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NATIONS UNIES, 1948 / L'ADOPTION DE LA DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'HOMME
__La genèse de la Charte des droits de l'homme
par René Cassin
Verbatim : A propos de la Déclaration
| Dans l'article ci-dessous, le professeur René Cassin,
ancien président de la Commission des droits de l'homme
des Nations unies, qui a rédigé le premier projet
de la Déclaration universelle, retrace les conditions
dans lesquelles prit forme ce document historique, et souligne
la profonde signification de la Déclaration. |
Dès l'heure où l'entreprise criminelle de Hitler
se déchaîna, au nom d'un monstrueux racisme contre
les droits de l'homme, allemand ou étranger, et contre
les principes de 1789 : Liberté - Egalité
- Fraternité, mais surtout à partir du moment où
ses agressions contre d'autres nations acculèrent le monde
à une nouvelle guerre, des voix de plus en plus nombreuses
et puissantes proclamèrent que celle-ci était une
"croisade pour les droits et libertés fondamentales"
et qu'elle ne pourrait s'achever sans que - comblant la lacune
du pacte de la S.D.N. - le respect et la promotion de ces droits
ne fussent inscrits, à côté de la paix, parmi
les buts essentiels de la nouvelle organisation.
La conférence de San Francisco, consacrée
à la rédaction de la Charte des Nations unies
au printemps 1945 fut unanime sur ce point. La découverte
des camps d'extermination hitlériens, faite à la
même époque, suscita une telle horreur que, sous
la pression de l'opinion publique, les gouvernements durent, indépendamment
du châtiment des auteurs de crimes de guerre et de crimes
contre l'humanité, promettre aux peuples la rédaction
d'un "Bill of Rights". A cette fin, ils ont créé,
par l'article 68 de la Charte, un organe spécial, la Commission
des droits de l'homme instituée en vue de travailler
aux progrès des droits de l'homme et chargée de
soumettre, en priorité, un projet de Charte des droits
de l'homme à l'Assemblée générale
des Nations unies.
Telle est l'atmosphère dans laquelle, en 1946, a été
établie une Division des droits de l'homme, animée
par Henri Laugier, secrétaire général adjoint
des Nations Unies, et les vux des associations civiques ont été
entendus par un groupe initial.
Dès janvier 1947, les dix-huit membres de la
nouvelle commission se sont réunis à Lake Success
pour aborder leur tâche avec bonne volonté et "dans
un esprit d'idéalisme pratique" excluant des débats
philosophiques et doctrinaux. Appartenant à tous les continents
et représentant des compétences variées,
ils ont, sous la présidence de Mme Eleanor Roosevelt,
veuve du président des Etats-Unis, délibéré
aussitôt sur la méthode à suivre et ils ont
choisi de conjuguer, en les menant de front, la rédaction
d'une Déclaration internationale de principes, inspirée
d'illustres précédents nationaux, et celle d'une
Convention internationale qui serait à la fois précise,
concrète et obligatoire.
Un comité de rédaction de huit membres m'a chargé,
sur la base de l'excellente documentation préparée
par les professeurs John P. Humphrey et Emile Giraud, et des propositions
de certains gouvernements (Panama et Cuba), de rédiger
un premier avant-projet de Déclaration qui fut déposé
le 3 juin 1947.
Au cours de cette première étape, la discussion
prit vite une assez bonne tournure, notamment en ce qui concerne
les droits et libertés fondamentales de l'individu, déjà
proclamées dans les célèbres déclarations
anglaise, américaine et française, et consacrées
dans la quasi-totalité des Constitutions nationales des
XIXe et XXe siècles.
C'est au cours de la seconde session, tenue à Genève,
en novembre 1947, que la Commission décida définitivement d'ériger la future Charte en un triptyque dont le volet central serait la Déclaration complétée par un pacte obligatoire et des mesures de mise en uvre. Mais elle fit fortement avancer le premier document, en donnant, notamment sur l'initiative du délégué de l'URSS, l'ambassadeur Alexandre Y. Bogomolov, toute son attention aux dispositions concernant les droits économiques, sociaux et culturels de l'Homme consacrés plus récemment dans des Constitutions du XXe siècle.
La troisième session de la Commission, tenue au printemps
1948, fut véritablement décisive. Non seulement
le Préambule et les articles finals furent adoptés
et il fut tenu compte des avis de la Commission de la condition
de la femme, mais surtout, la Commission parvint à établir
un équilibre, sans hiérarchie, entre les deux
catégories de droits : civils et politiques, appelés
souvent droits-facultés d'une part, économiques
sociaux et culturels ou "pouvoirs d'exiger" d'autre
part, et cela en marquant dans un texte-chapeau (art. 22) que
la satisfaction de ces derniers droits est en dépendance
de l'organisation et des ressources de chaque pays ainsi que de
la coopération internationale.
