| FRANCE - 11 octobre 1848 |
__Victor Hugo: La liberté de la presse
Si je monte à la tribune malgré l'heure avancée, malgré les signes d'impatience d'un partie de l'assemblée (Non! non! Parlez!), c'est que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblée, la question soit jugée. (Non! Elle ne l'est pas!) En outre, l'assemblée considérera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la liberté de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient protégés, dans cette discussion, par le double respect que ne peuvent manquer d'éveiller, dans une assemblée généreuse, un principe si grand et une minorité si faible. (Très bien!) Je rappellerai à l'honorable ministre de la Justice que le comité de législation avait émis le vu que l'état de siège fût levé, afin que la presse fût ce que j'appelle mise en liberté. M. Abbatucci - Le comité n'a pas dit cela. M. Victor Hugo - Je n'irai pas aussi loin que votre comité de législation, et je dirai à M. le ministre de la Justice qu'il serait, à mon sens, d'une bonne politique d'alléger peu à peu l'état de siège, et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de préparer la transition, et d'amener par degrés insensibles l'heure où l'état de siège pourrait être levé sans danger. (Adhésion sur plusieurs bancs) Maintenant, j'entre dans la question de la liberté de la presse, et je dirai à M. le ministre de la Justice que, depuis la dernière discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part, plus nous avançons dans l'uvre de la Constitution, plus je suis frappé de l'inconvénient de discuter de la Constitution en l'absence de la liberté de la presse. (Bruits et interruptions diverses) Je dis dans l'absence de la liberté de la presse, et je ne puis caractériser autrement une situation dans laquelle les journaux ne sont point placés et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde des lois, mais laissés à la discrétion du pouvoir exécutif. (C'est vrai!) Eh bien, Messieurs, je crains que, dans l'avenir, la Constitution que vous discutez ne soit moralement amoindrie. (Dénégations. Adhésion sur plusieurs bancs) M. Dupin (de la Nièvre). - Ce ne sera pas faute d'amendements et de critiques. M. Victor Hugo - Vous avez pris, Messieurs, deux résolutions graves dans ces derniers temps: par l'une, à laquelle je ne me suis point associé, vous avez soumis la République à cette périlleuse épreuve d'une Assemblée unique; par l'autre, à laquelle je m'honore d'avoir concouru, vous avez consacré la plénitude de la souveraineté du peuple, et vous avez laissé au pays le droit et le soin de choisir l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (Rumeurs) Eh bien, Messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion publique, que l'opinion du dehors pût prendre la parole, la prendre hautement et librement, car c'étaient là, à coup sûr, des questions qui lui appartenaient. (Très bien!) L'avenir, l'avenir immédiat de votre Constitution amène d'autres questions graves. Il serait malheureux qu'on pût dire que, tandis que tous les intérêts du pays élèvent la voix pour réclamer ou pour se plaindre, la presse est bâillonnée. (Agitation) Messieurs, je dis que la liberté de la presse importe à la bonne discussion de votre Constitution. Je vais plus loin (Ecoutez! écoutez!), je dis que la liberté de la presse importe à la liberté même de l'assemblée. (Très bien!) C'est là une vérité... (Interruption) Le Président - Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves. M. Victor Hugo - Il me semble que, lorsque je cherche à démontrer à l'assemblée que sa liberté, que sa dignité même sont intéressées à la plénitude de la liberté de la presse, les interrupteurs pourraient faire silence. (Très bien!) Je dis que la liberté de la presse importe à la liberté de cette assemblée, et je vous demande la permission d'affirmer cette vérité comme on affirme une vérité politique, en la généralisant. Messieurs, la liberté de la presse est la garantie de
la liberté des assemblées. (Oui! Oui!) Les minorités trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est souvent refusé dans les délibérations intérieures. Pour prouver ce que j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent également. (Bruit) Voix à gauche - Attendez le silence! C'est un parti pris! M. Victor Hugo - Je dis que les minorités trouvent dans la presse libre... - et, Messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute majorité peut devenir minorité, ainsi respectons les minorités (Vive adhésion) - les minorités trouvent dans la presse libre l'appui qui leur manque souvent dans les délibérations intérieures. Et voulez-vous un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la mémoire de beaucoup d'entre vous. Sous la Restauration, un jour, orateur énergique de la gauche, Casimir Périer osa jeter à la Chambre des députés cette parole hardie: "Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au-dehors." (Mouvement) Messieurs, ces paroles mémorables, ces paroles qui contenaient l'avenir furent couvertes, au premier moment où l'orateur les prononça, par les murmures de la chambre entière, et le lendemain par les acclamations de la presse unanime. (Très bien! Très bien! Mouvement prolongé) Eh bien voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour l'orateur libre? (Ecoutez!) Ouvrez les lettres politiques de Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable: En revenant à son banc, le lendemain du jour où il avait parlé ainsi, Casimir Périer me dit: "Si l'unanimité de la presse n'avait pas fait contrepoids à 1'unanirnité de la chambre, j'aurais peut-être été découragé" Voilà ce que peut la liberté de la presse; voilà l'appui qu'elle peut donner! c'est peut-être à la liberté de la presse que vous avez dû cet homme courageux qui, le jour où il le fallut, sut être un bon serviteur de l'ordre parce qu'il avait été bon serviteur de la liberté. Ne souffrez pas les empiétements du pouvoir; ne laissez pas se faire autour de vous cette espèce de calme faux qui n'est pas le calme, que vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention à cette vérité que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait aussi: le silence autour des assemblées, c'est bientôt le silence dans les assemblées.
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