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LA SUISSE ET LA REVOLUTION FRANCAISE DE 1789
__Genève et la Déclaration des droits de l'homme


| LES PRINCIPES | "UNE PAUVRETE COURONNEE DE LIBERTE" | THEODORE DE BEZE ET LA SOUVERAINETE DU PEUPLE | BURLAMAQUI ET LES "LOIS NATURELLES" | IMPERIALISME ET DEMOCRATIE | RAISON ET PASSION | LA DECLARATION DU 9 JUIN 1793 |

La Suisse et la Révolution française
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adoptée à Paris, le 26 août 1789, par l'Assemblée nationale [française], débute en ces termes :

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits NATURELS, INALIENABLES et SACRES de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution poli-tique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous.

En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare en présence et sous les auspices de l'Etre Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen

ARTICLE PREMIER - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

ART. 2 - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.

ART. 3 - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

Tels sont les grands principes de la Déclaration. En quoi, de quelle manière, Genève a-t-elleUp pu collaborer à leur établissement? Sans remonter au déluge, prenons le commencement du XIVe siècle. Tandis que des princes et des évêques se disputent pour savoir lequel d'entre eux aura Genève pour fief, les habitants de l'humble cité se groupent, décrètent qu'à l'avenir ils entendent être jugés par leurs pairs, se donnent des lois, élisent des syndics, magistrats municipaux, dont tous les actes seront désormais soumis à la ratification, à l'approbation ou au blâme des citoyens réunis en Conseil général.

Dès 1387, l'évêque Adhémar Fabri reconnaît, en droit, la situation de fait; il édicte des franchises et les déclare imprescriptibles et inaliénables, termes dont, quatre siècles plus tard, Jean-Jacques [Rousseau] usera à son tour dans ses définitions politiques et que nous venons de voir évoqués par la Déclaration. Avec les franchises d'Adhémar Fabri, la démocratie se trouve garantie, mais elle aura de rudes assauts à subir. On lui reproche à Rome d'introduire le mouvement perpétuel dans le cadre rigide de l'Eglise. Le pape Félix V écrira :

"Geneva civitas situata inter montes arenosa parva gentes semper petentes aliqua nova". [La ville de Genève environnée de montagnes est petite, ses habitants demandent toujours quelque chose de nouveau.]

Félix V meurt en 1450. Genève est alors une cité singulièrement florissante. Des foires célèbres alimentent son commerce. On accourt dans ses murs de Venise, de Florence, des Flandres. Les mules d'Espagne se rencontrent avec les chariots d'Allemagne. Jacques Coeur a plusieurs comptoirs dans la yille. Rouen donne la main à Genève. Les changeurs italiens fondent les premières banques et d'habiles orfèvres s'installent. Dès lors, comme l'écrit l'historien Bonivard, "les princes guettent Genève comme le friand guette le gras chapon".

Une crise surgit. Lyon crée une concurrence redoutable aux Genevois. Charles de Savoie - nous sommes en 1512 - tente d'en profiter et propose à l'Assemblée des citoyens de prendre la ville sous sa protection.

On discute des avantages - considérables, puisque Genève eût gardé les foires internationales qui lui furent ravies - et des inconvénients, nuls du point de vue matériel, mais certains du point de vue politique. Enfin le Grand Conseil se décide et formule ainsi sa réponse à Charles de Savoie : "Cette cité aime mieux vivre dans une pauvreté couronnée de liberté, que de devenir riche et de vivre dans la servitude". Tomber dans la servitude,Up servitude politique, servitude religieuse, servitude morale, telle fut, de tout temps, la terreur des Genevois. Ils ne sont qu'une poignée, mais ils se défendent avec fougue contre toute escalade de leurs murailles. Simples artisans, ils luttent contre tout empiétement de l'évêque sur leur vie publique; plus tard, ils obligeront Calvin à se retirer momentanément de leur ville où ils entendent manifester sans contrainte leurs opinions.

