Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
FRANCE - 1794-1848














Sommaire

__Les abolitions de l'esclavage


Reconnu et organisé officiellement en France par le "Code noir" ou "Edit du Roi servant […] pour la discipline et le commerce des nègres dans les îles françaises de l'Amérique" (1685), l'esclavage, qui fit l'objet de nombreuses réflexions tout au long du XVIIIe siècle, fut aboli une première fois par la Convention en 1794. Rétabli par Bonaparte en 1802, il fut à nouveau - et cette fois définitivement - aboli en 1848.

Les textes ci-dessous évoquent les discussions des députés de la Convention précédant le vote du décret d'abolition du 16 pluviôse an II (4 février 1794), les conclusions de la commission présidée par Victor Schlcher et ayant pour tâche de préparer le décret du 27 avril 1848, ainsi qu'un poème d'Adolphe Gâtine, avocat chargé de mettre en œuvre le décret en Guadeloupe dans l'été 1848.

1. La première abolition (1794). Débat à la Convention et décret

Le débat à la Convention

Le 15 pluviôse an II

– Le député Camboulas

Depuis, 1789, un grand procès restait en suspens: l'aristocratie nobiliaire et l'aristocratie sacerdotale étaient anéanties, mais l'aristocratie cutanée dominait encore: celle-ci vient de pousser le dernier soupir, l'égalité est consacrée; un Jaune, un Noir, un Blanc vont siéger parmi nous au nom des citoyens libres de Saint-Domingue. (On applaudit)

– Danton

Oui, l'égalité est consacrée, mais il faut que l'arbitraire cesse; et je demande que le Comité des colonies vous fasse un rapport sur les persécutions qu'on a fait éprouver aux Noirs en France depuis 1789. [Cette proposition est décrétée].

Le 16 pluviôse an IIUp

– Le député Levasseur (de la Sarthe)

Je demande que la Convention, ne cédant pas à un mouvement d'enthousiasme, mais aux principes de la justice, fidèle à la déclaration de l'homme, décrète, dès ce moment, que l'esclavage est aboli sur tout le territoire de la République.

Saint-Domingue fait partie de ce territoire et cependant, nous avons des esclaves à Saint-Domingue. Je demande donc que tous les hommes soient libres, sans distinction de couleur.

– Le député Lacroix (d'Eure-et-Loir)

En travaillant à la Constitution du peuple français, nous n'avons pas porté nos regards vers les malheureux hommes de couleur. La postérité aura un grand reproche à nous faire de ce côté; mais nous devons réparer ce tort. Inutilement avons-nous décrété que nul droit féodal ne serait perçu dans la République française. Vous venez d'entendre un de nos collègues dire qu'il y a encore des esclaves dans nos colonies. Il est temps de nous élever à la hauteur des principes de la liberté et de l'égalité. On aurait beau dire que nous ne reconnaissons pas d'esclaves en France, n'est-il pas vrai que les hommes de couleur sont esclaves dans nos colonies? Proclamons la liberté des hommes de couleur. En faisant cet acte de justice, vous donnez un exemple aux hommes de couleur esclaves dans les colonies anglaises et espagnoles. Les hommes de couleur ont comme nous voulu briser leurs fers; nous avons brisé les nôtres, nous n'avons voulu nous soumettre au jugement d'aucun maître; accordons-leur le même bienfait.

– Le député Levasseur

S'il était possible de mettre sous les yeux de la Convention le tableau déchirant de l'esclavage, je la ferais frémir de l'aristocratie exercée dans nos colonies par quelques Blancs.

– Le député Lacroix

Président, ne souffre pas que la Convention se déshonore par une plus longue discussion.

[L'assemblée se lève par acclamation. Le président prononce l'abolition de l'esclavage au milieu des applaudissements et des cris mille fois répétés de "Vive la République! Vive la Convention! Vive la Montagne! "

Les deux députés de couleur sont à la tribune, ils s'embrassent. On applaudit. Lacroix les conduit au président, qui leur donne le baiser fraternel. Ils sont successivement embrassés par tous les députés...]Up

– Un député

Je demande que le ministre de la Marine soit tenu de faire partir sur-le-champ des avisos pour porter aux colonies l'heureuse nouvelle de leur affranchissement.

– Danton

Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui, nous proclamons à la face de l'univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté universelle!

Le décret du 16 pluviôse an II

La Convention nationale déclare aboli l'esclavage des nègres dans toutes les colonies. En conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution.

2. La deuxième abolition (1848) - conclusions de la commission Schlcher et décret

Les conclusions de la commission Schlcher

La République n'entend plus faire de distinction dans la famille humaine. Elle ne croit pas qu'il suffise, pour se glorifier d'être un peuple libre, de passer sous silence toute une classe d'hommes tenue hors du droit commun de l'humanité. Elle a pris au sérieux son principe. Elle répare envers ces malheureux ce crime qui les enleva jadis à leurs parents, à leur pays natal, en leur donnant pour pays la France et pour héritage tous les droits du citoyen français, et par là elle témoigne assez hautement qu'elle n'exclut personne de son immortelle devise: Liberté, Egalité, Fraternité.

Le décret du 27 avril 1848

Le gouvernement provisoire, considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine; qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit, et du devoir, qu'il est une violation flagrante du dogme républicain: Liberté-Egalité-Fraternité; considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe d'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres,Up

Décrète

Article 1er

L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d'elles. A partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres seront absolument interdits...

3. L'abolition de l'esclavage. Poème

Le ciel enfin sourit aux martyrs sans couronnes
Un orage soudain éclata sur les trônes.
Le peuple nous prêta sa puissance d'un jour,
Seule uvre de ce temps féconde et sans retour
L'esclavage n'est plus qu'un immonde fantôme
Ecrasé par la foudre: et le serf s'est fait homme!
Hosanna sur la terre. Hosanna dans le ciel!
Dieu bénit notre loi, décret providentiel,
Soyons ses messagers, conduits par ses étoiles,
Portant la liberté dans les plis de nos voiles,
Ainsi l'esprit divin "reposant sur les eaux"
Illumina le monde au sortir du chaos.

Le peuple à flots pressés inondait le rivage,
A ses libérateurs il tendait nulle bras,
Et sa noire poitrine éclatait en hourras.
Evangile où lira désormais cette foule,
Le décret rédempteur aussitôt se déroule;
Et l'esclave d'hier, vil mulet du troupeau,
Se transfigure enfin dans un monde nouveau.
Les fils de Cham n'ont plus de maîtres que Dieu même;
A leurs pieds sont tombés le joug et l'anathème.
Devant eux le diplôme agité par nos mains
Change des peuples serfs en peuples souverains.

Sources:
Yannick Bosc et Sophie Wahnich, Les voix de la Révolution, La documentation française. Notes et études documentaires, 1990, p. 64-65.

Les droits de l'homme. Anthologie composée par Christian Biet, Imprimerie nationale, Paris, 1989, p. 668-669.

Adolphe-Ambroise-Alexandre Gatine (1805-1864, Paris), "Souvenirs d'un abolitionniste", in Jacques Adélaïde-Merlande, Documents d'histoire antillaise et guyanaise 1814-1914, inédit, 1979, p. 214-215.
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