Quelle Europe ?



Europe



2004-2006
Une Constitution pour l'Europe

FRANCE, JUIN 2005 / LE REJET DU TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR L’EUROPE
__La victoire de l'euronihilisme
par André Glucksmann

LogoNe nous racontons pas d'histoire. A ceux qui, comme moi, prônaient le oui, je déconseille fortement de sous-estimer le non français : il manifeste un mouvement de fond et d'ampleur continentale. En apparence, la majorité non est protéiforme, contradictoire. Elle coagule des angoisses disparates, amalgame les mécontentements et additionne sans gène les préjugés d'extrême droite et d'ultragauche.

En vérité, ce pêle-mêle confus et accrocheur est un signe de vigueur. Le non n'a cure de ses divisions, il s'unit contre. Il fait table rase. Antilibéral, antiaméricain, anti-immigré du Sud et surtout de l'Est, vomissant la bureaucratie cosmopolite de Bruxelles, il déclare la guerre à la concurrence polonaise, aux prédateurs baltes, sans négliger de futurs envahisseurs turcs. Le non monte la garde aux frontières de l'ancienne Communauté. Et c'est ainsi que le référendum officiel sur la Constitution s'est en douce transformé en référendum officieux - et rétrospectif ­ contre l'élargissement des Quinze aux Vingt-Cinq. Les Français qui, d'habitude, s'abstenaient en masse aux élections parlementaires européennes, s'affichaient euro-sceptiques. Les mêmes assénant sans ménagement le non du 29 mai deviennent euro-nihilistes. L'heure n'est plus à la fraternité.

Plus grave encore, les phobies qui cimentent le non sont entretenues par les tenants officiels du oui. N'est-ce pas le président Chirac qui, lors de la querelle irakienne, eût l'arrogance d'affirmer que les Européens de l'Est n'avaient qu'un droit : "Celui de se taire" ? L'objectif obsessionnel de la diplomatie française vise à créer une "Europe-puissance" pour faire pièce à "l'hyper-puissance" américaine. Ce rêve n'est pas celui d'une Europe européenne, c'est le rêve d'une Europe française. Paris-Berlin-Moscou, voilà l'épine dorsale. Bruxelles ou Varsovie n'ont qu'à bien se tenir. Elles seront les victimes expiatoires de l'échec référendaire.

Plutôt Poutine que Bush ! Comment reprocher à l'électeur français d'être plus logique que M. de Villepin ? Nul n'ignore que l'Europe des Vingt-Cinq refuse en majorité de jouer Moscou et Pékin contre Washington. Donc, au diable les Vingt-Cinq ! Optant pour un chiraquisme sans Chirac, les ténors socialistes du non - Fabius, Emmanuelli - redoublent cette géopolitique bâclée par des arguments populistes. Ils agitent le spectre du dumping et des délocalisations. Face au plombier polonais qui prend notre travail, à l'Estonie qui vole nos usines, optons pour un Yalta bis et claquons la porte au nez des jeunes démocraties de l'Est européen !

La liberté effraie. "Libéral" est devenu en France l'insulte suprême. La Constitution ? Un carcan libéral selon les tenants du non, une barrière contre le libéralisme selon les apôtres du oui. Sus à Spinoza, Kant, Adam Smith ou Popper ! Le libéral, voilà l'ennemi. Nous payons des décennies de mensonges et d'illusions. La France vit dans une économie de marché mondialisée et parle socialiste et national. Normal que l'électeur suive la voie tracée par les discours. Le président français déclarait récemment devant ses collègues médusés : "Le libéralisme est une idéologie tout aussi nocive que le communisme et comme le communisme, il ira dans le mur" ! La "France d'en haut", oui et non confondus, appelle à la résistance contre l'ogre libéral. Le "peuple" prend son courage à deux mains, décide de terrasser le monstre et sacrifie le oui des élites sur l'autel de leur inconséquence.Haut de page