Ce sentiment de la liberté, dont ils témoignent déjà pendant la période épiscopale de leur histoire, ne fait que s'accroître avec l'introduction de la Réforme. La conscience individuelle, profondément remuée, profondément troublée, se trouve placée, d'un coup, devant des problèmes dont jusqu'alors elle ignorait l'existence. C'est le choix qui se présente, au lieu de l'acceptation qui s'impose. La liberté ne leur apparaît plus nouée essentiellement à leur organisation politique; elle devient la condition même de leur vie morale. Dès cet instant, tout leur être, toute leur âme sont tendus vers la liberté; ils construisent autour d'elle des bastions et autour d'elle creusent des tranchées. Ils érigent, pour sauvegarder cette liberté, une véritable forteresse, Si bien que, parfois, ils paraissent l'emprisonner. "La liberté, écrivait Bergson, est la grande source d'énergie, a condition, toutefois, que les volontés individuelles se règlent méthodi-quement sur une fin commune". Oui, la liberté est créatrice de volonté à l'heure où d'autres cités, naguère autonomes, périclitent, à l'heure où des rois étendent leur empire sur tout le monde connu, la République de Genève, que ce soit au XVIe, au XVIIe ou au XVIIIe siècle, ne perd aucune occasion d'affirmer sa souveraineté. En 1635, un orateur crie aux Genevois, du haut de sa tribune : "Vous êtes passionnément amoureux de vos libertés et de votre patrie, vous êtes du naturel des palmes, qui se redressent tant plus on veut les abaisser".

De tant de passion naît une personnalité, et qui dit personnalité entend un certain genre d'esprit ne subissant pas de contrainte des événements, distant parfois des réalités les plus immédiates et préoccupé souvent de ce que d'autres perçoivent à peine. Georges Goyau, l'éminent sociologue catholique, a consacré dans la "Revue des Deux-Mondes" une série d'études à "Genève, personnalité religieuse", éléments de son ouvrage en deux volumes, "Une Ville-Eglise, Genève". Goyau paraît reprocher aux Genevois - il ne le dit pas en autant de termes, il le laisse entendre - d'avoir fait de la liberté le principal objet de leur culte. Il ne faut pas aller si loin; je dirai plutôt que la liberté est devenue pour eux une passion, parce qu'elle leur est apparue, au milieu des troubles de leur conscience, comme un asile spirituelUp inviolable. La révocation de l'édit de Nantes a poussé au milieu de leur petit peuple une foule bigarrée de grandes gens et de pauvres diables qui tendent leurs bras vers cette liberté que leur offre Genève. Ces hommes, dont on peut ne pas partager les convictions, sont des hommes d'énergie. Ils sont prêts à tout sacrifier, leur fortune, leur famille, leur vie même, pour une idée. Celle qu'ils rencontrent à Genève sert leurs aspirations; bientôt, ils la transformeront, l'élargiront et feront du dogme de cette cité d'artisans - la liberté - un dogme universel. Ils travaillent au sein même de la République qui les accueillit; ils dénoncent des privilèges établis au profit de certaines familles. Au nom de la religion qu'ils professent, ils évoquent ces mots de Calvin: "Si quelqu'un s'élève trop haut, que les autres lui soient comme censeurs et maîtres"; en même temps, ils modifieront profondément ce que le réformateur avait cru pouvoir enter au tronc même de sa république théocratique. Genève, renforcée dans son amour d'indépendance par le désir de conserver sa religion, ne changera pas la politique nationale que lui a tracée Calvin, mais elle secouera le joug de discipline qu'il prétendit lui imposer.

Bientôt l'unanimité se fera sur un sujet capital. La théorie de Théodore de Bèze concernant le droit des magistrats sur leurs sujets, ébauchée chez un Henri de Gand et reprise par le cardinal Cajétan, celle de Pierre Jurieu sur la souveraineté du peuple passent à Genève en vertu d'axiomes. Théodore de Bèze, devenu professeur à l'Académie de Genève, écrira : "Tous doivent opposer a ceux qui veulent usurper la domination sur leurs concitoyens ou autres non sujets à eux". Ces lignes sont tirées du traité de Bèze. On hésita longtemps sur l'attribution de cette étude célèbre. Alfred Cartier put établir que l'auteur en était Théodore de Bèze. Jurieu, dont parle Frank Puaux dans son étude sur "les Défenseurs de la Souveraineté du Peuple sous le Régime de Louis XIV", écrivit: "La souveraineté est dans le peuple comme dans sa source et la seule autorité légitime est dans les peuples".

