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MAI 2003 / LE PROJET DE CONSTITUTION EUROPEENNE
__Dieu et la Constitution européenne
par Hippolyte Simon
Archevêque de Clermont-Ferrand (F)
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Dieu et la Constitution européenne : c'est quoi la question ? Dans ce genre de débat, plus encore que les essais de réponse, c'est la manière de poser les questions qui importe. Alors, de quoi s'agit-il ? Pour éviter toute équivoque, commençons par éliminer toutes les caricatures.
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Que chacun se rassure : nous ne demandons pas que l'Europe devienne une "institution" confessionnelle. L'Union européenne est une réalité politique dont il n'a pas encore existé d'équivalent dans l'histoire. Mais, quoi qu'il en soit de sa nature, il est hors de question, pour nous, d'en faire le "bras séculier" d'une Eglise. La liberté religieuse personnelle est bien garantie par l'article 10 de la Charte des droits fondamentaux. C'est heureux et il faut s'y tenir.
Je comprends que tout le monde soit sensible à ce débat, surtout après que nous avons vu comment les protagonistes de la guerre en Irak, des deux côtés, ont tenté d'instrumentaliser Dieu. Mais Dieu n'est pas responsable de l'usage que les hommes font de son Nom. Et c'est une facilité du langage médiatique que de le citer comme "sujet", alors qu'il est bien plutôt "objet" dans toutes ces tentatives de récupération guerrière. Selon l'Evangile, ce n'est pas à César qu'il appartient d'organiser la prière. L'actualité de l'épisode raconté par saint Marc (12,17) est évidente : "Alors Jésus leur dit : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu." Et ils étaient fort surpris à son sujet."
Ce point étant bien clair, au sein de la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece), qui regroupe un évêque catholique de chacun des pays membres de l'Union européenne et des dix pays entrants, nous avons soulevé quatre points :
1. - Nous souhaiterions que soit reconnu à tous les citoyens de l'Union européenne le droit de s'associer non seulement pour des buts politiques, syndicaux et culturels, mais aussi pour des buts religieux.
La liberté religieuse n'est pas seulement un droit pour les individus, elle comporte une dimension institutionnelle. A ce titre, elle doit être reconnue aux Eglises et aux communautés religieuses en tant que telles, dans le respect, évidemment, d'un ordre public juste.
C'était le sens de l'intervention du pape Jean Paul II après le sommet de Laeken : "La marginalisation des religions, qui ont contribué et contribuent encore à la culture et à l'humanisme dont l'Europe est légitimement fière, me paraît être à la fois une injustice et une erreur de perspective. Reconnaître un fait historique indéniable ne signifie pas du tout méconnaître l'exigence moderne d'une juste laïcité des Etats, et donc de l'Europe." (10 janvier 2002.)
2. - Surtout, nous souhaiterions que soit intégrée dans le futur traité constitutionnel la déclaration n° 11 annexée au traité d'Amsterdam : "L'Union européenne respecte et ne préjuge pas le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Eglises et les associations ou communautés religieuses dans les Etats membres. L'Union européenne respecte également le statut des organisations philosophiques et non confessionnelles."
En vertu du principe de subsidiarité, ce point ne devrait pas faire de difficultés. Ainsi, par exemple, les Français, soucieux de la laïcité, devraient souscrire à cette demande, puisqu'elle garantit le respect du principe de séparation dans notre pays.
Nous souhaitons aussi que l'UE entretienne avec les Eglises et les communautés religieuses "un dialogue structuré". L'exemple de la France, où les responsables religieux sont appelés en catastrophe dès qu'il y a des problèmes trop aigus dans les cités, montre bien, a contrario, la nécessité d'un tel dialogue. Il est préférable de traiter en amont toutes les questions relatives aux diverses confessions religieuses.
3. - Nous souhaiterions que l'UE reconnaisse qu'elle n'a pas commencé à partir de rien. Elle hérite d'un passé, riche et tragique à la fois, dont elle doit faire l'inventaire et tirer les leçons. Quelque appréciation que l'on porte sur elle, je ne vois pas comment on pourrait nier la composante religieuse, et en particulier chrétienne, de l'histoire européenne.
4. - Reste un point qui sera sans doute plus emblématique. Nous souhaiterions que le futur traité constitutionnel, dans son préambule, fasse référence d'une manière ou d'une autre à la Transcendance. C'est ici qu'il ne faut pas se tromper de débat.
La référence à la Transcendance et, plus explicitement, à Dieu ne peut pas être le fait de l'UE comme telle. Ce serait revenir à une forme d'instrumentalisation. Mais, réciproquement, faire silence sur ce point, ce serait faire comme si le politique était à lui-même sa propre origine et sa fin.
Certains pays d'Europe centrale peuvent avoir le sentiment que, pendant cinquante ans, les Etats occidentaux, liés par les accords de Yalta, les ont abandonnés à leur sort. Derrière le rideau de fer, ils se sont alors affrontés à un système qui a prétendu leur imposer un (pseudo) Etat totalisant et totalitaire. L'Etat se présentait comme étant le "dernier mot" de toute vie sociale. Or c'est en se référant à "plus grand que l'Etat" qu'ils ont pu résister au totalitarisme. D'expérience, les dissidents savent bien qu'ils ont été mieux soutenus par les Eglises et les militants associatifs que par les Etats.
Dans cette perspective, nous demandons non pas que l'Union européenne reconnaisse Dieu, mais qu'elle reconnaisse, dès son préambule, à ceux de ses citoyens qui le souhaitent, la possibilité de l'invoquer librement. Il me semble que c'est là, tout simplement, une façon de proclamer la liberté de conscience et la liberté religieuse, qui permettent de reconnaître les limites de tout système politique.
Cela étant, je comprends que l'on puisse discuter ce point. En toute hypothèse, c'est la Convention et la Conférence intergouvernementale qui trancheront. Mais, puisque le débat est ouvert, et tant qu'il reste ouvert, nous disons ce qui nous semble important.
Notre participation à un débat public n'est pas la négation de la laïcité, bien au contraire. En effet, la laïcité, c'est bien qu'aucune religion ne soit obligatoire. Mais l'ignorance religieuse ne doit pas l'être non plus !
En conclusion, j'ajouterai ceci, qui va de soi : nous ne nous intéressons pas aux travaux de la Convention sous le seul angle de la question des religions. Nous ne défendons pas que des intérêts "catégoriels", si je puis dire. Nous sommes à la fois citoyens et croyants : nous nous intéressons à la totalité de ses travaux, car nous portons le souci d'une conception globale de la personne humaine, de sa liberté, de sa dignité et de sa capacité à s'engager avec d'autres au service du bien commun.
Mgr Hippolyte Simon est archevêque de Clermont-Ferrand, vice-président de la Comece. Point de vue publié dans le quotidien Le Monde, Paris, 8 mai 2003.
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