Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
SLOVAQUIE - 7 juin 1861














Sommaire

__Mémorandum de la nation slovaque : La reconnaissance de la personnalité nationale est à la nation ce que la reconnaissance de la liberté et de l'égalité est à l'individu


Le Mémorandum de la nation slovaque, préparé par Stephen Mark Daxner, voté à Turciansky Sväty Martin (aujourd'hui Martin) le 7 juin 1861 par l'Assemblée slovaque et présenté au Parlement hongrois par une délégation dirigée par Jean Francisci, demandait la réalisation du principe de l'égalité des droits et la reconnaissance légale de la nation slovaque dans la Hongrie. Il est considéré par les Slovaques comme leur Magna Carta. En effet, face à un royaume de Hongrie qui, au sein de l'Empire austro-hongrois, affirmait son nationalisme et imposait le seul hongrois comme langue officielle dans le royaume, les Slovaques poursuivaient par ce Mémorandum une lutte qui dura jusqu'à la première guerre mondiale: 28-30 octobre 1918, création de la Tchécoslovaquie et 14 novembre 1918, proclamation de la République par l'Assemblée nationale.

Perçue comme "personnalité constitutive du genre humain", la nation, selon les seize signataires du texte, doit avoir à son niveau les mêmes droits que l'individu. C'est ce que dit la devise qui conclut le Mémorandum: " Une patrie libre et constitutionnelle fondée sur la liberté, l'égalité et la fraternité des nations".

Lorsque, en tant que Slovaques, nous formulons certaines revendications au nom de l'égalité des nations, ce n'est pas dans le but d'obtenir la reconnaissance d'un principe qui domine déjà la pensée politique du monde et dont nos compatriotes les plus éminents et les plus ardents ont déjà admis l'interprétation la plus exacte; mais c'est parce que nous savons que la forme donne aux choses leur essence et qu'il nous importe beaucoup à nous, Slovaques, que la forme sous laquelle le principe de l'égalité des nations devra être mis en pratique en ce qui nous concerne réponde aussi bien au fond du problème lui-même qu'aux besoins de notre vie politique.

C'est pourquoi, animés d'une pleine confiance, nous considérons de notre devoir à la fois patriotique et national de faire appel à cet égard à l'Assemblée législative de notre patrie.Up

Notre histoire et notre tradition nationales nous enseignent que nous sommes les plus anciens habitants de ce pays entouré par les Carpates. Bien avant l'arrivée des Magyars, nos aïeux appelèrent cette terre leur patrie; ils y livrèrent de longs et sanglants combats contre les oppresseurs de l'ouest pour maintenir leur indépendance nationale; ils y eurent, outre l'agriculture, un commerce florissant, des villes fortifiées et des châteaux forts et leur Etat organisé, dont certaines institutions se sont perpétuées dans la Constitution de la Hongrie jusqu'à nos jours.

Avec l'arrivée des Magyars, les confédérations des tribus slaves vivant sur cette terre et se trouvant au premier stade de leur évolution ont pris fin et ont fait place à une unité nouvelle qui, un siècle plus tard, devait occuper parmi les autres Etats une place honorable sous le nom de Hongrie, ou royaume de Saint-Étienne, et malgré toutes sortes de désastres la conserver jusqu'à présent au cours de neuf siècles.
[…]

Notre conscience nous dit clairement que, nous autres, Slovaques, nous constituons une nation au même titre que les Magyars ou tous ceux qui font partie de notre patrie. Si l'on veut que l'égalité des nations devant la loi et la liberté des citoyens ne soit pas une simple fiction, il est indispensable que nos droits soient égaux à ceux de toutes les autres nations réunies dans notre patrie commune. […]

I. Afin de faire disparaître cette injustice, nous sollicitons donc que l'individualité de la nation slovaque et le caractère patriotique de la langue slovaque soient reconnus par les lois et par les "diplômes inauguraux"(1), afin qu'ils soient efficacement protégés contre les attaques malveillantes des ennemis de la concorde des nations.

Nous considérons les nations comme les personnalités constitutives du genre humain et, par là, investies de multiples droits. […] Il est naturel que nous tenions à cette définition non seulement en ce qui nous concerne, mais aussi en ce qui concerne les rapports de notre nation avec celles qui partagent avec nous notre patrie commune.

De même que chez l'individu la reconnaissance de la personnalité est la première condition de la liberté et de l'égalité civiques, de même parmi les nations la reconnaissance de la personnalité nationale est la première condition du principe de l'égalité des droits. Celle-ci serait en effet un pur contresens s'il n'existait pas d'individualités nationales auxquelles elle puisse s'appliquer ou si ces personnalités ne jouissaient d'aucune reconnaissance légale.

Au cours de ces onze dernières années, le centralisme n'a pas reconnu les individualités nationales. C'est pourquoi, au lieu de l'égalité des droits promise, il n'a assuré aux nations que l'égalité dans l'injustice. Nous ne croyons pas que les hommes envoyés au parlement par les citoyens de notre patrie comme législateurs veuillent travailler à la renaissance d'un telUp centralisme, fût-ce sous forme constitutionnelle. C'est pourquoi, pleins de confiance patriotique, nous répétons encore une fois que la reconnaissance de la personnalité nationale est la première condition de l'égalité des peuples, la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, qui ne peut reposer solidement et dans l'intérêt constant de la patrie tout entière que sur une base naturelle, posée par la Providence même.

II. Etant donné que tout ce qui existe dans le monde ne le peut que dans le temps et dans l'espace, il est nécessaire de reconnaître notre personnalité nationale sur le territoire où elle s'étend en tant que masse continue et ininterrompue sous le nom de Région slovaque de la Haute Hongrie, en modifiant la frontière des départements d'après le critère ethnique.

