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JANVIER 2003 / LE PROJET DE CONSTITUTION EUROPEENNE
__La Convention européenne à mi-parcours
par Valéry Giscard d'Estaing
Président de la Convention pour lavenir de lEurope
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La Convention sur l'avenir de l'Europe est aujourd'hui
au milieu de son parcours, et même un peu au-delà.
Comme en juillet [2002], je souhaite faire le point de nos travaux
pour toutes celles et tous ceux - les Européennes
et les Européens - qui veulent bien suivre notre
démarche. Ce n'est pas un document de travail destiné
aux conventionnels, mais plutôt une réflexion ouverte
sur ce que nous avons fait, et sur ce qui nous reste à
achever.
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Les résultats de la première partie de la Convention
sont allés au-delà de ce que nous espérions.
Cela donne une indication sur l'efficacité de la méthode
suivie. Ces résultats ont conforté, dans une certaine
mesure, l'image de la Convention et ont conduit les gouvernements
à suivre de plus près ses travaux, en s'y faisant
représenter par de nouveaux "poids lourds".
Quels sont donc ces résultats ?
D'abord, de proposer un contrôle politique de la subsidiarité,
c'est-à-dire de donner la garantie que l'Union européenne
n'interviendra pas - je devrais écrire : n'interviendra
plus - au-delà de ce qui est nécessaire pour exercer
ses compétences, à la place des Etats membres et
de leurs collectivités locales, lorsque ceux-ci sont qualifiés
pour conduire l'action. Nous n'entendrons plus la complainte "Pourquoi
l'Europe se mêle-t-elle de tout ?", puisqu'il suffira
que les Parlements nationaux exercent leur contrôle. Je
leur fais confiance pour cela.
Deuxième résultat : la simplification des traités. Au lieu de quatre traités difficilement lisibles, et compliqués de nombreux protocoles, un seul traité constitutionnel - la Constitution européenne - avec un petit nombre
de protocoles annexes.
UN POINT FAIT DEJA L'UNANIMITE : LA COMPETENCE MONETAIRE
EST UNE COMPETENCE DE L'UNION, LES COMPETENCES ECONOMIQUES RESTENT
CELLES DES ETATS MEMBRES
Cette simplification sera étendue à la manière
dont l'UE prend et applique ses décisions. Alors qu'il
existe aujourd'hui dix catégories d'instruments différentes,
ce nombre serait ramené à cinq, correspondant à
des notions avec lesquelles l'opinion publique est familiarisée
: lois européennes, applicables dans toute l'Union; lois-cadres
européennes, qui doivent être transcrites dans les
législations nationales; textes d'application; simple avis;
et enfin décisions individuelles, lorsque l'Union est chargée
d'appliquer directement ses compétences, par exemple en
matière de concurrence. Ainsi pourra-t-on enfin savoir
"qui fait quoi en Europe".
Concernant le problème sensible de la lutte contre la
criminalité internationale et les trafics organisés,
la Convention proposera d'inscrire dans la Constitution une définition
de la criminalité grave et transfrontalière. Cela
permettra d'élaborer une législation pénale
communautaire, applicable à ce type de crimes. Elle sera
plus efficace que les législations nationales existantes,
dont les réseaux criminels savent habilement utiliser les
divergences ou les lacunes.
Enfin, la Convention proposera de donner force constitutionnelle
à la Charte des droits fondamentaux, dont pourront
bénéficier toutes les citoyennes et tous les citoyens
d'Europe.
Ce tableau n'est pas complet. Il reste des sujets sur lesquels
la Convention doit encore progresser, tel que celui de la gouvernance
économique et sociale de l'Europe. Mais un point fait déjà
l'unanimité : la compétence monétaire est
une compétence de l'Union, les compétences économiques
restent celles des Etats membres. Il faut encore considérer
les mécanismes de coordination et de surveillance indispensables
pour assurer une cohérence élevée entre l'exercice
par l'Union de ses compétences monétaires, et celles
des politiques économiques des Etats membres.