Le projet de déclaration une fois arrêté,
il appartenait au Conseil économique et social des Nations
unies de décider s'il serait renvoyé à l'Assemblée
générale de 1948 sans attendre que fût prêt
le projet de Pacte, d'initiative britannique, lui aussi étudié
au cours des trois sessions mais inachevé, ou si on attendrait
l'achèvement de ce projet. Lord Attlee, Premier ministre
du Royaume-Uni, comprenant que, si on laissait passer une période
encore favorable, alors que la "guerre froide" avait
commencé, on risquait de ne plus avoir ni Déclaration,
ni Convention, se rallia à l'opinion générale.
En conséquence, l'ECOSOC transmit sans débat et
exclusivement le projet de Déclaration à l'Assemblée
générale en vue de sa session ordinaire de 1948.
Celle-ci s'ouvrit sur la colline de Chaillot en présidence
du président de la République française,
M. Vincent Auriol, et confia à sa Commission sociale (n°
3) la tâche d'examiner le projet de Déclaration,
tandis que la Commission juridique (n°6) discutait le projet
de convention tendant à la prévention et à
la répression du génocide.
Les débats auxquels chaque délégation
a pris une part active, souvent passionnée - cela est vrai
de celle d'Asie ou d'Afrique autant que de celles de l'Amérique
latine - se sont déroulés pendant 87 séances
en Commission plénière présidée par
M. Charles Malik, et dix séances en comités spéciaux.
L'ordonnancement général du projet initial défendu
par M. Peng Chun Chang, délégué de la Chine,
et en particulier, l'équilibre établi à l'article
22 par la Commission des droits de l'homme, ont été
respectés. Le texte a été abrégé,
puisque le Préambule et la formule dispositive ne sont
suivis que de 30 articles. Mais il a été aussi amélioré
ou complété, notamment sur la condamnation de toutes
discriminations (art. 2); le droit de toute personne à
un recours juridictionnel efficace (art. 8) ; le droit d'asile
(art. 14); le droit à une nationalité (art. 15);
le droit au mariage; la condition des époux et la protection
due à la famille (article 16); la participation à
la vie publique (art. 21).
En fin de compte, les discussions ont abouti, au bout de trois
séances plénières de l'Assemblée générale,
à un vote positif de 48 nations : huit seulement se sont
abstenues. Aucune voix contraire. L'adoption définitive
a donné lieu naturellement à des explications de
vote des délégations : presque toutes ont noté
que la Déclaration n'avait pas une force obligatoire comparable
à celle d'une convention. Les six abstentionnistes appartenant
aux pays socialistes de l'Est européen ont considéré
la Déclaration comme insuffisante et même, a dit
l'un, "démodée". Mme Roosevelt a souligné
son caractère d'acte historique. Selon le président
de l'Assemblée, M. Herbert Evatt, d'Australie, "des
millions de personnes humaines, femmes et enfants, de toutes les
parties du monde, chercheront une aide, un guide et une inspiration
dans la Déclaration". Pour ma part, j'ai mis en évidence
les caractères de celle-ci, dont le plus saillant est l'universalité.
La Déclaration est d'abord universelle par l'ampleur
de son contenu. Elle comprend, en effet, l'ensemble indivisible des facultés et droits indispensable à la dignité et au développement de la personnalité : droit à la vie, liberté corporelle et juridique; libertés spirituelles et politiques, telles que celles de conscience, d'opinion, d'information; droit au travail, à la propriété, à l'éducation, aux loisirs, aux bienfaits de la culture, liberté de création des uvres de l'esprit, etc.
D'autre part, conçue à l'origine comme une déclaration internationale, uvre des Etats pour des ressortissants d'Etat, elle s'est centrée progressivement et directement vers l'homme dans ses rapports avec ses semblables et les groupes sociaux les plus divers : famille, confession, profession, cité, Etat et communauté humaine. Elle bénéficie donc à tous les membres de la famille humaine, considérés comme sujets directs du droit des gens, quelle que soit leur condition originaire ou acquise et sans discrimination suivant la race, le sexe, la langue, la religion, la naissance, la fortune, la condition sociale ou l'opinion. Elle s'applique dans tous les Etats ou territoires habités, quel que soit le statut politique, juridique, économique ou international du pays, et que celui-ci soit ou non membre des Nations unies.
Si, en effet, les auteurs de la Déclaration n'ont pas voulu effacer de celle-ci les conséquences des actes monstrueux qui exigeaient une protestation de la conscience humaine, ils se sont refusés à en faire une uvre de ressentiment tournée vers le passé, et au contraire, ils ont tenu à ériger un monument de progrès positif. La Déclaration exprime - et c'est ce qui fait sa solidité durable - les aspirations profondes et permanentes de tous les humains à la Liberté, à l'Egalité, à une certaine sécurité, qu'il s'agisse de ceux qui, dans une société déjà avancée, jouissent de certains droits essentiels, ou des hommes qui ont faim de pain, de liberté et d'instruction dans des pays encore insuffisamment développés.
En résumé, elle a proclamé un idéal
à atteindre et dressé un vaste programme positif.
