre 2003. Le responsable du CICR a indiqué que l'organisation humanitaire avait également transmis aux autorités britanniques ses "inquiétudes" et les "recommandations" au sujet de la situation des prisonniers qu'elle détenait en Irak.

Depuis la chute du régime baasiste en avril 2003, le CICR a enregistré plus de 11'000 prisonniers irakiens en Irak, dont un certain nombre ont été libérés depuis. Selon l'organisation, dans la prison d'Abou Ghraib se trouvent deux catégories de prisonniers, des anciens combattants de l'armée de Saddam Hussein, qui ont le statut de prisonniers de guerre, et des civils internés "pour différentes raisons", mais à qui s'appliquent également les conventions de Genève.

Selon les autorités américaines, 9’000 Irakiens sont détenus dans seize prisons ou dans des centres de détention sous commandement américain. L’organisation Human Rights Watch donne une fourchette de 9’000 à 12’800 détenus. Le Washington Post, citant des défenseurs des droits de l’homme, estime leur nombre entre 2’500 et 7’500.

KOFI ANNAN DEMANDE QUE LES PRISONNIERS IRAKIENS SOIENT "TRAITES CONFORMEMENT AUX DISPOSITIONS DU DROIT HUMANITAIRE INTERNATIONAL"

K. AnnanLe secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, s'est dit "extrêmement troublé" par les photos diffusées dans la presse internationale et demandé# que les prisonniers irakiens soient "traités conformément aux dispositions du droit humanitaire international". Le 4 MAI, le Haut- Commissariat pour les droits de l'homme a nommé "un expert indépendant" pour enquêter sur les violations commises par les belligérants en Irak. Le juge islandais Jakob Moller a été chargé de conduire "un exercice d'évaluation".

Le rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme sur la torture, Theo van Boven, a demandé "une enquête, des poursuites et des sanctions" ainsi qu'une réparation aux victimes de ces violations.

Les organisations de défense des droits de l'homme ont aussi multiplié les dénonciations. La Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) a déjà interpellé le gouvernement suisse, en tant que dépositaire des conventions de Genève, lui demandant de réunir une conférence internationale pour, selon son secrétaire général, Antoine Bernard, "trouver des solutions aux violations du droit international humanitaire commises en Irak". La ministre suisse des affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, a dénoncé le 9 MAI des comportements "inacceptables" et indiqué que les ambassadeurs britanniques et américains avaient été convoqués le 7 mai à Berne afin de leur rappeler les devoirs liés à la signature des Conventions de Genève.

Amnesty International parle de torture "régulière" dans les prisons. Dans un entretien accordé à l'agence Global Viewpoint, Irene Kahn, secrétaire générale de l'organisation, accuse l'armée américaine présente en Irak d'avoir eu recours "régulièrement à des méthodes telles que la privation de sommeil, l'humiliation et le genre de mauvais traitements montrés dans les photos" de détenus rendues publiques par CBS.

Pour Amnesty, cela constitue des actes de "torture" telle qu'elle est définie par le droit international. "A l'évidence, ce n'étaient pas des incidents isolées", ajoute-t-elle. Elle indique qu'"entre avril et juillet"2003, de nombreux anciens prisonniers d'Abou Ghraib et du Camp Cropper, fermé depuis, avaient témoigné avoir subi ces traitements auprès d'Amnesty. "J'ai écris à Paul Bremer, l'administrateur américain en Irak, en juillet pour attirer son attention sur ces accusations de torture", explique Irene Kahn. "On nous a dit que l'armée avait vérifié, et que ce n'était rien."

Pour Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch (HRW), le problème va bien au-delà d'un simple dysfonctionnement de la chaîne de commandement : "Bush ne reconnaît pas qu'il s'agit d'un problème systématique, et non des méfaits d'une poignée de sadiques, explique-t-il. Tout vient du fait qu'on laisse penser que la guerre au terrorisme peut ignorer les droits de l'homme et la convention de Genève. C'est une invitation à commettre tous les abus". Selon lui, une liste de 72 différentes façons de mettre les prisonniers "en condition" avant un interrogatoire est encore en circulation dans l'armée américaine.

Sources : presse internationale, quotidiens Le Monde et Libération, Paris, mai 2004.
#