![]() |
|
|
IRAK, MAI 2004 / LES SEVICES ET TORTURES INFLIGES
AUX PRISONNIERS IRAKIENS
Des prisonniers détenus dans la prison d'Abou Ghraib, à l'ouest de Bagdad, sous la surveillance de militaires américains, ont été soumis à des traitements dégradants et, selon toute vraisemblance, torturés. Sous le régime de Saddam Hussein, cette prison était un centre de torture. Révélés le 29 AVRIL 2004 par la chaîne de télévision américaine CBS, ces faits sont corroborés par le rapport dun général, Antonio Taguba, dont lhebdomadaire The New Yorker a publié les principaux passages dans son édition datée du 5 mai 2004. Ce document indique quentre octobre et décembre 2003 de nombreux cas de "violences criminelles, déchaînées, flagrantes et sadiques", se sont produits dans cette prison. Des photos de ces sévices étayent ces accusations. Dautres images dexactions qui auraient été commises par des soldats britanniques, publiées le 1er mai 2004 par le quotidien Daily Mirror, se sont révélées fausses. Le 6 MAI, le Washington Post a publié une nouvelle série de photos accablantes pour l'armée américaine montrant des humiliations à caractère sexuel infligées à des prisonniers irakiens. Sur l'une d'entre elles, publiée également sur le site Internet du journal, on peut voir une soldate, qui est identifiée par son nom et son grade, tenant en laisse un prisonnier à terre, attaché par le cou et nu, à la prison d'Abou Ghraïb.
Le général Taguba n'a pas annexé à son rapport, en raison de leur caractère "extrêmement sensible", des photos dont il mentionne, toutefois, la découverte et qu'il cite comme preuves des faits qu'il relate.[Sur ces photos, on ] voit des militaires américains, du simple private [soldat de base] à un sergent, poser fièrement à côté de détenus nus, contraints à s'entasser les uns sur les autres ou à simuler des actes sexuels. Sur d'autres photos, les détenus sont aveuglés par une cagoule. L'un d'entre eux est debout sur une caisse étroite, et des fils électriques sont reliés à ses membres et à ses parties génitales. Selon les témoins, il lui a été dit que s'il tombait il serait électrocuté" [Patrick Jarreau, Le Monde, Paris, 4 mai 2004]. Le 7 MAI, devant deux commissions du Parlement américain, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, a évoqué d'autres photos et des vidéos des sévices infligés à des prisonniers. "Cela va être bien plus terrible, j'en ai peur", a-t-il déclaré, révélant que, "au-delà des mauvais traitements, il y a d'autres photos, qui montrent des incidents de violence physique envers les prisonniers, des actes qui ne peuvent être décrits que comme ouvertement sadiques, cruels et inhumains. Il y a beaucoup plus de photos et il y a des vidéos. Il faut que le Congrès, le peuple américain et le reste du monde le sachent". L'hebdomadaire britannique The Economist, qui avait, parmi les premiers, pris position en faveur de la guerre en Irak, titre sur la couverture de son édition du 8 mai 2004 : "Rumsfeld, démission", invitant le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfled, à tirer les conséquences des révélations sur des violences contre des prisonniers irakiens. Selon des informations indirectes, citées par Le Monde, ces photos et ces enregistrements vidéo montrent, notamment, des soldats frappant un prisonnier et une détenue violée par un soldat. Sur un autre document, on voit un cadavre. "Il s'agit de viol et de meurtre", a affirmé Lindsay Graham, un sénateur républicain. LES "PRATIQUES ODIEUSES" IMPOSEES AUX DETENUS IRAKIENS
