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IRAK, MAI 2004 / LES SEVICES ET TORTURES DANS LES LIEUX DE DETENTION Bavures ou pratiques ordinaires? Dérive de quelques
soldats ou consignes pour conditionner les détenus ? Après
la diffusion, le 28 avril 2004, par la chaîne de
télévision CBS des photos de prisonniers irakiens
nus, encagoulés, entravés, humiliés, détenus
à la prison d'Abou Ghraib, près de Bagdad, la controverse
s'intensifie sur la question des responsabilités. Le secrétaire d'Etat à la défense, Donal Rumsfeld, a affirmé, à plusieurs reprises, que les violences et les traitements dégradants infligés aux détenus de la prison d'Abou Ghraib, ont été le fait d'un petit groupe de soldats ayant agi de leur propre initiative et échappé à tout contrôle. Donald Rumsfeld a même précisé que les méthodes employées avaient été validées par les conseillers juridiques du Pentagone et "jugées en cohérence avec la Convention de Genève". Interrogé le 11 mai 2004 par la commission des Forces armées du Sénat, le général Antonio Taguba, auteur du rapport sur les sévices infligés à la prison d'Abou Gharib, est resté très prudent. Le général a répété à plusieurs reprises que "selon mon enquête, seul un petit groupe de soldats est responsable. Je pense qu'ils ont agi de leur propre chef et ont collaboré avec certains enquêteurs des renseignements militaires, à un niveau subalterne", a-t-il souligné. "Au bout du compte, a-t-il ajouté. quelques soldats et civils ont comploté pour commettre des actes de violence en dehors des lois internationales et des conventions de Genève [ ] Nous n'avons aucune preuve d'une politique ou d'un ordre direct donné à ces soldats pour qu'ils fassent ce qu'ils ont fait". Les Américains mettent en avant le témoignage
du soldat Sivits, selon lequel que les exactions commises à
Abou Ghraib doivent être principalement imputées
à deux sous-officiers, le caporal Charles Graner
et le sergent Ivan Frederick. L'une des phrases clés
de la déposition du soldat Sivits, à cet égard,
est celle où il affirme que les faits qu'il décrit
se sont produits hors la présence des officiers. "Sinon,
nos chefs nous auraient éreintés", dit-il. Guy Womack, l'avocat civil de Charles Graner, affirme, au contraire que son client a "obéi à des ordres qu'il croyait légaux". Un autre militaire, le sergent Javal Davis, a répondu par téléphone, de Bagdad, aux questions de la chaîne NBC. "On nous a donné l'ordre d'affaiblir leur résistance", a-t-il dit en parlant des prisonniers. Le rapport du Comité international de la Croix-Roge (CICR) dévoilé par le Wall Street Journal contredit cette approche : il y apparaît que les prisonniers, considérés à "haute valeur ajoutée" en terme de renseignement, étaient soumis de manière systématique à des tortures. "Les méthodes de violence psychologique et physique utilisées lors des interrogatoires semblent faire partie des procédures standard afin d'obtenir des informations des prisonniers. Des officiers supérieurs ont confirmé au CICR que ces mesures faisaient partie des procédures habituelles de maintenir un prisonnier nu, dans le noir absolu, en isolement pour des périodes prolongées et de le soumettre à des traitements inhumains et dégradants... ", indique le rapport. Le New Yorker met personnellement en cause Donald RumsfeldSelon le journaliste d'investigation Seymour Hersh, un ordre du secrétaire à la Défense est à l'origine des sévices infligés aux Irakiens. Il affirme dans l'hebdomadaire américain New Yorker que "le scandale de la prison d'Abu Gharib ne plonge pas ses racines dans les penchants criminels de quelques réservistes, mais dans une décision, approuvée [en 2003] par le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, d'étendre aux interrogatoires des prisonniers en Irak un programme secret conçu pour la traque d'Al-Qaida, commence l'article. La décision de Rumsfeld a irrité la communauté du renseignement, altéré l'efficacité des unités de combat d'élite et nui aux perspectives de la guerre au terrorisme" [New Yorker, 17 mai 2004]. Cette décision aurait été élaborée par Stephen Cambone, sous-secrétaire à la défense pour le renseignement, puis approuvée par Donald Rumsfeld et par le chef d'Etat-major interarmées, Richard Myers. "La solution entérinée par Rumsfeld et appliquée par Stephen Cambone était d'être plus dur avec les Irakiens qui se trouvaient dans le système carcéral et qui étaient soupçonnés de prendre part à l'insurrection", écrit Seymour Hersh. Seymour Hersh appui ses propos sur des confidences d'officiers du renseignement actifs ou à la retraite [de la CIA] qui lui auraient précisé que ce programme, mis en place après les attentats du 11 septembre 2001 pour faciliter la collecte de renseignements, aurait été étendu aux prisonniers irakiens qu'après les attentats d'août 2003 à Bagdad. Il "encourageait la coercition physique et les humiliations sexuelles de prisonniers irakiens, dans une tentative d'obtenir plus d'informations sur l'insurrection grandissante en Irak". "Attrapez qui vous devez, faites ce que vous voulez" en était le mot d'ordre, selon un ancien officier des renseignements militaires, cité parle journaliste. L'accusation, extrêmement grave, contredit directement la version officielle de l'administration Bush .Le Pentagone a aussitôt démenti. Les affirmations du New Yorker "relèvent de la théorie du complot et sont tissées d'erreurs et de conjectures anonymes", a déclaré Larry Di Rita, porte-parole de Rumsfeld. "L'histoire du New Yorker est fondamentalement fausse, il n'y a pas eu de programme commun au département de la Défense et à la CIA pour infliger des sévices aux détenus irakiens et les humilier", a assuré de son côté Bill Harlow, porte-parole de l'agence centrale de renseignement américaine. Ancien centre de détention et de torture de Saddam Hussein, la prison d'Abou Ghraib, remise en état au cours de l'été 2003, est devenue la plus importante de toutes celles que gère l'armée de terre américaine. A l'automne, elle contenait plus de 7'000 prisonniers, logés dans le bâtiment ou des camps de toile annexes. Un seul bataillon de MP, le 320e, soit un millier de soldats, était affecté à cette prison, alors que, selon le règlement, il en aurait fallu cinq ou six fois plus. Comme le reste du bataillon, la 372e compagnie, à laquelle appartiennent les soldats mis en cause (et inculpés), comprend beaucoup de jeunes soldats inexpérimentés. |