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JUIN 2003 / LE PROJET DE CONSTITUTION EUROPEENNE
__Quelles valeurs ? Pour quelle Europe ?
par Olivier Mongin
Directeur de la revue Esprit
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Le calendrier de "l'élargissement", c'est-à-dire l'intégration de nouveaux entrants, a pris une avance de moins en moins rattrapable sur celui de "l'approfondissement", c'est-à-dire l'établissement de règles communes susceptibles de dynamiser les institutions.
C'est un fait qui n'a pas fini de peser dramatiquement sur l'évolution de l'Union européenne. Alors que le sommet de Copenhague a rendu publique la liste des dix nouveaux membres qui seront admis en 2004, un projet de Constitution pour une Europe des
Vingt-Cinq vient d'être publié.
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Si la dynamique de l'élargissement est effective et ne suscite pas toujours "l'euroscepticisme" redouté, la Convention est loin de symboliser un nouvel acte "inaugural" pour l'histoire de l'UE. Prise entre la fuite en avant de l'élargissement et des conceptions antagonistes de l'approfondissement, l'UE ne pourra pas longtemps osciller entre des querelles de procédures et des problèmes identitaires refoulés.
Les polémiques récentes qui ont divisé la "jeune" et la "vieille" Europe auront eu le mérite d'attirer l'attention sur les valeurs sous-jacentes à "l'esprit européen". Les perspectives d'une adhésion de la Pologne ou de la Turquie, distinctes en termes de calendrier, ont par ailleurs suscité des réactions vives et passionnées sur la religion, les valeurs chrétiennes ou l'islam.
Si les valeurs chrétiennes sont de toute évidence considérées comme plus européennes dans le cas de la Pologne que les valeurs de l'islam dans celui de la Turquie, les Polonais qui s'expriment, d'Adam Michnik à Czeslaw Milosz, se considèrent comme des "Européens" pour avoir contribué à la décomposition du bloc communiste. "L'Europe, affirme Bronislaw Geremek, nous y avons toujours été. Ce que nous rejoignons, c'est l'Union européenne."
La volonté d'intégration d'un pays comme la Pologne s'appuie donc sur la conviction qu'il est plus européen que d'autres en raison de son histoire et du combat antitotalitaire. Or cette conviction s'accompagne d'un sentiment d'inquiétude à l'égard de l'alliance passée par la France et l'Allemagne avec la Russie de Poutine mais aussi d'un soutien sans fard aux Etats-Unis sur le plan de la sécurité internationale. Voilà donc des membres potentiels de l'Union pour qui l'identité européenne n'est pas synonyme de coupure avec les Etats-Unis et qui mettent l'accent sur les problèmes de sécurité. Se considérant comme européenne, se voyant très vite plus intégrée à l'UE que la Grande-Bretagne, la Pologne refuse de choisir entre l'UE ou les Etats-Unis. Mais cela ne va pas sans conséquences puisque le futur nouveau membre, tout comme l'Espagne et d'autres, préfère une Europe modeste, sans projet politique, à une Europe politique portée par le club des grands, en l'occurrence le noyau franco-allemand. Face à une Europe puissance, elle revendique le projet de "vivre ensemble dans la diversité".
Posé en ces termes, le débat est piégé pour au moins deux raisons. Tout d'abord, à trop distinguer l'Europe des valeurs et l'UE, un pays très "européen" en vient à préconiser une UE faisant profil bas. Ensuite, les partisans d'une Europe puissance ne peuvent se voiler la face et cacher une "impuissance de fait" en matière de sécurité internationale.
Faut-il alors dissocier arbitrairement l'UE et les valeurs européennes ou bien reprendre à nouveaux frais la réflexion sur les valeurs en vue de dynamiser l'UE ? Si c'est le cas, il est urgent d'accorder l'esprit européen et l'UE, de faire un lien entre des valeurs et les institutions européennes. L'UE ne peut plus être portée par une histoire destinée à créer un espace géographique pacifié dans le contexte de l'après-1945 puis de celui de l'après-1989.
Même si les nouveaux entrants font chorus derrière une rhétorique américaine manichéenne aux accents trompeurs de guerre froide, ils rappellent aux Européens pacifiés que la question de la sécurité est prioritaire. Alors que l'UE s'apprête à accueillir des pays "européens", elle est fragilisée par la nouvelle idéologie américaine et par le "retournement" du monde provoqué par la mondialisation.
Comment échapper à une opposition suicidaire entre les alliés européens de l'Amérique et les partisans d'un noyau dur ? Pour y parvenir, l'UE doit s'appuyer sur des valeurs propres susceptibles de lui donner un rôle et un sens dans le contexte historique actuel.
Prendre ce parti permet de se distinguer à la fois d'un scénario trop marqué par la fin de la guerre froide, celui du début des années 1990, et du scénario strictement "procédural", celui qui permet à des auteurs américains de considérer que l'Europe est un monde "sans histoire" qui n'en finit pas de "faire des histoires" à ceux qui prennent leur responsabilité à l'échelle mondiale.
Plutôt que de parler des valeurs "européennes" comme d'un supplément d'âme pouvant donner de la substance à une Europe "indéterminée" et "abstraite", il faut énoncer des valeurs européennes, qui ont déjà leur histoire, afin de donner un sens historique nouveau à l'UE.