Ces résultats significatifs s'expliquent par la méthode
choisie par la Convention : celle de la recherche du consensus,
c'est-à-dire de l'accord du plus grand nombre, sans se
laisser bloquer par la règle de l'unanimité. Sur
la plupart des points que j'ai mentionnés, nous avons recueilli
l'accord du plus grand nombre, mais si nous étions tenus
par la règle de l'unanimité, nous serions empêchés
de conclure ! Ce point est très important, car les travaux
de la Convention, seront prolongés par ceux de la Conférence
intergouvernementale, chargée d'approuver la Constitution.
Or celle-ci retrouvera la règle de l'unanimité.
C'est dire l'importance qui s'attache à ce que nous allions
le plus loin possible dans l'élaboration de solutions "achevées".
Les résultats obtenus par la Convention ont, semble-t-il
renforcé son image. L'attention sympathique, mais distante,
que lui portaient certains gouvernements, a fait place à
un intérêt plus marqué. Celui-ci s'est manifesté
lorsque des circonstances électorales nationales ont entraîné
le changement des représentants des gouvernements : la
Convention a vu arriver un nombre croissant de ministres des affaires
étrangères, ou de personnages importants de la vie
politique nationale. De même les participants - conventionnels,
partis politiques, représentants des Etats - ont déposé
des contributions devant la Convention. La Commission européenne
a donné un retentissement particulier à son rapport,
que le président Romano Prodi est venu présenter
lui-même à la Convention.
Cette évolution ne doit pas conduire à une interprétation
erronée, celle d'un glissement vers une conférence
intergouvernementale déguisée, où les gouvernements
négocieraient en dehors de la Convention. La Convention
est une enceinte démocratique. C'est là que le débat
se déroule, et se déroulera au grand jour. Ce sont
les conventionnels qui devront poursuivre, avec beaucoup de modération,
d'humilité devant l'histoire, et d'indépendance
vis-à-vis des idées reçues et des pressions
institutionnelles, la recherche du consensus sur la meilleure
Constitution possible pour l'Europe.
C'est désormais notre tâche, pour la nouvelle
et dernière étape de la Convention : rédiger
les articles de la Constitution, et proposer les adaptations du
système institutionnel exigées par l'élargissement,
nécessaires pour accomplir les nouvelles missions de l'Europe,
et pour accroître l'efficacité du système
et de sa légitimité démocratique. Sans ces
adaptations, l'Union risque de perdre la confiance des citoyens,
de s'enliser - voire de se diluer.
LE STYLE DE LA CONSTITUTION NE DOIT PAS ETRE CELUI D'UN
ACTE NOTARIE, VOIRE D'UN TRAITE INTERNATIONAL. CE DOIT ETRE UN
TEXTE RIGOUREUX, ENTRAINANT, CREATIF
Le travail de rédaction des articles est passionnant et, si le mot ne doit pas choquer, il est même enchanteur. Je m'y suis exercé pendant les vacances de fin d'année, en cherchant à rédiger les articles sur les compétences, de l'article 7 à l'article 13. Les préjugés s'envolent, la nécessité de la précision et de la concision apparaît. Adieu les adverbes qui diluent la vigueur du texte en croyant la renforcer, et les incidentes contournées qui aimeraient dire une chose et son contraire! Le style de la Constitution ne doit pas être celui d'un acte notarié, voire d'un traité international, où l'on cherche à se protéger de toutes les malversations et de toutes les ruses imaginables. Ce doit être un texte rigoureux, entraînant, créatif, où apparaissent à la fois la volonté de répondre à des attentes fortes, et le désir de mettre en place une architecture qui résistera au temps, en protégeant les faibles et en facilitant les avancées vigoureuses du progrès. Le lyrisme d'une Constitution, c'est en quelque sorte, la calligraphie de l'histoire ! Nous allons nous y essayer.
