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JUILLET 2002, DURBAN, LA NAISSANCE DE LUNION AFRICAINE
__Kofi Annan : Pour construire une Union faite pour durer, rigueur, volonté politique, patience et bonne gouvernance sont indispensables
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Dans une intervention devant les participants au Sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), le 8 juillet 2002 à Durban (Afrique du Sud), le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a estimé que la naissance de l'Union africaine (UA) représentait une source d'espoir pour le continent.
Kofi Annan, qui a toutefois souligné les difficultés auxquelles sera confrontée la nouvelle organisation, a invité les dirigeants africains à édifier une "Union qui perdure", et à tenter de régler, pas seulement gérer, les conflits qui " déforment le continent". "Gardons-nous de prendre nos espoirs pour des réalités. [...] Et gardons-nous d'imaginer qu'une fois proclamée, notre Union deviendra une réalité sans plus d'efforts de notre part".
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Pour construire l'UA avec des chances de succès dans
les conditions africaines de sous-développement et de conflits,
il faudra "beaucoup de vigueur et une volonté politique
de fer, ainsi que la patience voulue pour se prêter à
des négociations et des compromis qui paraissent interminables",
a-t-il prévenu, évoquant les difficultés
rencontrées "à chaque étape" de
la construction européenne.
L'ALLOCUTION DE KOFI ANNAN
Je souhaite, en premier lieu, exprimer au nom de ma délégation
et en mon nom propre notre sincère reconnaissance à
mon frère et ami le Président Thabo Mbeki, à
la Ville de Durban, ainsi qu'au Gouvernement et au peuple d'Afrique
du Sud, pour leur accueil chaleureux et la merveilleuse hospitalité
dont ils ont fait preuve en cette occasion historique.
Je voudrais également remercier Amara Essy, Secrétaire
général de l'Organisation de l'Unité africaine,
pour la tâche difficile et sans doute ingrate qui fut la
sienne, de diriger l'OUA pendant cette phase de transition et
de nous conduire à ce point crucial.
Le chemin de la liberté
Nous sommes arrivés au moment présent par un
chemin long et tortueux.
Il y a 39 ans, lorsque vos prédécesseurs, en avance
sur leur temps, se sont réunis à Addis-Abeba pour
fonder l'Organisation de l'unité africaine, ils n'auraient
pas pu, même s'ils l'avaient voulu, se réunir ici,
à Durban.
L'Afrique du Sud n'en était alors qu'au début de
la phase la plus aiguë et la plus douloureuse de sa lutte
contre l'apartheid, et bien d'autres pays d'Afrique se trouvaient
encore sous le joug du colonialisme.
Pour beaucoup de nos frères et surs, le chemin de la liberté
allait se révéler plus long et plus difficile que
la plupart d'entre nous n'osaient l'imaginer en 1963.
Le chemin de la prospérité, hélas, s'est
révélé plus insaisissable encore.
Et le chemin de l'union était semé d'embûches.
Pourtant l'apartheid et le colonialisme ont bel et bien été
vaincus. Et l'OUA, qui a été la voix résolue
de l'Afrique sur ces deux questions, mérite qu'on lui sache
plus largement gré qu'on ne le fait parfois de la part
importante qu'elle a prise dans ce processus.
L'OUA a d'autres succès encore à son actif.
C'est elle qui a défini d'importantes doctrines panafricaines
- comme le respect des frontières existantes et, dans un
passé plus récent, l'affirmation que des élections
libres et honnêtes sont le seul moyen valable de provoquer
des changements politiques.
C'est elle aussi qui a favorisé la conclusion d'accords
de paix entre plusieurs de ses membres, qui a mis sur pied
un mécanisme de prévention des conflits et qui a
commencé à doter l'Afrique de capacités en
matière de maintien de la paix.
Un moment porteur d'espoir
Le fait que vous pouvez aujourd'hui proclamer la naissance de l'Union africaine est un hommage rendu au mérite de l'OUA. Cette naissance est un moment solennel et, plus important encore, un moment porteur d'espoir.
L'idée d'une Union - d'Africains qui s'aident mutuellement
et qui oeuvrent ensemble à la recherche de solutions communes
à leurs problèmes communs - est une idée
noble et exaltante. Dans plusieurs parties de l'Afrique, elle
a déjà produit des résultats au niveau sous-régional.