On me réplique : 10% de chômeurs, 11% de pauvres, voilà qui explique l'épanouissement des pulsions xénophobes et nihilistes, voilà qui justifie la haine du parlementarisme ou l'appel à la délation des travailleurs polonais. Non ! Loin d'être économique et sociale, la crise est pour l'essentiel mentale. Les tabous cèdent. Les freins qui bloquent la haine de l'autre, de l'étranger au premier chef, ont lâché. C'est à gauche que le cran d'arrêt moral a sauté. J'ai entendu pendant cette campagne des leaders socialistes stigmatiser des travailleurs d'autres pays européens comme seule l'extrême droite savait le faire. J'ai vu Jean-Pierre Chevènement hurler contre les "oligarques de Bruxelles" en revendiquant l'origine poutinienne de son langage. J'ai assisté à des apologies délirantes de la terre française qui sentaient bon le passé, fût-il le plus scabreux de notre histoire.

Les pulsions extrêmes ont acquis un verni de respectabilité majoritaire par l'intercession des leaders socialistes du non. En 1992, à l'époque de Maastricht, l'électorat divisé de la droite parlementaire faillit recaler l'Europe. Cette fois, c'est l'électorat de gauche qui fait tout basculer : les chiffres le démontrent. En France, 40% d'électeurs sont anti-européens et antidémocrates. Fabius apporte le reste. Le ton et le style de deux mois de campagne strictement idéologique, dominée par les antinomies fétiches du XIXe siècle, ont repris des phraséologies révolutionnaires le manichéisme suranné. Est-elle "sociale" ou "libérale", cette Constitution ? Telle fut la question pivot du débat. On se plut à opposer "la concurrence libre et non faussée" d'un côté, et la "protection sociale", de l'autre. On a traduit : ou bien la jungle du marché, ou bien l'étatisme protecteur. Du coup le mort saisit le vif, cinquante années de construction européenne furent jetées aux oubliettes.

Bon an, mal an, depuis un demi-siècle, les démocrates-chrétiens, relayés par les sociaux-démocrates, avaient programmé que l'efficacité économique et le souci social, loin de s'exclure, pouvaient conjuguer liberté, prospérité et solidarité. En des circonstances autrement misérables que celles d'aujourd'hui, un tel pari sortit l'Europe occidentale de ses ruines et la propulsa seconde puissance économique du monde, voire première en matière de bien-être. C'est fini ! Ni en Allemagne ni en France, les partis de gauche n'assument plus les défis d'une "économie sociale de marché".

Ressuscitant des anathèmes antédiluviens, le président du SPD, Franz Müntefering, tonne à Berlin contre les "sauterelles" du Capital international qui pillent le travail productif, il table sur la vitupération anti-américaine et anticapitaliste pour éviter un désastre électoral annoncé. Le retournement de Schröder, ex-"ami des patrons", est à l'image du virage à 180° de Fabius, l'opportuniste et fort peu bolchevique premier ministre libéral de jadis.

Le succès du non français et la dérive démagogique des socialistes continentaux procèdent d'un commun déclin moral et mental. S'il existait une quelconque relève, pareille faillite de l'intelligence et de la générosité n'aurait que des conséquences locales - chute des Rouges-Verts en Allemagne - et amusantes - ridicule du narcissisme franco-français. Malheureusement, aucune force politique, à Berlin ou Paris, n'a reconnu que le plus grand événement de ces derniers mois fut la "révolution orange", soit - excusez du peu - l'émancipation de 50 millions d'Européens soulevés contre le despotisme post-communiste. L'identité européenne, c'est ce souffle de liberté plus vivace que jamais entre Kiev et Tbilissi. La France, terre des droits de l'homme, désormais frileuse et apeurée, se recroqueville, tandis que des peuples fiers s'emparent des mots dont elle a perdu l'usage bien qu'ils surplombent ses bureaux de vote : Liberté, Egalité, Fraternité.

André Glucksmann es philosophe, auteur du Discours de la haine, Plon. Point de vue publié par le quotidien Le Figaro, Paris, 2 juin 2005.
Haut de page