| ALLEMAGNE - 1750-1754 |
__Christian Wolff : Institutions du droit de la nature et des gens
Chapitre III De l'obligation universelle et du droit universel des hommes en général LXVIII. Une obligation universelle est celle par laquelle chaque homme est lié, en tant qu'homme. Et le Droit universel qui en naît est celui qui appartient à chaque homme, en tant qu'homme. LXIX. Puisque l'obligation naturelle a sa raison suffisante dans l'essence et dans la nature même de l'homme, et qu'en posant celle-ci on pose celle-là; et puisque tous les hommes en général ont une même nature et une même essence, il s'ensuit qu'une obligation par laquelle un homme est lié, en tant qu'homme est la même dans tous les hommes; par conséquent, les droits qui appartiennent à un homme en tant qu'homme sont les mêmes pour tous les hommes. Donc il y a des obligations universelles, et des droits universels. LXX. Dans un sens moral, des hommes égaux sont ceux dont les obligations et les droits sont les mêmes. Donc les hommes, en tant qu'hommes, sont naturellement égaux. LXXI. La prérogative étant un droit qui appartient à quelqu'un de plus qu'aux autres, qui ont d'ailleurs les mêmes droits, il s'ensuit que naturellement l'homme en tant qu'homme n'a aucune prérogative, et qu'ainsi, il n'y a point de prérogative naturelle. LXXII. Et même, puisque naturellement tous les hommes ont les mêmes droits et les mêmes obligations, il s'ensuit que ce qui naturellement est permis à l'homme en tant qu'homme est aussi permis à un autre, et que ce que l'on doit à l'autre, l'autre le lui doit aussi. LXXIII. Il paraît clairement par là qu'il ne faut pas faire aux autres ce qu'en vertu de notre droit nous ne voulons pas qu'ils nous fassent à nous-mêmes. Ceux qui en agissent autrement s'arrogent une prérogative que la nature ne leur donne point, et ils détruisent l'égalité naturelle, qui, par rapport aux obligations universelles et aux droits universels, subsiste aussi longtemps que l'homme est homme, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il existe. Quelques inégalités, donc, qui puissent s'introduire par le fait des hommes (ce qui peut se faire, comme nous le verrons en son lieu), on est tenu cependant envers eux aux devoirs que l'homme doit à l'homme, c'est-à-dire aux devoirs d'humanité. LXXIV. On appelle droit inné, ou né avec l'homme, celui qui découle d'une obligation innée, ou née avec lui. Et une obligation innée, c'est celle que l'on pose en posant la nature et l'essence de l'homme. C'est pourquoi une pareille obligation étant immuable, à cause de l'immutabilité de l'essence et de la nature de l'homme, dont elle est inséparable, il s'ensuit qu'un droit inné est aussi tellement attaché à l'homme qu'on ne peut le lui enlever; en effet, il lui est donné pour satisfaire à quelque obligation. LXXV. La préséance est le droit de primauté dans l'ordre que plusieurs personnes doivent observer entre elles. Puisqu'il n'y a point de préséance entre les égaux, naturellement aussi personne n'a de préséance. LXXVI. Naturellement tous les hommes ont les mêmes droits, si donc vous aviez droit sur les actions d'un autre, en sorte qu'il dût les régler sur votre volonté, et qu'il ne pût faire ce qui lui plaît, il aurait à son tour le même droit sur vos actions; ce qui, étant absurde, surtout puisque cela devrait s'étendre à tous les hommes indifféremment, il s'ensuit que naturellement personne n'a droit sur les actions d'un autre. C'est en effet dans l'essence et dans la nature de l'homme que se trouve la raison suffisante de la loi naturelle, et par conséquent des obligations et des droits qui en découlent; or il n'y a dans cette essence et cette nature aucune raison pour laquelle quelque homme doive avoir quelque droit sur les actions d'un autre. LXXVII. Naturellement donc les actions d'un homme sont indépendantes de la volonté de tout autre homme, et chacun dans ce qu'il fait ne dépend que de lui-même. Cette indépendance de la volonté d'un autre, ou cette dépendance de la seule volonté propre, s'appelle liberté. Naturellement donc tous les hommes sont libres. Cependant comme l'obligation naturelle est immuable, la liberté n'abolit point l'obligation naturelle, et ne change rien. Résumé des paragraphes LXXVIII à LVXXX Comme il est libre, l'homme n'est responsable qu'envers lui-même; cependant, la liberté trouve ses limites dans les devoirs de l'un envers l'autre. L'homme ne peut se dérober à ces devoirs, mais il en détermine l'étendue. L'essence de cette idée de devoir est l'amour des uns envers les autres. Résumé des paragraphes LXXXI à LXXXIII Selon la loi naturelle, aucun droit ne doit empêcher l'homme de pourvoir à ses obligations. Cette loi est appelée parfaite. Par conséquent, chaque homme a un droit parfait de demander les devoirs d'amour selon les paragraphes LXXVIII et suivants. LXXXIV. Il ne faut pas confondre la liberté avec la licence, qui, sans égard pour l'obligation naturelle et au droit, s'étend à tous ce qui plaît, et en est un désir effréné. Puisqu'elle répugne à l'obligation naturelle, dont personne ne peut être exempté (paragraphe XLII.), personne n'a droit à la licence. LXXXV et LXXXVII (De la justice et de l'injustice) LXXXVI (Du devoir de chacun d'être juste et équitable) LXXXIII (La justice naturelle interdit toute offense à la personne humaine) LXXXIX. Ce que la loi naturelle défend consistant dans une omission, l'obligation qui en résulte est toujours certaine. Donc de l'obligation imposée par une loi prohibitive naît un droit parfait de ne pas souffrir qu'un autre fasse ce qu'il est obligé envers vous de ne pas faire. C'est pourquoi, puisqu'on ne doit léser personne, tout homme a naturellement le droit de ne pas souffrir qu'un autre le lèse, et ce droit donné à chacun par la nature s'appelle droit de sûreté, lequel consiste dans l'exemption de lésion. Il paraît de là que la lésion embrasse naturellement tout acte que la loi naturelle défend par rapport aux autres; par conséquent, que tout acte qui rend un autre ou son état plus imparfait est une lésion; mais que le refus d'un devoir d'humanité n'est pas une lésion. XC. Puisque nous ne sommes pas obligés de souffrir qu'un autre nous lèse il est permis de résister à celui qui veut nous léser; et comme l'action par laquelle on droit de défense; par conséquent, tous les actes sans lesquels il ne peut détourner la lésion lui sont permis, ces actes devant être déterminés par les circonstances. Résumé des paragraphes XCI-XCIII L'homme a le droit d'empêcher qu'il ne soit lésé par un autre homme; la nature lui confère le droit de punir l'offenseur. Résumé du paragraphe XCIV Par nature, le droit de se défendre et de punir n'est pas limité; sa limitation découle des cas individuels. XCV. Par ce que nous avons dit jusqu'ici, on voit quels sont les droits innés de l'homme: c'est le droit aux choses sans lesquelles il ne peut satisfaire à ses obligations naturelles (sous lequel sont compris le droit de demander les devoirs d'humanité et le droit d'y obliger les autres parfaitement, comme nous le verrons au paragraphe XCVII), c'est l'égalité, la liberté, le droit de sûreté et le droit de punir qui en dérivent. Au reste nous montrerons en son lieu quels sont les autres droits, qui naissent de ceux-là, et comment on peut, conformément à la loi naturelle, contracter d'autres obligations, et acquérir d'autres droits. Document : "Institutions du droit de la nature et des gens", chapitre III. |