Le praesidium présentera les premiers articles du projet
à la Convention d'ici à la fin du mois de janvier.
Celle-ci les discutera d'une manière approfondie, au besoin
en recourant à des "cercles de discussion", avant
que le praesidium n'en établisse la proposition finale.
Nous débuterons par les articles portant sur les principes
et les valeurs de l'Union - qui sont des notions essentielles
pour établir les fondements de l'identité européenne
- puis par l'article de "constitutionnalisation" de
la Charte des droits fondamentaux. Nous poursuivrons par
les articles sur les compétences de l'Union, et leur exercice.
Et ainsi de suite, jusqu'à la deuxième partie du
projet, qui décrira les politiques de l'Union.
En même temps que se poursuivra ce travail de rédaction,
nous allons aborder la réflexion sur les institutions de
l'Union. C'est intentionnellement que j'écris "aborder
la réflexion", car rien ne serait plus néfaste
que de sauter d'un seul coup jusqu'aux conclusions, sans avoir
engagé et conduit une recherche approfondie sur les deux
interrogations qui dominent ce sujet : quelles sont les modifications
des institutions qu'impose l'effet de nombre, c'est-à-dire
le passage de 6 à 25 du nombre des Etats membres de l'Union
européenne ? Faut-il ou non remettre en cause l'architecture
initiale choisie par les pères fondateurs, et qui repose
sur trois institutions distinctes, le Parlement, le Conseil et
la Commission, pour faire face aux nouvelles tâches que
l'Union souhaite accomplir ?
Il serait prématuré de ma part de tenter de fournir
les réponses, aussi je me contenterai de donner quelques
éclairages sur les préalables de ce débat.
D'abord sur l'effet de nombre. Celui-ci affecte les trois institutions
: le Conseil européen qui passera de 19 membres en 1975, à 32 aujourd'hui, et à 52 après l'élargissement en cours (les présidents ou chefs de gouvernement de chacun des Etats et leurs ministres des affaires étrangères, auxquels s'ajoutent deux membres de la Commission); le Parlement européen qui dépassera
le plafond qu'il s'était fixé lui-même à
700 membres, et qui deviendra ainsi la plus grande assemblée
dans le monde occidental; et la Commission dont le nombre
initial était de 9 membres, et qui est de 20 membres aujourd'hui,
dont 10 désignés par les 5 Etats les plus peuplés
et 10 par les Etats les moins peuplés. Elle passera désormais
à 25 commissaires, dont 6 désignés par les
Etats les plus peuplés, et 19 par les Etats les moins peuplés.
Ce passage à 25 sera dû à la désignation
par les nouveaux Etats membres de 10 nouveaux commissaires, partiellement
compensé par la suppression du 2e commissaire des Etats
les plus peuplés (Allemagne, France, Espagne, Grande-Bretagne,
Italie). Ce sera la première fois, depuis la signature
du traité de Rome, que le nombre des commissaires provenant
des Etats les plus peuplés de l'Union, représentant
78 % de sa population, diminuera de moitié, et ne représentera
plus que 24 % du total.
LA ROTATION SEMESTRIELLE DE LA PRESIDENCE DU CONSEIL, LORSQUE
L'UNION PASSERA A 25 MEMBRES ET QUE LE RETOUR DE LA PRESIDENCE
NE S'EFFECTUERA QUE TOUS LES12,5 ANS, FRAGILISERA LE FONCTIONNEMENT
DES INSTITUTIONS. ELLE NE POURRA PAS ETRE MAINTENUE
Pour chacune de ces institutions se pose le problème
de savoir si elle sera en état de délibérer
utilement en aboutissant à des conclusions précises
et rapides - le Conseil européen sera-t-il, par exemple,
en situation de le faire ? -, si sa représentativité
démocratique, qui repose sur le principe d'"un homme,
une voix", sera durablement reconnue et comment, enfin, chacune
d'elle prendra ses décisions, et selon quelles règles
de vote.