Laissons s'écouler les ans, puis, revenons, le 5 mai 1707, à Genève. Suivant l'usage, le Premier syndic ouvre par un discours l'assemblée des citoyens appelée aujourd'hui encore : le Conseil général. Et le syndic Chouet de poser, comme prémisses des discussions politiques qui vont avoir lieu, les principes suivants :

"Ce n'est pas une question qui doive, ni même qui puisse être proposée parmi nous: à qui ou à quel corps appartient la souveraineté de notre Etat? Il n'y a personne, sans exception, qui ne doive tomber d'accord qu'elle appartient à ce Conseil-ci [au Conseil Général], et ce serait une pensée criminelle d'en douter".

Dans son étude sur les "Origines de la Déclaration des Droits de l'Homme", Emile Doumergue cite les lignes suivantes, extraites des "Principes du Droit naturel" que Burlamaqui, le jurisconsulte genevois, publiait en 1762 :Up

"La nature nous a faits simplement hommes, tous égaux, tous également libres et indépendants; elle a voulu que tous ceux en qui elle a mis les mêmes facultés eussent aussi les mêmes droits; il est donc incontestable que, dans cet état primitif et de nature, personne n'a, par lui-même, un droit originaire de commander aux autres ou de s'ériger en souverain... Donc, l'autorité souveraine vient des conventions que les hommes ont faites à ce sujet".

On sent le courant ininterrompu durant deux siècles qui va de Calvin à Burlamaqui.

En 1763, Burlamaqui écrit encore dans son ouvrage sur le "Principe du Droit politique" :

"Pour se faire une idée juste des lois civiles, il faut dire que, comme la société civile n'est autre chose que la naturelle elle-même, modifiée par l'établissement d'un souverain qui commande pour y maintenir l'ordre et la paix, de même aussi les lois civiles sont les lois naturelles elles-mêmes, perfectionnées et modifiées... qui limitent le pouvoir du souverain".

Genève, personnalité religieuse, était aussi une personnalité politique. Ernest Renan voyait dans cette "cité de protestation et de dispute, une des plus fortes écoles de culture rationnelle qu'il y ait eu"; elle était aussi, et par le même phénomène de réaction intellectuelle, une école de démocratie.

Dès lors, les uns loueront Genève en affirmant qu'elle allume dans le monde le flambeau des libertés modernes, tandis que d'autres la blâmeront d'avoir sapé toute idée d'autorité et d'avoir poussé la société au bord de l'abîme.

Genève, écrivait Joseph de Maistre, est une "pustule politique". A quoi un grand diplomate du même temps répondait: "Genève est le grain de musc qui parfume l'Europe." Il est incontestable que, suivant une autre expression de Joseph de Maistre, "Genève fut, de tout temps, la métropole du système qui soutient la souveraineté du peuple".

***

Lorsque le Genevois Etienne Clavière, le premier ministre des finances qu'ait eu la République française, préconisait, devançant les temps, une alliance entre la France et l'Angleterre; lorsque Clavière envoyait à ses frais Jean-Pierre Brissot de Warville examiner la situation des Etats-Unis et les avantages que la France pourrait retirer de son union avec eux; lorsqu'il fondait cette Société "Gallo-Américaine" pour hâter un rapprochement entre les deux nations; lorsque, s'immisçant dans les affaires publiques de l'étranger, il fondait avec Brissot la Société des Amis des Noirs - il restait dans la tradition de son pays d'origine, dans sa tradition politique et dans sa tradition religieuse.Up

Une double parenté religieuse et politique explique la communauté de vues existant entre les Etats-Unis et Genève, et, par Genève, de la Suisse, cette Suisse qui, la première, seule au monde, avait, par les bras de ses bergers, renversé chez elle dès le XIVe siècle, la domination des ducs d'Autriche. Seule au monde. Nul en Europe ne pense appuyer les Cantons confédérés dans leurs luttes plusieurs fois séculaires. D'aucuns, au contraire, s'emploient à calmer leurs ressentiments. Un grand diplomate, Louis XI de France, fut le parrain du traité de paix qu'ils signèrent avec l'Autriche. Ce traité d'ordre militaire, s'il supprimait un antagonisme politique, ne pouvait empêcher que demeurassent à tout jamais opposées les doctrines respectives des deux nations; l'impérialisme et la démocratie.