Le 4 MAI, le général Donald Ryder, qui commande la division des enquêtes criminelles de la police militaire, a révélé que 35 enquêtes ont été déclenchées dans l'armée de terre, en Irak mais aussi en Afghanistan, depuis décembre 2002, sur des violences subies par des prisonniers, dont 25 sont morts. L'impact des images diffusées par CBS a été telle dans le monde arabe et à Bagdad que Georges Bush a dénoncé, le 5 MAI 2004, sur Al-Hourra et Al-Arabiya, deux chaînes de télévision arabe, ces "pratiques odieuses" imposées aux détenus irakiens de la prison d'Abou Ghraib et promis que les militaires mis en cause seraient jugés. Il ne s'est en revanche pas excusé pour les actions de ces soldats. Le 5 MAI, interrogé sur CBS, le chef d'état-major interarmées adjoint, le général Peter Pace, a affirmé que contrairement à ce que le président Bush déclare, "tout le monde a été tenu au courant de la suite de l'enquête [sur les sévices et les actes de torture] oralement". Le président Bush lui-même était "au courant de la situation", a-t-il ajouté. Le 6 MAI, Georges Bush a présenté, pour la première fois, lors d'une conférence de presse avec le roi de Jordanie, Abdallah II, des excuses pour des actes qui sont "une tâche sur l'honneur et la réputation de notre pays". "J'ai dit [à Abdallah II] que j'étais désolé pour des humiliations subies par les prisonniers irakiens. Je lui ai dit que j'étais aussi désolé que les gens qui ont vu ces images ne comprennent pas la véritable nature du cur des Américains". "Aux Irakiens qui ont été maltraités par des membres des forces armées, j'offre mes plus profondes excuses. C'était contraire aux valeurs de notre nation", a déclaré, pour sa part, le 7 MAI, Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense, devant les sénateurs de la commission des Forces armées - sénateurs qui n'ont pas ménagé leurs mots - "Honte", "déshonneur", "dépravation", "discrédit", "scandale" - pour exprimer leur irritation. Le 8 MAI, soucieux de minimiser l'ampleur des dégâts
provoqués par l'affaire de la prison d'Abou Ghraib, Georges
Bush a assuré que les images de sévices et d'humiliations
infligées à des détenus irakiens ne représentaient
que "les méfaits d'une poignée". "Ces individus, a-t-il ajouté, avaient reçu la responsabilité de surveiller des Irakiens placés en détention par les Américains et de le faire de manière humaine et décente, en accord avec la loi américaine et la Convention de Genève [sur les prisonniers de guerre]", a rappelé le président américain dans son. "Ce qui s'est passé dans cette prison irakienne n'était que les méfaits d'une poignée [de personnes] et ne reflète pas la personnalité des quelque 200 000 militaires [américains] qui ont servi dans ce pays depuis le début de l'opération "Liberté pour l'Irak"". "Nous prendrons connaissance de l'ensemble des faits et établirons l'ampleur de ces sévices", a-t-il assuré : "Ceux qui y ont trempé seront identifiés et devront répondre de leurs actes. Tous les établissements pénitentiaires en Irak vont être passés en revue pour nous assurer que ces faits dégradants ne se répètent pas". "LES PHOTOS SONT CHOQUANTES, MAIS NOS RAPPORTS SONT PIRES", ACCUSE LA CROIX-ROUGE
Le 7 MAI, le Wall Street Journal a publié des extraits du rapport confidentiel que le CICR a adressé aux autorités américaines en février 2004. Ce document accablant fait état d'une pratique de mauvais traitements "largement répandue" et dans certains cas "assimilable à la torture". Les sévices mentionnés vont au-delà des agissements révélés par les photographies publiées jusqu'ici. Selon le rapport, les forces de la coalition auraient également tiré sur des prisonniers depuis les miradors dans plusieurs prisons. Plusieurs d'entre eux ont été tués. Le document est intitulé "Rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) sur le traitement réservé par les forces de la coalition aux prisonniers de guerre et autres personnes protégées par les Conventions de Genève en Irak durant l'arrestation, l'internement et l'interrogatoire". Il décrit sur 24 pages les agissements à la prison d'Abou Ghraib : des prisonniers obligés de rester nus dans le noir total et dans des cellules vides, des hommes obligés de parader en sous-vêtements féminins, etc. Les abus ne se limitent pas à la prison d'Abou Ghraib, où les photos des détenus maltraités ont été prises, a