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POINT DE VUE / UNE STRATEGIE MILITAIRE RATIONNELLE NE PEUT PAS SEULE EXPLIQUER LES TORTURES PRATIQUEES Ainsi, l'occupation américaine et britannique en Irak est-elle source d'un immense scandale. Les témoignages sont accablants pour les troupes, mais aussi pour les responsables : la torture est venue ajouter à l'enlisement militaire et politique un discrédit moral à une guerre présentée initialement comme la lutte du bien contre le mal. Comment expliquer le recours, aussi net, à l'atrocité ? Les explications insistent le plus souvent sur le caractère fonctionnel de la torture et hésitent alors à fixer le niveau des responsabilités. Les sévices surgissent-ils spontanément, sur le terrain, comme une ressource parmi d'autres pour mener à bien les opérations, apporter, par exemple, des informations que d'autres méthodes ne permettent pas d'obtenir ? Ne sont-ils pas plutôt inscrits dans une stratégie, pensés et voulus très tôt par des chefs militaires pour qui ils sont inévitables et utiles ? On peut ainsi chercher une rationalité dans les faits. Mais le calcul n'explique pas tout. Pourquoi faut-il que trouvent place, dans ces atrocités, des dimensions de violence pour la violence ? Qu'est-ce qui se libère ainsi, lorsque la torture, au-delà de ses dimensions instrumentales, devient sadisme, lorsque, à l'évidence, la jouissance ponctue et accompagne les sévices, lorsqu'il s'agit de détruire des êtres humains dans leur intégrité, sinon physique du moins morale, pour le plaisir ? Pourquoi faut-il, de surcroît, photographier ou filmer les moments les plus répugnants, ceux où la dégradation de la victime est à son comble, où l'humiliation devient sexuelle, où l'on joue à mimer le meurtre, et pourquoi faut-il faire de tels documents des souvenirs où le coupable apparaît, et même donne à voir sa jouissance ? Dans l'histoire, il est arrivé que des victimes s'efforcent de fixer sur des photographies les marques de leur calvaire, et même, on l'a vu à Auschwitz, qu'elles y consacrent toute leur énergie. Mais ici, comme dans bien d'autres expériences de sadisme, ce sont les bourreaux qui sont à l'origine des images. La guerre est propice à de tels débordements,
que n'évitent pas les armées, même lorsqu'elles
relèvent de pays démocratiques. Ainsi, dans l'histoire
récente, les troupes américaines se sont constamment
livrées à de graves exactions en temps de guerre.
Comme le montre John W. Dower dans un ouvrage remarquable
sur la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique [1], les
soldats américains prélevaient des trophées,
oreilles, dents en or, scalps, crânes, pénis sur
les corps de l'ennemi, et Charles Lindbergh, le célèbre
aviateur, en a porté, parmi d'autres, témoignage.
Suivant durant quelques mois les troupes américaines en
Nouvelle-Guinée comme observateur civil, il a noté
dans son journal les atrocités qu'elles commettaient et
raconte qu'au retour, à Hawaii, les douaniers lui ont demandé
s'il ramenait des os humains dans ses bagages - "question
de routine", lui a-t-on dit. Plus près de nous, le
massacre de My Lai, au Vietnam, en mars 1968, fut l'occasion
de terribles traitements infligés à des civils par
une unité américaine se livrant aux pires abominations
y compris sur des bébés - mais un photographe était
sur place, qui a rendu l'affaire publique, et le scandale inéluctable.
Et comment ne pas évoquer ici les images de 1993 des scènes
d'humiliation auxquelles se sont livrées les troupes américaines
(et autres) en Somalie, avant d'en être expulsées
? Pacifique, Vietnam, Somalie, Irak... trois conditions favorisent la barbarie, à des degrés divers d'une expérience à l'autre. La première est la conviction de l'impunité : les responsables sont là, sinon pour encourager, du moins pour fermer les yeux, il n'y a pas, en principe, de témoin. La deuxième est le conditionnement préalable, qui prépare les soldats à déshumaniser l'ennemi. Le racisme, les images qui le présentent comme un sous-homme, un animal, et en même temps un surhomme, doté de pouvoirs diaboliques, par exemple sexuels, sont façonnés, en amont et en temps réel, par la propagande et les médias. Ainsi, en Irak, le combat n'est-il pas mené contre le mal absolu, le terrorisme, et face à des Arabes, des musulmans, des populations vite racialisées ? Enfin, une troisième condition favorable au passage à la barbarie est la peur, ici celle de soldats qui se retrouvent mal préparés dans un environnement hostile, meurtrier, imprévisible, où la partie adverse est disposée à tout dans une lutte sans merci, même à l'autodestruction des attentats-suicides : les sévices infligés aux détenus résolvent en partie une angoisse devenue obsessionnelle. Qu'il existe des conditions qui lui sont favorables ne suffit pourtant pas à expliquer certains aspects de la barbarie, qui est elle-même d'autant plus mystérieuse qu'elle comporte des dimensions de plaisir et de sadisme. Comment rendre compte du caractère apparemment gratuit de certaines exactions, d'une cruauté qui ne semble faite que pour humilier, abaisser la victime ? Il ne peut être ici question de folie ou de délire, les cas rapportés sont trop nombreux et diversifiés. Mieux vaut se tourner vers une explication qui mette en relation le bourreau et la victime, en tenant compte de la spécificité de la tâche du premier. Dans son dernier livre [2], Primo Levi écrit sur ce point quelques lignes décisives. S'interrogeant sur la cruauté des gardiens nazis, il y trouve un des "éléments essentiels de l'hitlérisme" fondé sur un principe : "Avant de mourir, la victime doit être dégradée afin que le meurtrier sente moins le poids de sa faute" [page 124]. Généralisons cette idée : la violence pour la violence, jouissive, cruelle, relève d'un mécanisme dans lequel, ici, l'accomplissement d'une tâche inhumaine encourage celui à qui elle est confiée, pour pouvoir se supporter, pour pouvoir conserver de soi une image d'humanité, à traiter sa victime comme un non-humain, une chose, un animal, un objet. Il faut avilir le détenu, dans cette perspective, l'extraire de l'humanité pour pouvoir continuer à se penser soi-même comme un être humain, un sujet. Triste résultat d'une guerre qui se voulait un combat moral avant même que militaire : les forces du bien, sur le terrain, s'abandonnent au mal. Il ne reste plus à la démocratie (américaine mais aussi britannique) qu'à réagir, et à demander des comptes. Mais une éventuelle bonne santé démocratique ne saurait réparer ni effacer les dégâts causés par des exactions qui pèsent d'autant plus lourd qu'elles mettent en cause ce qu'il y a de plus personnel, de plus intime, l'intégrité morale d'individus, tout en étant partie prenante de processus géopolitiques décisifs à l'échelle de l'histoire. Michel Wieviorka est sociologue. Point de vue publié dans le quotidien Libération, Paris, 13 mai 2004. Dernier ouvrage paru : la Violence, Balland. 1. War without Mercy. Race and Power in the Pacific
War, Pantheon Books, 1986. |