| FRANCE - 1546?-1548? |
__Etienne de La Boétie : Contre la tyrannie
[...] La liberté [...] est un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude : la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s'ils la désiraient, ils l'auraient, comme s'ils refusaient de faire ce bel acquêt, seulement parce qu'il est trop aisé. Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien soit à vous; et semblerait que meshui(1) ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemi, et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'il ne sont les vôtres? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous? Comment vous oserait-il courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous? Que vous pourrait-il faire si vous n'étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traîtres vous-mêmes? Vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse le dégât; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait de quoi saoûler sa luxure; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu'il leur saurait faire, il les mène à ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances; vous rompez à peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et plus roide à vous tenir plus courte la bride; et de tant d'indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne les endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l'essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. Il y a trois sortes de tyrans: les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceux qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on le connaît bien qu'ils sont (comme l'on dit) en terre de conquête. Ceux-là qui naissent rois ne sont pas communément guère meilleurs, ains(2) étant nés et nourris dans le sein de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires; et selon la complexion de laquelle ils sont le plus enclins, avares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage. Celui à qui le peuple a donné l'état devrait être, ce me semble, plus supportable, et le serait, comme je crois, n'était que dès lors qu'il se voit élevé par-dessus les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle la grandeur, il délibère de n'en bouger point; communément celui-là fait état, de rendre à ses enfants la puissance que le peuple lui a laissée: et dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange combien ils passent en toutes sortes de vices et même en cruauté, les autres tyrans, ne voyant autres moyens pour assurer la nouvelle tyrannie que d'étreindre si fort la servitude et étranger(3) tant leurs sujets de la liberté, qu'encore que la mémoire en soit fraîche, ils la puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix, je n'y en vois point; et étant les moyens de venir aux règnes divers, toujours la façon de régner est quasi semblable : les élus, comme s'ils avaient pris les taureaux à dompter, ainsi les traitent-ils; les conquérants en font comme de leur proie; les successeurs pensent d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaves. "Voyez, dit-il, Spartains, et connaissez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent, et pensez que si vous étiez à lui, il vous ferait de même : si vous étiez à lui et qu'il vous eût connus, il n'y a celui d'entre vous qui ne fût seigneur d'une ville de Grèce. - En ceci, Indarne, tu ne nous saurais donner bon conseil, dirent les Lacédémoniens, pour ce que le bien que tu nous promets, tu l'as essayé, mais celui dont nous jouissons, tu ne sais ce que c'est : tu as éprouvé la faveur du roi; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu ne sais rien. Or, si tu en avais tâté, toi-même nous conseillerais-tu de la défendre, non pas avec la lance et l'écu, mais avec les dents et les ongles." Le seul Spartain disait ce qu'il fallait dire, mais certes
et l'un et l'autre parlait comme il avait été nourri;
car il ne se pouvait faire que le Persan eût regret à
la liberté, ne l'ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien
endurât la sujétion, ayant goûté la
franchise. Toujours s'en trouve-t-il quelques-uns mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne, se peuvent tenir de le secouer; qui ne s'apprivoisent jamais de la sujétion et qui toujours, comme Ulysse, qui par mer et par terre cherchait toujours de voir la fumée de sa case, ne se peuvent tenir d'aviser à leurs naturels privilèges et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être; ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme le gros populas de, regarder, ce qui est devant leurs pieds, s'ils n'avisent et derrière et devant et ne remémorent encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes; ce sont eux qui, ayant la tête d'eux-mêmes bien faite, l'ont encore polie par, l'étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et encore la savourent, et la servitude ne leur est de goût, pour tant bien qu'on l'accoutre. Le grand Turc s'est bien avisé de cela, que les livres
et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes
le sens et l'entendement de se, reconnaître et d'haïr
la tyrannie; j'entends qu'il n'a en ses terres guère de
gens savants ni n'en demande. Or communément, le bon zèle
et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps
la dévotion à la franchise, pour si grand nombre
qu'il y en ait, demeure sans effet pour ne s'entreconnaître
point : la liberté leur est toute ôtée, sous
le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser.
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