La rotation semestrielle de la présidence du Conseil,
lorsque l'Union passera à 25 membres, et que le retour
de la présidence ne s'effectuera que tous les douze ans
et demi, fragilisera le fonctionnement des institutions en introduisant
des priorités semestrielles, tout en empêchant la
continuité et le suivi des décisions. Elle ne pourra
pas être maintenue.
Il ne semble pas que l'analyse des problèmes posés
par l'effet de nombre ait été poussée très
avant. La Commission ne les évoque pas dans sa contribution.
La seule institution à avoir élaboré des
propositions est le Parlement européen. Lors du Conseil
européen de Nice, le Parlement européen avait adopté
une résolution qui ouvrait des pistes intéressantes.
La Convention pourra reprendre à son compte cette réflexion.
L'autre interrogation porte sur l'architecture institutionnelle
de l'Union. Faut-il la conserver, l'améliorer, ou la
modifier ? C'est un débat qui passionne les initiés,
et galvanise le milieu politique bruxellois, mais qui intéresse
peu l'opinion publique, qui a du mal à se reconnaître
dans les complications du système. J'en rappelle les grands
traits. L'UE est gérée par trois institutions :
le Parlement européen élu au suffrage universel,
le Conseil qui exprime la participation des Etats membres à
l'action de l'UE, et la Commission européenne organe indépendant
et a-politique, qui définit et propose le bien commun européen.
Leur rôle peut-être résumé ainsi
: la Commission propose les mesures d'intérêt commun
européen, le Parlement délibère et légifère,
le Conseil décide. Ajoutons que la Commission gère
certaines actions, qui lui sont confiées par le Conseil.
Une remarque fondamentale est que ce système a bien
résisté à l'épreuve du temps. Il a
tenu pendant près de cinquante ans ! S'il a un peu vieilli,
comme toutes les institutions humaines, il a surmonté les
crises, et sa légitimité n'a pas été
contestée, même par les adversaires du système
qui ont siégé régulièrement dans ces
institutions.
Dans un monde instable et dangereux, cette solidité
et cette légitimité sont des atouts qu'il faut préserver.
Si l'on veut éclairer le débat sur les institutions,
il est nécessaire, je crois, de remonter en amont, et de
s'interroger sur la finalité même du projet. On rencontre
alors quatre questions : l'Union européenne a-t-elle vocation
à devenir un ensemble unifié, avec un système
de pouvoir unique, comme le rêvent certains, et le redoutent
d'autres ? C'est la première question que j'ai posée
à la Convention, et la réponse a été
quasi unanimement négative.
Faut-il modifier la répartition des pouvoirs entre les
institutions, en direction de ce qu'on appelle le système
communautaire (Commission et Parlement), ou bien améliorer
la coopération entre les trois institutions existantes
?
Lorsque nous parlons d'égalité dans l'UE, pensons-nous
d'abord à l'égalité entre les Etats, ou à
l'égalité entre les citoyens ?
Et enfin, existe-t-il chez les dirigeants la volonté
politique d'aller plus loin, et de doter l'UE d'une personnalité
internationale unique, et, un jour, d'une diplomatie commune ?
L'Union européenne est à la fois une union
de peuples et une union d'Etats. C'est ce qui fait son originalité,
et son ambiguïté! Lorsqu'elle se ressent comme une
union d'Etats, les droits des Etats doivent être égaux.
Lorsqu'elle se perçoit comme une union de peuples, ce sont
les droits des citoyens qui doivent être égaux :
droits à une représentation égale, et à
un accès équivalent aux différentes fonctions
de l'Union. L'avantage du système actuel, c'est qu'il offre
une réponse satisfaisante à cette double demande,
à condition d'être corrigé de l'"effet
de nombre": égalité des citoyens vis-à-vis
des compétences de l'Union - et donc du dispositif communautaire
- égalité des Etats lorsqu'il s'agit de leurs compétences
propres, et de leur contribution à la vie de l'Union, telle
qu'elle s'exerce au Conseil.