C'est la substance même de l'égalité des peuples qui rend cette revendication irréfutable. Car une nation existe non seulement dans le monde des idées (abstrait), mais aussi dans le monde réel (concret). Il ne suffit donc pas de reconnaître sa personnalité d'une manière purement générale, mais il faut le faire dans le territoire qu'elle occupe effectivement et que la Providence lui a attribué. Celui qui reconnaîtrait l'individualité de la nation, mais qui ne respecterait pas les limites dans lesquelles celle-ci se manifeste, tomberait dans la contradiction et l'inconséquence. […]

Nous profiterons de cette occasion pour réfuter d'avance l'objection suivante que nous font également nos frères magyars. Ils prétendent qu'un grand nombre des leurs, appartenant pour la plupart à la classe des hobereaux (zemani), vivent dans des comitats slovaques comme ceux de Trencin, Orava, Turiec, Zvolen, Liptov, Spis et Saris et que, de cette façon, les nationalités magyare et slovaque forment des couches superposées, de telle sorte que la reconnaissance de l'individualité nationale slovaque dans une seule région serait en réalité illusoire.

Il est vrai, en effet, qu'il se trouve beaucoup de renégats parmi nous; ceux-ci, cependant, ne sont pas des Magyars, mais des enfants de notre race. Le peuple magyar lui-même, avant le grand Szechenyi, comptait beaucoup de fils qui se considéraient comme très différents des Magyars. Mais le puissant esprit du siècle les a amenés à prendre conscience d'eux-mêmes et les a poussés à réintégrer la nation dont ils s'étaient séparés. Nous espérons, nous aussi, que le même esprit du siècle réveillera ceux de nos fils qui ont renié leur origine, leur fera reconnaître leur erreur et les ramènera au sein du peuple dont ils sont sortis. […]

Déjà saint Etienne, dans son testament à son fils Emmeric, déclarait: Regnum unius linguae imbecille et fragile est! et lui conseillait de respecter les coutumes, les murs, les usages des différentes races vivant dans son royaume. L'unité et l'intégrité de cette patrie avaient déjà été établies sous son règne sur la base de l'entière égalité des tribus. Si les tribus se sontUp transformées en nations conscientes de leur personnalité et si, par conséquent, l'unité et l'intégrité de notre patrie doivent chercher leurs fondements non plus dans l'égalité des tribus, mais dans celle des nations, nous ne devons en être ni loués ni blâmés. Ce fait est dans le résultat logique du progrès qui a son origine dans la loi divine et qui ne se laisse ni arrêter, ni repousser en chemin par des obstacles échafaudés par les lois humaines. Ne point reconnaître ce progrès signifierait nier la Providence, qui se manifeste nettement aussi bien dans la vie des peuples que dans le développement des Etats. […]
III. S'il est vrai que seule l'égalité peut assurer à des millions de citoyens leur liberté et leurs droits en les unissant harmonieusement dans une communauté libre, combien plus indispensable est-il encore d'avoir recours à elle lorsqu'il s'agit de répartir de façon équitable les droits des nations, d'assurer l'usage de leurs langues, afin que les différents peuples réunis dans une même patrie constituent un tout organique. […]

IV. Finalement, nous proclamons que, en ce qui concerne les libertés civiques, les intérêts de la nation slovaque sont égaux, identiques à ceux de toutes les nations de la Hongrie et que, pour ce qui est des libertés nationales, ses intérêts se confondent avec ceux de toutes les nations jusqu'à présent opprimées par la législation actuelle: notamment ceux des Ruthènes, des Roumains, des Serbes, des Croates. De cette façon, les Slovaques, quant à la nationalité et la liberté, réclament pour eux-mêmes, dans l'espace qu'ils occupent, les mêmes droits que ceux dont jouissent déjà leurs frères magyars. Et pour arriver à ce but, ils veulent travailler et lutter d'après le principe: "Un pour tous, tous pour un."

Cette solidarité, dont nous faisons preuve devant les nations libres en nous réclamant de la liberté et du principe national, s'est imposée à nous par le fait de l'oppression des nations non magyares.

Voici donc les demandes que nous présentons à notre parlement en vue d'obtenir l'égalité des droits. Si notre personnalité nationale n'est pas reconnue, si la région qui l'englobe n'est pas délimitée, si la même règle n'est pas appliquée pour toutes les langues et les nationalités dans leurs limites ethnographiques, il ne pourra être question, pour nous, de véritable égalité juridique.

Nous réaffirmons une fois de plus que l'égalité des nations, conforme à l'esprit du siècle, est la pierre angulaire de l'intégrité et de l'unité de notre patrie commune. Ce principe, une fois éveillé, ne s'éteindra plus. Au contraire, il se fortifiera dans la conscience des peuples. Sa valeur ne pourra être diminuée ni par soustraction ni par marchandage, pas plus que n'a pu l'être celle des livres de la Sibylle. L'histoire nous enseigne que, dans les époques cruciales des nations et des Etats, une occasion manquée ne se retrouve jamais.

Fait à Turciansky Sväty Martin, le 7 juin 1861.
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(1) Lettres patentes par lesquelles les rois, le jour de leur couronnement, assuraient au pays ses libertés politiques.

Source :
Dokumenty k slovenskemu narodnemu hnutiu v rokach 1848-1867. Zostavil F. Bokes, Bratislava, 1962, p. 313-319; Pour cette édition, commentaire de D. Skavarna; publié par le Ministerstvo Skostva a Vedy Slovenskej Republiky, section de la Coopération internationale (extraits).

Traduction :
Texte français publié dans Kirchbaum (S-J), Slovaques et Tchèques. Essai sur un nouvel aperçu de leur histoire politique, Lausanne, Age d'or, 1987, p. 160-169.
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