Si les valeurs propres à l'Europe antinazie et à l'Europe antistalinienne ont correspondu à des phases significatives de la formation de l'Union, si les valeurs issues de ces combats conservent tout leur sens, inscrire l'UE dans l'histoire mondiale exige de promouvoir des valeurs spécifiques la distinguant de celles qu'impose de l'autre côté de l'Atlantique une stratégie impériale de l'après-guerre froide.
Au-delà des débats relatifs à la Convention, il n'est pas inutile de considérer des valeurs qui ont marqué l'histoire de l'Europe, entre autres celles de la tolérance, de la sécurité, de l'urbanité. Il faut inscrire l'UE dans l'Europe des valeurs pour répondre à la guerre des cultures, des identités et des religions qui est annoncée par certains, à la guerre idéologique et stratégique qui a cours depuis le 11 septembre 2001, et à la fragmentation spatiale du monde qui progresse sur le plan des territoires.
Ne l'oublions pas, le premier cosmopolitisme européen est indissociable de la guerre des religions qui a mis l'Europe à mal. Pour Stefan Zweig, Erasme témoigne d'un esprit de paix qui est la contrepartie de la violence de Luther. Mais l'un ne va pas sans l'autre, l'histoire de l'Europe se présente comme une acclimatation progressive à la violence et à la confrontation des identités et des cultures.
La civilisation des murs dont parle Norbert Elias correspond au passage lent et progressif d'une tolérance passive à une tolérance active, celle d'une "anthropologie" considérant que la vérité humaine est "partagée". Si cette valeur européenne n'a plus de sens, autant s'en convaincre sans tarder et s'aligner sur l'idéologie américaine.
Depuis le 11 septembre, et plus encore depuis la guerre en Irak, les Européens vivent à l'heure du constat de l'impuissance de l'UE sur le plan militaire. D'où l'opposition violente clamée par beaucoup entre la puissance américaine et une Europe réduite à l'esprit des droits de l'homme. Au-delà des affrontements récurrents sur l'Europe de la défense et l'émergence d'une politique étrangère commune, les nouveaux entrants rappellent l'Europe à la raison en soulignant son manque de puissance.
Mais comment y répondre ? Peut-on imaginer aujourd'hui la constitution d'une armée européenne susceptible d'éviter la guerre, celle qui n'a pas vu le jour au moment de la guerre en ex-Yougoslavie ? Rien n'est moins sûr ; il faut donc se demander si l'UE ne devrait pas énoncer et mettre en uvre une politique de sécurité qui ne soit pas réductible à la seule maîtrise de la puissance militaire.
Contre la conception strictement armée de l'Amérique, contre l'idéologie de la guerre préventive, on aimerait entendre un discours européen articulé autour de cette interrogation. La sécurité est légitime, mais il y a plusieurs conceptions possibles d'une politique sécuritaire qui mériteraient d'être hiérarchisées entre elles.
La sécurité passe aussi par une politique de développement à l'échelle planétaire, par une maîtrise de la santé, de l'éducation, de l'environnement, par une régulation de l'économie et un combat contre l'argent sale... autant de conditions du développement et d'une démocratie qui ne s'imposent pas par décret.
Mais qu'a-t-on entendu depuis le 11 septembre dans la bouche des responsables de l'UE ? Essentiellement une complainte sur nos faiblesses. Pourtant, Spinoza préconise la sécurité dans son Traité politique à la condition, ce qui le distingue de Hobbes, qu'elle soit assortie d'un projet politique, c'est-à-dire d'une espérance, c'est-à-dire de valeurs significatives qui donnent sens à un projet historique et évitent de donner raison à la seule peur.
Le 11 septembre n'a pas seulement cristallisé les changements en cours depuis le début des années 1990, il a révélé ce qu'il en advenait de la planète et de la "grammaire des civilisations" (Braudel).
Si la mondialisation actuelle, une mondialisation dont la globalisation économique ne représente que l'une des faces, la plus motrice avec les révolutions technologiques en cours, est un état de fait, elle va moins de pair avec une démocratisation de la planète qu'avec une fragmentation des territoires. Loin d'être un facteur d'unification, elle contribue à séparer les mondes.
Lui répondre sur le plan des valeurs est un défi central car la fragmentation spatiale fragilise l'esprit urbain, et aliène les "lieux" à la seule logique des flux. L'Europe, celle de Florence et de Machiavel, n'a-t-elle rien à nous rappeler, en termes de valeurs, à propos de la ville et de la dimension urbaine qui sont inséparables de la conflictualité démocratique ?
Les dissidents d'hier nous rappellent à l'idée d'une Europe qui ne devrait pas oublier que les menaces, la violence et la guerre ne se sont pas volatilisées miraculeusement. Seules des valeurs inscrites dans une histoire permettront de répliquer à une Amérique triomphante, c'est-à-dire à donner un sens historique aux valeurs européenne mais aussi à l'UE. Son élargissement exige de répondre simultanément à ces deux questions : quelle UE ? mais pour quelle Europe ?
Les différends entre la "jeune" et la "vieille" Europe devraient être l'occasion de commencer à y répondre. Car ni l'une, ni l'autre, ne possède aujourd'hui la bonne réponse.
Olivier Mongin est directeur de la revue Esprit. Il
introduira le cycle de conférences Grand Angle (18-20 juin),
"Quelles valeurs pour quelle Europe ?", organisé
par le Mécénat Altadis et La République
des idées. Article publié dans le quotidien
Le Monde, Paris, 18 juin 2003.
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