Quelle Europe ?



Europe



2004-2006
Une Constitution pour l'Europe

FRANCE, JUIN 2005 / LE REJET DU TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR L’EUROPE
__Méditations autour d'une défaite
par François Fillon

LogoLe référendum est toujours un défi démocratique ! C'est l'honneur du président de la République d'avoir donné la parole aux Français. Il connaissait les risques d'une telle consultation, mais ne pouvait écarter le peuple sur la question centrale de l'Europe. L'engouement qu'elle a provoqué dans le pays démontre que ce rendez-vous électoral était incontournable, et même nécessaire. Depuis Maastricht, jamais nos concitoyens n'avaient été sollicités sur la construction européenne. A l'évidence, les griefs s'étaient, depuis, accumulés à son égard : sentiments d'une technocratie trop prégnante, d'une perte d'identité nationale, d'une dévitalisation économique et sociale, d'une augmentation des prix lors du passage à l'euro, d'un élargissement non maîtrisé... A tort ou à raison, voilà ce qui m'a été dit.

Le constat est là : l'idéal européen n'a pas été jugé assez puissant pour désamorcer ces griefs. Nous n'avons pas réussi à le faire rayonner. Disons aussi - et cela peut être jugé comme positif - que les Français ont estimé que l'édifice européen était suffisamment solide pour s'accorder le droit de contester son fonctionnement. D'une certaine façon, la démocratie européenne vient de vivre son baptême du feu. Souhaitons que l'Union puisse sortir aguerrie et renforcée de cette épreuve. Comme toute construction politique, elle doit apprendre à vivre avec des revirements et des secousses.

Je regrette le résultat car c'est une occasion manquée pour la France. Pour moi qui avais voté contre Maastricht parce que l'Europe politique était alors négligée, c'est une déception, puisque nous revoici plongés dans l'approximation institutionnelle. Mais le vote des Français doit être respecté. L'heure n'est ni à l'amertume, ni au défaitisme, mais à l'action. Notre devoir est de faire du non français un acte politique aussi constructif que possible. Avec Jacques Chirac, il faudra convaincre nos partenaires que ce non ne leur est pas adressé. Il faudra leur expliquer que les Français ne se sont pas retrouvés dans le fonctionnement trop lointain des institutions européennes. Ce verdict devra être sérieusement médité par tous ceux qui espèrent en l'Europe. Car le vote du 29 mai [2005] n'est pas une simple foucade, mais révélateur d'un scepticisme, sans doute partagé par d'autres citoyens européens, vis-à-vis des mécanismes de l'Union.

La victoire du non ne peut naturellement être réduite au rejet, stricto sensu, de cette Constitution. Elle dépasse ce texte, mais aussi le contexte politique immédiat. Prétendre que c'est principalement le gouvernement et la conjoncture que les Français ont voulu sanctionner, c'est abaisser et dévoyer les messages lancés par ce référendum. Il est probable qu'un autre gouvernement - et même une autre majorité - aurait subi la même déconvenue face à la question européenne.Haut de page

En réalité, trois crises d'identité se sont chevauchées et retrouvées dans le vote du non.

Tout d'abord, celle de la crise de l'identité européenne. Depuis son origine, l'Europe a été portée par une élite politique et administrative. Il s'agissait, par l'intégration économique, monétaire et juridique, de faire émerger le fait européen. Cette Europe technique mais désincarnée n'a pas trouvé l'élan nécessaire pour incarner un projet de civilisation original et charnel, un projet distinct des superpuissances du moment : les Etats-Unis, la Chine, demain l'Inde. Cette Constitution est sans doute arrivée trop tard pour convaincre nos concitoyens qu'un nouveau départ, désormais plus politique, était assigné à l'Union. A leurs yeux, l'élargissement, au lieu d'être perçu comme un formidable défi, a accentué le doute sur les finalités de l'Europe.

Définir le projet de civilisation de l'Europe, multiplier les initiatives et les débats publics autour de grands programmes de coopération, ancrer dans les cœurs un attachement européen enrichissant la fidélité à nos nations, tracer les frontières de l'Union : voilà ce qui n'a pas été fait et que nous aurons à faire. A cette crise de l'identité européenne s'est ajoutée la crise de l'identité française. La tentation du repli - sur "nos frontières" et nos "acquis sociaux" - révèle l'affaiblissement de notre foi en nous-mêmes et de notre panache national.