L'expérience acquise dans d'autres régions du monde
- notamment en Europe - a aussi montré que l'unité
régionale peut apporter des bienfaits concrets.
L'Europe en 1945 a été complètement dévastée
par la guerre - de façon bien plus générale
que ne l'est l'Afrique aujourd'hui. La paix et la prospérité
qu'elle connaît à l'heure actuelle offrent un contraste
frappant, et l'on ne saurait nier que cet état de chose
est dû, au moins en partie, à l'intégration
régionale.
Mais gardons-nous de prendre nos espoirs pour des réalités.
Ne nous risquons pas à compromettre ce que nous avons déjà
réalisé.
Et gardons-nous d'imaginer qu'une fois proclamée, notre
Union deviendra une réalité sans plus d'effort de
notre part.
La construction de l'Union
Un examen de l'expérience européenne suffirait
à nous détromper. Chaque étape du chemin
suivi par l'Europe a eu son lot de difficultés, et, encore
aujourd'hui, les Européens ne sont à l'abri ni des
doutes ni des divergences alors qu'ils s'apprêtent à
élargir leur Union vers l'Est.
Quant aux Africains, ils se sont lancés dans la
construction de leur Union alors que les conditions sont objectivement
bien moins favorables :
o Ils ont affaire à un espace géographique
beaucoup plus vaste, et possèdent bien moins de ressources.

o Ils partent d'un stade de développement industriel
bien moins avancé.
o Leur économie est dans bien des cas soumise
au fardeau d'une dette insoutenable, ou paralysée par les
séquelles de guerres au cours desquelles, pendant des générations,
des puissances extérieures ont exploité et prolongé
les querelles du continent.
Pour construire avec quelques chances de succès une Union
dans de telles conditions, il faudra beaucoup de vigueur et une
volonté politique de fer, ainsi que la patience voulue
pour se prêter à des négociations et des compromis
qui paraissent interminables.
Je suis convaincu que nous, Africains, avons ces qualités,
ou tout au moins que nous sommes capables de les acquérir.
Nous avons des traditions africaines dont nous pouvons nous inspirer
des traditions qui nous enseignent la valeur de la démocratie
fondée sur le consensus.
Trop souvent, à des époques récentes, la
démocratie a été évoqué à
mauvais escient pour décrire des situations où l'on
vote sans avoir d'abord procédé à un débat
libre et honnête, et où ceux qui ont obtenu 51 %
des voix revendiquent le droit de ne pas tenir compte des 49 %
restants.
Une Union faite pour durer
Mais telle n'est pas la vraie démocratie africaine.
Dans la démocratie africaine, les dirigeants écoutent
les citoyens, et la majorité écoute la minorité.
Nos traditions nous enseignent le respect mutuel, le partage du
pouvoir et le droit pour chacun, hommes et femmes, d'avoir voix
au chapitre.
Consentement et consensus, obtenus à travers de longs et
patients débats, sont au coeur de bon nombre de ces traditions.
Gardons-les à l'esprit, et résistons à la
tentation de prendre au plus court ou d'accepter des solutions
imposées par la force.
Les empires d'autrefois, édifiés par la conquête
militaire, étaient chose simple par comparaison avec ce
que vous tentez aujourd'hui. Mais, aussi, étaient-ils plus
fragiles que sera votre Union, si elle se construit sur la
base d'accords volontaires entre pays démocratiques,
négociés par des dirigeants élus et ratifiés
par le libre vote des peuples ou de leurs représentants.

Telle est l'Union que nous devons bâtir - une Union faite
pour durer.
Une telle Union ne saurait se substituer aux Etats souverains
qui la composent. Tout au contraire, elle doit les consolider
en permettant à chacun de puiser des forces chez les autres.
En dernière analyse, seule une Union composée d'Etats
forts peut être forte elle-même. Et les Etats doivent
puiser leur force non dans la puissance militaire mais dans le
soutien de leur peuple, manifesté à travers une
société civile forte.
Un modèle de développement africain
Cela, vous l'avez fort bien compris - et c'est la raison pour
laquelle dans votre Nouveau Partenariat pour le développement
de l'Afrique, vous avez tant insisté sur la gouvernance.