Nous voici loin des doctrines de la pure raison dont on a prétendu que Genève s inspirait toujours, aussi bien dans sa religion que dans son économie publique. Talleyrand s'écriait un jour, énervé : "A Genève, on raisonne toujours!" Genève raisonne, mais elle ne raisonne pas toujours. Si elle raisonnait toujours, elle ignorerait la passion, elle ignorerait ce qui donne le sens à la vie. La passion n'est pas inconnue à Genève.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur son passé ou de vivre son présent politique pour se rendre compte de l'existence de cette passion. Ses sentiments ardents lui ont même joué, du point de vue matériel, d'assez vilains tours. Sans cesse en révolution au XVIIIe siècle, ses mouvements populaires avaient des causes morales dont il ne faut pas méconnaître la grandeur : il reste qu'ils l'empêchèrent souvent d'acquérir des avantages qui eussent été assurés a une nation de tempérament plus calme et plus positif. Faut-il le regretter? Genève a perdu les foires qui enrichirent son XVe siècle, mais elle est demeurée constamment groupée autour de la fière réponse donnée par son Grand Conseil à Charles de Savoie. La raison n'a pas étouffé la passion.

Voici Jean-Jacques [Rousseau], le promeneur solitaire, mais aussi l'ami de Mme de Warens : le coeur enflammé, il se réfugiera dans le bosquet de Julie, puis, le front penché sur le papier qu'il couvre de son écriture égale et arrondie, il tracera des projets de constitution pour la Corse ou la Pologne et rédigera le Contrat social. Si Jean-Jacques ne représente pas tout Genève, il en donne souvent la vivante expression. C'est bien dans le respect des droits de l'homme, base inébranlable de la petite république, qu'il puisa certaines des idées dont il devait porter le message dans le monde. Emancipé du puritanisme, ilUp conserve un sentiment religieux de la fraternité humaine. L'ouvrage de Gaspard Vallette sur Jean-Jacques Rousseau Genevois, les trois volumes de Pierre-Maurice Masson sur la Religion de Rousseau l'établissent de manière incontestable. Professeur à l'Université de Fribourg, Masson avait pénétré la psychologie de Jean-Jacques; il avait étudié dans ses détails la formation de son esprit, retrouvé ses lectures, déterminé l'influence qu' avaient pu avoir sur lui la tradition calviniste, un stage dans l'église catholique, la fréquen-tation des philosophes et des bureaux d'esprit.

Les détours les plus imprévus devaient ramener Jean-Jacques à bien des principes de sa ville natale. Vues à distance, ses disputes avec les pasteurs de Genève prennent l'aspect de querelles de famille. Jean-Jacques décoche à ces théologiens érudits des traits amers : le sang est là, il ne pourra faire qu'une doctrine d'égalité n'ait été la fée sévère de son berceau et du leur. Le jour vint où les liens qui rattachaient Rousseau à sa patrie apparurent plus étroits qu'il ne les eût souhaités. La première éducation, les premiers enseignements accourent au galop dans notre vie s'ils ont une base efficace. La base qui fut celle de la pensée de Rousseau, nous la connaissons par les déclarations de Burlamaqui et de tant d'autres, de tous ceux qui appartiennent à l'école critiquée, critiquable, mais vivante de la Genève du XVIIIe siècle.

***

Malgré ce qui précède, la Déclaration des droits de l'homme n'eut pas à Genève une répercussion immédiate. Assez méfiants en ce qui concerne l'éloquence parlementaire, les Genevois murmuraient : sunt verba, sunt voces, praetereaque nihil. D'autre part, habitués à la discipline huguenote, ils constataient que la Déclaration faisait état de droits en laissant de côté les devoirs. Michelet n'avait pas encore plaidé en faveur de cette abstention. On se souvient, peut-être, qu'il souligne la volonté de l'Assemblée nationale de placer ce credo du nouvel âge sous les auspices de "l'Etre Suprême, garant de la morale humaine". Il ajoute, dans son Histoire de la Révolution française, que la Déclaration "respire le sentiment du devoir". Soit. Mais pour le Genevois, réaliste, cela semblait insuffi-sant. On avait beau tenter de lui faire entendre que le devoir, non exprimé dans la Déclaration, s'y trouvait cependant partout et que partout on y sentait la "gravité austère", le Genevois demeurait perplexe.