Comment un grand pays comme le nôtre, qui n'a cessé de traverser l'Histoire la tête haute, en est-il arrivé à se sous-estimer à ce point ? Comment la France en est-elle arrivée à avoir peur du monde ? C'est vrai, ce monde est ouvert, compétitif, complexe. Pendant des siècles, nous avons, avec quelques autres nations, dominé la planète et ses richesses.

Aujourd'hui, de nouvelles puissances émergent et réclament légitimement leur part de progrès. Nous semblons trembler à l'idée de devoir moderniser le modèle français au regard de cette nouvelle donne, alors que nous avons suffisamment d'atouts et de créativité pour le faire. Moderniser ce modèle, c'est trouver une articulation efficace entre l'économique et le social. Or, pendant des décennies, on a expliqué que la question sociale était intouchable. Nous avons attendu quinze ans pour réformer les retraites ! Le "toujours plus", "pour tous", à "n'importe quel prix" et, si possible, "sans trop d'efforts" est un credo sur lequel surfent les démagogues. Dès lors, nul ne peut s'étonner d'avoir vu ressurgir dans cette campagne la thématique, populaire mais suicidaire pour notre pacte social, du statu quo face à une Europe dénoncée comme le cheval de Troie du changement.Haut de page

Nous rejoignons ici la troisième crise d'identité : celle de la gauche française. Je n'ai aucune leçon à donner à mes opposants politiques, que je respecte. Mais je suis obligé de constater que notre système démocratique fonctionne sur une ambiguïté idéologique, à ma connaissance unique en Europe, dont les responsables du PS sont aujourd'hui conscients. Radicalisme ou social-démocratie : le choix n'a jamais été clairement débattu et assumé en France. Le SPD allemand a tranché en 1959, notamment en se prononçant une fois pour toutes en faveur de l'économie de marché. A l'occasion de ce référendum, la gauche gouvernementale a subi de plein fouet la surenchère de l'extrême gauche parce que certaines clarifications politiques, intellectuelles et sémantiques ont tardé à être réalisées et expliquées. Si les électeurs de gauche oscillent entre la pensée de François Hollande et celle d'Olivier Besancenot, c'est qu'il y a un problème de fond.

Ces trois crises d'identité ont convergé et ont entraîné la défaite du oui. Nous devons y réfléchir et les résoudre. Pour les partis de gouvernement, de droite et de gauche, le défi est crucial mais difficile à relever. Car le déficit de confiance qui traverse notre pays depuis vingt ans a assombri la légitimité même du politique.

Comment restaurer cette légitimité ? Il faut d'abord gagner la bataille intellectuelle contre les extrêmes. Il est stupéfiant que les tenants de l'économie de marché et de l'ouverture au monde soient sur la défensive face aux adeptes du dirigisme marxiste et du nationalisme étroit ! Avant d'être politique, le combat est idéologique !

Il faut enrichir et responsabiliser le dialogue social. Sa faiblesse actuelle est à la source d'une culture conflictuelle qui déteint sur le débat démocratique. Que les syndicats français soient, pour leur majorité, les seuls en Europe à avoir dit non à la Constitution, n'est pas un hasard.

Il faut redonner de l'autorité à l'action publique. Dans notre pays, il n'est plus possible que ce soit les corporatismes et les minorités qui dictent le sens de l'intérêt général. L'Etat n'est pas un prestataire de services. Il est là pour arbitrer et donner un cap à la société française. Il faut enfin ressusciter l'esprit civique. Chacun d'entre nous doit se demander ce qu'il peut faire pour son pays plutôt que le contraire. La France est une grande nation, mais cette grandeur n'existe pas sans efforts et sans vertus individuels. C'est ce que l'on nomme l'esprit républicain.

Ce confondant 29 mai révèle nos peurs, nos espoirs, nos responsabilités. Il nous impose une réflexion lucide pour rebâtir une dynamique humaine et politique.

François Fillon était ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche du gouvernement Raffarin III. Point de vue publié par le quotidien Le Monde, 2 juin 2005.
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