Les Etats, comme vous le savez bien, ne sont jamais aussi forts
que lorsqu'ils sont solidement ancrés dans les principes
du droit et qu'ils sont l'expression du libre consentement des
citoyens.
Telle est la signification de ce nouveau partenariat : un modèle
de développement africain s'épanouissant dans un
climat favorable aux investissements.
Oui, les Africains ont besoin d'une aide provenant de l'extérieur
- de la part de ceux qui ont récemment mieux réussi
qu'eux, ou qui ont eu plus de chance.
Ces pays extérieurs sont devenus extrêmement cyniques
au cours des décennies. Il leur arrive d'invoquer telles
ou telles carences de l'Afrique pour excuser leur propre inertie.
Mais je pense que des changements s'amorcent sur ce plan-là.
Certains d'entre vous étaient avec moi au Canada il y a
deux semaines, lorsque nous nous sommes réunis avec les
dirigeants du Groupe des Huit et qu'ils ont annoncé leur
plan d'action pour l'Afrique.
Le règlement pacifique des différends
Avons-nous obtenu tout ce que nous demandions à cette
réunion? Non, certainement pas. Mais je pense que nous
avons tous senti chez ces dirigeants un nouveau respect pour l'Afrique.

Ils nous respecteront encore plus lorsqu'ils nous verront régler
concrètement les conflits qui défigurent notre continent.
Et je veux bien dire les régler. Les gérer ne suffira
pas.
L'image persistante de l'Afrique comme continent en crise tend
à dissuader les investisseurs étrangers de voir,
ou d'exploiter, les possibilités que leur offre l'Afrique.
Et la prime de risque qu'elle impose aux pays où il n'existe
pas de conflit est presque aussi élevée que celle
qui pèse sur les pays où sévit un conflit.
Aussi est-il de l'intérêt de tous les pays de la
région de promouvoir la paix - et cela veut dire aussi
participer à la lutte qui est menée sur le plan
international contre le terrorisme.
On a tendance dans le reste du monde à oublier que le terrorisme
a fait de nombreuses victimes africaines.
Mais évitons de rappeler ce fait. Ne nous posons pas en
victimes, mais plutôt en personnes, hommes et femmes, résolues
à faire en sorte que, selon les paroles du Président
Mandela, "la renaissance de l'Afrique prenne profondément
racine et fleurisse toujours, quelle que soit la saison".
"Renaissance" est un terme français qui est couramment
employé en anglais. C'est donc le terme qui convient pour
évoquer un projet africain qui doit surmonter les divisions
héritées des rivalités des empires coloniaux
- et un projet régional étroitement lié au
projet universel de l'Organisation des Nations Unies.
Votre Union et notre Organisation des Nations Unies oeuvrent à
la réalisation des mêmes objectifs : le règlement
pacifique des différends, le développement économique
et social et le plein exercice des droits de l'homme.
Définir un mode de développement
Notre Charte, comme la vôtre, considère que des
organisations régionales fortes peuvent renforcer l'Organisation
des Nations Unies et la compléter.
Il y a un an, tous les pays du monde se sont réunis dans cette ville et ont pris la décision de combattre le racisme, la xénophobie et lintolérance. [Du 26 août au 4 septembre 2002], ils auront loccasion de se réunir de nouveau, cette fois à Johannesburg, [au Sommet mondial sur le développement durable], à linvitation de ce généreux pays. Jespère quils seront là, dans une plus grande harmonie et animés dune conviction toujours plus ferme.
Cette fois-ci, les enjeux seront encore plus considérables
: nous devons définir un mode de développement
qui non seulement puisse être partagé par tous les
pays, mais aussi qui puisse durer et dont puissent jouir les générations
futures. Dans cette partie de l'Afrique, déjà
frappée par la sécheresse et menacée de famine,
il n'est guère besoin que l'on vous rappelle l'urgence
de cette tâche.
Il ne nous reste plus, nous Africains, qu'à nous efforcer
de convaincre le reste du monde de se joindre à nous le
mois prochain pour commencer à mettre en oeuvre les mesures
dont nous savons tous qu'elles sont nécessaires à
un développement durable authentique.
Ce faisant, l'Afrique fera plus que regarder en face ses propres
difficultés, elle montrera la voie au reste du monde.
Source : Nations unies, New York, 8 juillet 2002.
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