En tentant de modifier cet équilibre et de concentrer
le pouvoir dans une seule des institutions de l'Union, on risquerait
de rencontrer un conflit portant sur la légitimité
et l'égalité qui mettrait en danger l'unité
de l'Union. Si la concentration du pouvoir s'effectuait autour
du Conseil, l'intérêt commun européen ne serait
plus pris en compte, et l'égalité des citoyens serait
sacrifiée à l'égalité des Etats. Si
cette même concentration du pouvoir s'effectuait en direction
des institutions strictement communautaires - Conseil exclu -
ce sont les intérêts propres des Etats qui ne trouveraient
plus à s'exprimer, et, contrairement à ce qu'imaginent
aujourd'hui certains responsables à partir d'une lecture
à court terme du fonctionnement des institutions, l'égalité
des Etats, petits ou grands, finirait par s'effacer devant l'égale
représentation des citoyens.
Le respect de la double légitimité paraît
être la référence la plus sûre lorsqu'on
s'interroge sur la solidité future du système. Encore
faut-il la compléter par un dispositif amélioré
de coopération entre les trois institutions. Le monolithisme
du pouvoir, malgré son mérite de simplification
apparente, ne paraît guère adapté à
la gouvernance du 3e regroupement de population de la planète
(après la Chine et l'Inde), et du plus diversifié.
Une judicieuse répartition des pouvoirs, verticale grâce
à la subsidiarité, et horizontale sous la forme
d'une coopération intense et organisée entre les
trois institutions de l'Union, fournirait un cadre plus solide,
plus original, et certainement mieux adapté, aux tâches
à venir de l'Union.
Déjà en juillet [2002], j'avais constaté
l'absence d'un véritable débat entre les niveaux
politiques européens et nationaux. Voici pourquoi nous
disposons aujourd'hui d'une Convention dans laquelle les institutions
sont représentées ainsi que les responsables politiques
des pays membres.
Je pense toujours que le besoin d'un tel forum subsistera après
la fin de la Convention. Il faut maintenir un lieu où se
rencontreront périodiquement les principaux dirigeants
de la vie politique nationale et européenne.
A UN MOMENT OU LE CONSEIL DE SECURITE VA DEVOIR SE PRONONCER
SUR LES JUSTIFICATIONS D'UNE INTERVENTION MILITAIRE EN IRAK, UN
TIERS DE SES MEMBRES PROVIENNENT DE L'UE. S'IL EXISTAIT UNE DIPLOMATIE
COMMUNE, SON ROLE SERAIT DETERMINANT
C'est souvent dans le domaine de la politique étrangère,
ou, pour être plus précis, de la diplomatie, que
certains envisagent une redistribution des pouvoirs, et un déplacement
du droit d'initiative.
Arrêtons-nous sur cet exemple. Le débat a été
engagé comme s'il s'agissait de déterminer qui déciderait
de la conduite de la politique étrangère commune
de l'UE. Or, la réalité est différente :
la politique étrangère commune de l'UE n'existe
pas encore. Il y a certes des "actions de politique étrangère
communes", souvent réussies, comme aujourd'hui dans
les Balkans. Mais de diplomatie commune sur scène internationale,
point encore! En veut-on un exemple?
Depuis le 1er janvier [2003], sur les 15 membres du Conseil
de sécurité des Nations unies, 4 appartiennent à
l'Union européenne (France, Royaume-Uni, Allemagne et Espagne),
et un 5e est un pays candidat, la Bulgarie. Ainsi, à un
moment où le Conseil de sécurité va devoir
se prononcer sur les justifications d'une intervention militaire
en Irak, un tiers de ses membres proviennent de l'UE. S'il existait
une diplomatie commune, son rôle serait déterminant,
et l'opinion internationale s'interrogerait sur l'attitude de
l'Europe qui détiendrait la clé de la situation.