Si l'on confronte les réalités présentes
avec l'idéal, on est loin du compte. Aucun pays, même
le plus développé, ne peut se targuer de satisfaire
à toutes les exigences de la Déclaration. Les gouvernements
des Etats ont une certaine propension, quand les souvenirs de
la guerre s'éloignent ou que l'indépendance est
acquise, à résoudre leurs difficultés intérieures
sans égard suffisant pour les droits de l'Homme. Violations
répétées du droit à la vie, massacres
impunis, dure condition de la femme, faim qui tenaille des millions
d'êtres, survivances de l'esclavage, absence ou insuffisances
de l'instruction, atteintes à la liberté de conscience
ou d'opinion et d'expression, graves actes de discrimination raciale,
boycottages, arbitraire des administrations, etc.; il ne servirait
à rien de masquer de tels faits trop nombreux qui fon honte.
Mais précisément, la Déclaration universelle
a indiqué, à la fin de son Préambule, les
principaux moyens de lutte. L'éducation occupe le premier
rang, non seulement pour les jeunes, mais encore pour les
gens de tout âge. L'Unesco a, dans ce domaine, un rôle
immense à jouer.
Aussitôt après, viennent les mesures nationales,
dont chaque pays conserve la charge primordiale, sous l'inspiration
commune ou avec la coopération des Nations unies et, enfin,
les mesures internationales, mesures de prévention et,
au sommet, mesures de correction et de censure.
La Commission des Droits de l'Homme a mis six ans, de
1948 à 1954, à préparer, et l'Assemblée
générale a mis treize ans, de 1954 au 16 décembre
1966, à discuter et à adopter les deux grands
Pactes généraux qui achèvent la Charte des Droits de l'Homme, en formulant, d'une part, des dispositions obligatoires pour les Etats parties et, en organisant, d'autre part, des mesures de mise en uvre pour éviter ou censurer les cas de violations donnant lieu à plaintes d'Etats ou de particuliers [1]. Mais un temps prolongé va être
de nouveau nécessaire avant que ces Pactes soient ratifiés
par un nombre suffisant d'Etats, et n'entrent en vigueur, à
moins qu'une vigoureuse pression de l'opinion publique dans chaque
pays ne stimule ces ratifications. La Charte des droits de l'homme
ne pourra non plus être une réalité sans des
efforts continus pour son application effective et universelle.
En face de tels obstacles, il faut cependant garder confiance
dans le dynamisme de la Déclaration. Celui-ci s'est déjà
affirmé durant les vingt dernières années,
indépendamment de l'attention et des appels des victimes
de toutes espèces d'abus, par l'adhésion de plus
de soixante Etats devenus indépendants ou admis depuis
aux Nations unies et par la puissance des courants de pensée
rationalistes spiritualistes qui sont venus le soutenir. Dans
l'encyclique "Pacem in Terris", le pape Jean
XXIII a approuvé expressément ce document comme
un des actes les plus importants des Nations unies.
Mais cette influence est encore appelée à s'accroître
à l'avenir parce qu'il s'agit d'un monument basé
sur l'unité du genre humain que la science moderne
consolide tous les jours - pour les dangers, hélas ! comme
pour la solidarité bienfaisante - et sur la dignité
de la personne humaine. Considérée par certains
comme une simple annexe de la Charte des Nations unies, cette
Déclaration, qui concrétise l'éthique de
la civilisation d'une époque, se hausse de plus en plus
au rang de monument durable dominant les constitutions nationales
et les statuts de toutes les institutions internationales,
appelés forcément à évoluer et même
à se transformer.
Depuis la Déclaration Universelle, quelque chose
est changé dans le monde. Le cri des victimes ne peut plus
être étouffé par les bourreaux et sous les
paperasses. Raison de plus pour que le tribunal de la conscience
humaine, assailli par trop de plaintes, ne devienne pas sourd
et qu'il s'organise de mieux en mieux.
Nous avons maintenant un levier pour soulever et alléger
le poids des oppressions et des iniquités. Sachons nous
en servir. Rappelons que la Déclaration universelle engage
notre responsabilité à tous, et à chacun
de nous.
[1] Le 16 décembre 1966, l'Assemblée
générale des Nations unies a adopté à
l'unanimité deux pactes [qui sont entrés en vigueur
en 1976] : le Pacte relatif aux droits économiques,
sociaux et culturels, et le Pacte relatif aux droits civils
et politiques. En outre, l'Assemblée générale
a adopté à l'unanimité un Protocole facultatif
se rapportant aux droits civils et politiques, qui concerne
les plaintes émanant de particuliers.
René Cassin, "Le Courrier de l'Unesco",
Paris, janvier 1968. René Cassin, 1887-1976, éminent
juriste français, a été le représentant
de la France à la Société des Nations (1924-1938), puis aux Nations unies (1946-1958). Il a participé à la fondation de l'Unesco (1944-1945), présidé la Commission des droits de l'homme des Nations unies, puis la Cour européenne des droits de l'homme. Il est l'auteur de nombreux ouvrages juridiques, dont "La Déclaration universelle et la mise en uvre des Droits de l'homme" (1951).
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