commenté, le même jour, à Genève, Pierre Kraehenbühl, directeur des opérations du CICR. Ce ne sont ni des fais isolés ni des actes commis par "des membres particuliers" de l'armée, mais de mauvais traitements "assimilables à des tortures". Le CICR a fait part de ses observations le 26 février 2004 à Paul Bremer, l'administrateur américain en Irak - le CICR avait alerté la coalition très tôt, "à plusieurs reprises", entre mars et novembre 2003. Le responsable du CICR a indiqué que l'organisation humanitaire avait également transmis aux autorités britanniques ses "inquiétudes" et les "recommandations" au sujet de la situation des prisonniers qu'elle détenait en Irak. Depuis la chute du régime baasiste en avril 2003, le CICR a enregistré plus de 11'000 prisonniers irakiens en Irak, dont un certain nombre ont été libérés depuis. Selon l'organisation, dans la prison d'Abou Ghraib se trouvent deux catégories de prisonniers, des anciens combattants de l'armée de Saddam Hussein, qui ont le statut de prisonniers de guerre, et des civils internés "pour différentes raisons", mais à qui s'appliquent également les conventions de Genève. KOFI ANNAN DEMANDE QUE LES PRISONNIERS IRAKIENS SOIENT "TRAITES CONFORMEMENT AUX DISPOSITIONS DU DROIT HUMANITAIRE INTERNATIONAL"
Le rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme sur la torture, Theo van Boven, a demandé "une enquête, des poursuites et des sanctions" ainsi qu'une réparation aux victimes de ces violations. Les organisations de défense des droits de l'homme ont aussi multiplié les dénonciations. La Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) a déjà interpellé le gouvernement suisse, en tant que dépositaire des conventions de Genève, lui demandant de réunir une conférence internationale pour, selon son secrétaire général, Antoine Bernard, "trouver des solutions aux violations du droit international humanitaire commises en Irak". La ministre suisse des affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, a dénoncé le 9 MAI des comportements "inacceptables" et indiqué que les ambassadeurs britanniques et américains avaient été convoqués le 7 mai à Berne afin de leur rappeler les devoirs liés à la signature des Conventions de Genève. Amnesty International parle de torture "régulière" dans les prisons. Dans un entretien accordé à l'agence Global Viewpoint, Irene Kahn, secrétaire générale de l'organisation, accuse l'armée américaine présente en Irak d'avoir eu recours "régulièrement à des méthodes telles que la privation de sommeil, l'humiliation et le genre de mauvais traitements montrés dans les photos" de détenus rendues publiques par CBS. Pour Amnesty, cela constitue des actes de "torture" telle qu'elle est définie par le droit international. "A l'évidence, ce n'étaient pas des incidents isolées", ajoute-t-elle. Elle indique qu'"entre avril et juillet"2003, de nombreux anciens prisonniers d'Abou Ghraib et du Camp Cropper, fermé depuis, avaient témoigné avoir subi ces traitements auprès d'Amnesty. "J'ai écris à Paul Bremer, l'administrateur américain en Irak, en juillet pour attirer son attention sur ces accusations de torture", explique Irene Kahn. "On nous a dit que l'armée avait vérifié, et que ce n'était rien." Pour Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch (HRW), le problème va bien au-delà d'un simple dysfonctionnement de la chaîne de commandement : "Bush ne reconnaît pas qu'il s'agit d'un problème systématique, et non des méfaits d'une poignée de sadiques, explique-t-il. Tout vient du fait qu'on laisse penser que la guerre au terrorisme peut ignorer les droits de l'homme et la convention de Genève. C'est une invitation à commettre tous les abus". Selon lui, une liste de 72 différentes façons de mettre les prisonniers "en condition" avant un interrogatoire est encore en circulation dans l'armée américaine. Sources : presse internationale, quotidiens Le Monde
et Libération, Paris, mai 2004. |