Ce déficit de politique étrangère commune
ne tient ni aux hommes ni aux institutions. Les deux hommes en
situation de responsabilité, Javier Solana au Conseil,
et Chris Patten à la Commission, sont parfaitement
compétents, et on aurait grand mal à en trouver
de meilleurs!
Or, quel sont aujourd'hui leur rôle et leur capacité
d'influence sur l'attitude des Etats de l'Union vis-à-vis
de la crise irakienne ?
Quant aux institutions, le traité de Maastricht
prévoyait déjà en 1992 que "l'Union
européenne se donne pour objectif d'affirmer son identité
sur la scène internationale, notamment par la mise en uvre
d'une politique étrangère et de sécurité
commune". Si la carence ne tient ni aux hommes ni aux institutions,
d'où peut-elle provenir ? Elle s'explique par l'absence
de détermination politique à vouloir faire entrer
progressivement la compétence diplomatique des Etats dans
le champs de leur action commune, et de réduire la part
des initiatives nationales, qui reste aujourd'hui prépondérante.
Peut-on imaginer de les y conduire par la contrainte, en les soumettant
à un pouvoir externe ? Ce serait faire montre d'une singulière
naïveté, et le résultat obtenu serait paradoxal,
car il inciterait chacun des Etats à afficher encore plus
nettement sa position nationale. On ne peut espérer avancer
qu'en mettant en place, à l'intérieur même
du dispositif, un mécanisme qui incite les acteurs à
développer des analyses et des positions communes, et qui
agisse, en quelque sorte, comme "catalyseur" de la politique
étrangère commune. La promotion du haut représentant
au rang de ministre des affaires étrangères de l'UE,
et le fait de lui confier la présidence permanente du conseil
des ministres des affaires étrangères, serait un
moyen non d'imposer, mais d'engager la convergence nécessaire
des actions diplomatiques des Etats européens. La stabilité
de la présidence du Conseil assurerait la continuité
nécessaire.
Il resterait à assurer la coordination entre ce dispositif
et les actions internationales, qui relèvent des compétences
de la Commission. Plusieurs solutions sont envisageables. Elles
doivent être examinées sans préjugé
ni passion, et on doit comparer leurs mérites en prenant
bien soin de préserver la nature de la Commission - c'est-à-dire
son indépendance et sa cohésion - et d'éviter
le risque de conduire à des positions contradictoires du
Conseil et de la Commission.
Il apparaît, me semble-t-il, que la réflexion sur
la structure institutionnelle de l'UE a beaucoup à gagner
à se concentrer sur la nature et sur les objectifs politiques
de l'Union. La confusion qui entoure les débats sur la
répartition des pouvoirs se dissiperait au fur et à
mesure que s'affirmerait la double légitimité de
l'Union - union des peuples et union des Etats - et que se préciserait
davantage l'ancrage, tantôt dans la dimension communautaire,
tantôt dans la compétence des Etats membres, des
actions à conduire.
Lorsque j'ai présenté au praesidium de la Convention
le projet d'architecture de la future Constitution européenne,
je m'étais permis de rédiger l'article premier qui
donnait la définition de l'Union : "une union d'Etats,
et de peuples, qui coordonnent étroitement leurs
politiques, et qui gèrent sur le mode fédéral
certaines compétences communes".
J'ai eu l'heureuse surprise de retrouver ce texte pratiquement
inchangé dans l'avant-projet de contribution de la Commission.
Il décrit, je crois, le caractère propre du projet
européen : un avion qui vole en prenant appui sur ses deux
ailes. Et il fait apercevoir l'évolution possible du dispositif
: l'émergence de fonctions fédérales dans
les deux institutions à vocation exécutive - le
Conseil et la Commission - qui finiront un jour par se réunir
en faisceau, pour donner naissance au gouvernement de l'Europe
Unie.
Valéry Giscard d'Estaing, ancien président
de la République, est président de la Convention
européenne. Article publié par le quotidien Le
Monde, Paris, 14 janvier 2002.
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