A tort, selon Michelet :

"C'est du droit qu'il fallait parler, dans un tel moment, c'est le droit qu'il fallait attester, revendiquer pour le peuple. On avait cru jusque là qu'il n'avait que des devoirs". Bien, proteste le Genevois, mais s'il est des choses qui vont de soi sans même en parler, il est parfois préférable de ne pas sembler les omettre. Au reste, Michelet, qui a peut-être senti la critique, l'a rejetée d'un geste large : "quelque haut et général que soit un tel acte, et fait pour durer toujours, peut-on lui demander de ne rappeler en rien l'heure agitée de sa naissance, de ne pas porter le signe de la tempête?"

Le Genevois, cette fois encore, hoche la tête. Pour lui, il n'y a pas de date fixe àUp commémorer pour l'avènement de la liberté; une succession d'événements en ont marqué le développement. La charte d'Adhémar Fabri elle-même ne fut qu'une constatation de faits. Ce procès-verbal des prérogatives que les Genevois s'étaient octroyées bien plus qu'elles ne leur avaient été consenties, représentait pour eux la consécration légale de leurs aspirations. Mais ces aspirations, ils essaient toujours de les combiner avec leur souci de discipline intérieure imposée par leur ascendance, si fréquemment nouée à l'histoire d'un refuge pour cause politique ou religieuse, d'une persécution, d'un martyre dès lors, même chez les moins cultivés, le devoir apparaît comme une notion essentielle de la vie; on ne saurait l'arracher de la page quotidienne sans nuire à l'ensemble de l'ouvrage placé sous le regard de Dieu.

Tout cela, dira-t-on, s'applique sans doute à l'époque où un gouvernement patricien régnait à Genève comme c 'était le cas dans d'autres villes et cantons suisses. Evidemment, mais on retrouve le même esprit dans la Genève de la Révolution. En 1792, le régime patricien est liquidé. Energumènes et hommes de talent cherchent des formules. Beaucoup entendent copier la France de 1789 en adaptant ses idées aux traditions genevoises. En ce qui concerne la nécessité d'une déclaration solennelle, on se range à l'avis qu'elle pourrait être utile en précisant la position de la révolution genevoise vis-à-vis des individus. Et, le 9 juin 1793, ce ne sera pas une Assemblée spéciale, mais le peuple genevois lui-même qui sera appelé à se prononcer sur l'adoption ou le rejet d'une "Déclaration des droits et des devoirs de l'homme social" rédigée dans sa majeure partie par un magistrat qui siégea dans la "Vénérable Compagnie des pasteurs", Salomon Anspach.

Ainsi surgissent dans l'histoire de la démocratie ces devoirs du citoyen consacrés par le peuple lui-même. En ce qui concerne les droits, certains historiens ont voulu désigner Genève comme lieu de naissance de la conception des droits de l'homme, mais les droits que l'Assemblée nationale de 1789 devait prendre pour base de l'existence politique d'une nation s'imposaient déjà à la conscience des peuples. Catholiques, protestants, Français (par Montesquieu et tant d'autres), Italiens (par Cajétan), Anglais et Ecossais (par Locke et John Knox), Hollandais (par Grotius), Américains (par la foule anonyme des pèlerins), déposèrent dans l'esprit universel une semence féconde. Il appartenait à Genève d'offrir à ces droits un berceau, aux Etats américains d'en décréter l'avènement, à la France de lui donner son expression et d'en faire la première charte du monde moderne.

La Suisse et la Révolution française, par Edouard Chapuisat, Chapitre I "Genève et la Déclaration des droits de l'homme", Editions du Mont-Blanc, Genève-Annemasse, 1945.

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