| NORVÈGE - 1921-1930 |
__Fritjof Nansen
I. Le 30 septembre 1921, Nansen, chargé par la Croix-Rouge d'aider les victimes de la famine en Russie, s'adresse à l'Assemblée générale de la Société des Nations pour dénoncer l'inaction des gouvernements face aux drames de la misère. II. Le télégramme, envoyé de Moscou le 9 décembre 1921 et adressé à la Croix-Rouge internationale à Berlin, montre l'horreur de la situation. I. En toute franchise - et il n'y a pas de raison de ne pas parler franchement - je ne puis pas cacher ma profonde déception devant les décisions qui ont été prises. Je regrette, de tout mon cur, l'attitude adoptée. Vingt à trente millions d'êtres humains sont menacés
de mourir de faim si l'on n'arrive pas à leur porter secours
dans les deux mois qui vont suivre. Tout ce qui pourrait aider,
toutes les provisions nécessaires sont là, elles
existent; elles sont tout près de la Russie; le transport
est possible. Il est préparé. Le contrôle
est assuré; l'exécution est également prête
et personne, dans la commission, n'a critiqué les méthodes
proposées. La seule chose nécessaire est un peu
d'argent, et bien peu, à la vérité, quand
on songe à ce terrible fléau: il suffirait de cinq
millions de livres, c'est-à-dire cent millions de francs
suisses. Nous pourrions, avec cette somme, sauver la Russie de
cette famine épouvantable. Et que nous répondent
les gouvernements? Nous regrettons, nous ne le pouvons pas. Je m'excuse de répéter ici ce que j'ai dû
dire au sein de la commission, mais je considère que c'est
mon devoir, mon devoir douloureux, d'insister. Notre campagne
à nous, notre campagne de charité, est gênée
par la campagne de presse qui s'organise aujourd'hui dans le monde,
par cette campagne de mensonges de toutes sortes qu'on répand
et qui font le plus grand tort au succès de notre entreprise. Il est évident qu'il y a quelque part, je ne sais où, un centre d'où ces mensonges sont répandus dans un but déterminé. Il existe quelqu'un qui ne veut pas qu'on sauve la Russie. La pensée qui dirige cette campagne est certainement que notre action charitable aidera le gouvernement des Soviets à se maintenir. Je ne crois pas que ce soit intervenir en faveur du maintien du gouvernement des Soviets que de lui montrer qu'il y a en Europe des curs charitables qui savent s'élever au-dessus des considérations politiques. Alors même qu'on favoriserait son maintien, ce ne serait pas une raison suffisante pour condamner à mort vingt millions d'innocents. Mon but est de secourir la Russie sans aucune arrière-pensée politique, en faisant complètement abstraction des partis. Nous savons tous que l'on ne peut rien faire dans aucun pays sans la coopération des gouvernements et des autorités de ce pays. M. Hoover lui-même dépend tout aussi bien de la coopération et du consentement des gouvernements des Soviets pour chaque produit qu'il pourra apporter. Ce n'est pas parce que ces accords sont les miens que je désirerais obtenir votre approbation; j'étais prêt à tout instant à les sacrifier pour des accords meilleurs que l'on m'aurait proposés; mais on ne m'a pas apporté d'autres plans. Le temps presse; on a beaucoup parlé de la conférence prochaine de Bruxelles; les membres de la commission ont confiance dans le fait que cette conférence pourra résoudre le problème financier. Je l'espère, pour ma part, de tout mon cur. Mais il faut bien constater que même en France, un grand journal comme Le Temps a exprimé les doutes les plus grands sur les possibilités d'action de cette conférence. A moins que les gouvernements ne modifient leurs vues à cet égard, je ne sais pas ce qu'on pourra faire à Bruxelles. Si cette conférence décide d'envoyer d'abord une commission sur place, qui devra ensuite présenter un rapport et proposer de nouvelles organisations, on arrivera trop tard. Je ne crois pas que les peuples de l'Europe accepteront que l'on reste ainsi les bras croisés pendant que vingt millions d'hommes et de femmes meurent là-bas en Russie. Au Canada, cette année, la moisson a été
si belle que ce pays peut exporter trois fois plus qu'il n'en
faut pour sauver la Russie de la famine; aux Etats-Unis, la récolte
pourrit dans les greniers, et en Argentine, on a tellement de
mais qu'on s'en sert pour chauffer les locomotives. Entre l'Amérique
et l'Europe, les bateaux sont là, vides et inemployés,
dans les ports, pendant qu'à l'Est vingt à trente
millions d'hommes et de femmes sont en train de mourir de faim.
Jugez vous-mêmes de cette situation. L'Europe peut-elle demeurer, spectatrice impassible et froide, les bras croisés pendant que tous ces êtres humains meurent dans les plaines de la Russie qui commencent à se glacer vers le nord? Cela me paraît impossible. Les peuples finiront par forcer leurs gouvernements à agir, et les autres Etats, qui ne sont pas encore décidés, se joindront aux petits Etats qui ont déjà commencé: la Suède, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Tchécoslovaquie, qui a pris l'initiative de la Conférence de Genève. En ce qui concerne la Norvège, j'attends d'un jour à l'autre un télégramme m'annonçant que notre parlement octroie de nouveaux crédits, selon mes accords et pour soutenir mon uvre. Les gouvernements ne peuvent pas donner, paraît-il, les
cent millions nécessaires, c'est-à-dire la moitié
du prix d'un dreadnought, le coût d'un bataillon pendant
une année!... Eh bien! qu'ils le disent carrément!
Ne continuons pas à convoquer des conférences, à
instituer de nouvelles discussions, à rédiger des
rapports, pendant que l'on meurt de faim en Russie. Au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, à vous, hommes et femmes d'Europe, je demande de songer à vos propres familles, à vos propres enfants, à vos propres parents: pourriez-vous les voir mourir dans vos bras? Du haut de cette tribune, j'adresse encore un appel aux gouvernements et aux peuples. Je les supplie de secourir la Russie affamée avant qu'il soit trop tard, pour qu'ils n'aient pas à s'en repentir. (Applaudissements vifs et prolongés) II. Visité la région de Samara - stop - Misère plus noire que dans le pire des cauchemars - stop - Des 915 000 habitants du district de Buzuluk où la Société des Amis est à l'uvre 537 000 n'ont plus rien à manger - stop - 30 405 ont péri en septembre octobre novembre le taux de mortalité monte en flèche et les deux tiers au moins de la population auront péri d'ici au printemps si les secours n'arrivent pas au plus vite - stop - Dans la ville de Buzuluk on retrouve chaque matin dans la rue des cadavres d'enfants, de femmes et d'hommes et ils y restent faute de moyens de transport - stop - Vu des chiens affamés dévorer un cadavre dans la rue - stop - Dans le cimetière il y avait un monticule de quelque quatre-vingts cadavres surtout d'enfants entièrement nus dépouillés de leurs vêtements nécessaires aux survivants - stop - C'était les charretées de morts des deux derniers jours - stop - A la question combien de morts arrivent chaque jour le fossoyeur a répondu qu'il ne savait pas vu qu'ils arrivaient par charretées - stop Les peuples et les gouvernements d'Europe doivent sortir de leur torpeur et saisir toute la réalité et l'horreur de ce qui se passe ici - stop - Au nom de l'humanité on ne peut pas permettre qu'une telle situation dure il est déjà tard mais encore possible d'agir - stop Nansen
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