|
EUROPE, OCTOBRE 2005 / UNE TRIBUNE LIBRE DE JACQUES CHIRAC
__"La France n'acceptera jamais de voir l'Europe réduite à une zone de libre-échange"
Le président français Jacques Chirac a
fait publier, le 26 octobre 2005, par des quotidiens de
tous les pays européens, une tribune exposant sa vision
d'une relance de l'Europe après l'échec des référendums
français et néerlandais sur la Constitution européenne.
S'exprimant sur le non français du 29 mai, il estime qu'il
a été "le révélateur d'une crise
de confiance aiguë dans le projet européen [...] qui
traverse tout notre continent".
Pour y répondre, souligne Jacques Chirac, il faut réaffirmer
"résolument le cap d'une Europe puissante",
d'"une Europe de la croissance et de l'emploi qui nous rende
plus forts et nous protège". A ceux qui déplorent
le glissement de l'Europe vers le néolibéralisme,
Jacques Chirac assure que "la France n'acceptera jamais
de voir l'Europe réduite à une zone de libre-échange";
d'où la nécessité, dit-il, de "relancer
le projet d'une Europe politique et sociale, fondée
sur le principe de solidarité". Pour cette relance,
le président français estime que les dirigeants
européens doivent saisir l'opportunité de leurs
trois prochains rendez-vous, le dernier, sous présidence
autrichienne, devant permettre de faire le point sur l'avenir
du Traité constitutionnel et de s'entendre sur une amélioration
du fonctionnement actuel des institutions.
"FORCE ET SOLIDARITE : REPONDRE AUX ATTENTES DES EUROPEENS"
Le vote du peuple français, le 29 mai [2005],
a été le révélateur d'une crise de
confiance aiguë dans le projet européen. Une crise
qui traverse tout notre continent. Pour y porter remède,
sachons renouer avec l'esprit européen et trouver la force
d'une nouvelle impulsion. Car, sauf à abdiquer la maîtrise
de son destin, l'Europe ne peut s'arrêter quand le reste
du monde accélère le pas.
Je suis convaincu qu'en disant non au traité constitutionnel,
les Français n'ont pas voulu renier un demi-siècle
d'engagement européen. Ils ont exprimé leur mécontentement,
leurs inquiétudes face à une Europe qui ne parvient
pas à les rassurer sur leur situation présente et
à leur donner confiance dans l'avenir.
Nous répondrons à leurs attentes en réaffirmant
résolument le cap d'une Europe puissante, capable de valoriser
et démultiplier ses atouts, d'ouvrir de nouveaux horizons
à sa jeunesse. Une Europe de la croissance et de l'emploi,
qui nous rende plus forts et qui nous protège.
Agir dans la fidélité à l'héritage
humaniste, coeur de l'identité européenne
L'Europe porte dans ses gènes l'histoire de nos guerres
et de nos réconciliations, la mémoire de nos luttes
pour la liberté et pour le progrès social. Son modèle,
c'est l'économie sociale de marché. Son contrat,
c'est l'alliance de la liberté et de la solidarité,
c'est la puissance publique garante de l'intérêt
général. La dignité de l'homme est au cur
de son projet de société. Renoncer à cet
idéal, ce serait trahir l'héritage européen.
C'est pourquoi la France n'acceptera jamais de voir l'Europe
réduite à une simple zone de libre-échange.
C'est pourquoi nous devons relancer le projet d'une Europe politique
et sociale, fondée sur le principe de la solidarité.
Renforcer l'Europe des projets, pour la croissance, l'emploi
et la sécurité
Nos pays sont confrontés à de grands défis
économiques et sociaux : le ralentissement de la croissance;
le durcissement de la concurrence internationale; l'enjeu démographique
; le changement climatique et le pétrole cher; la montée
des pressions migratoires. Entre l'illusion du repli sur soi et
l'ivresse de l'ouverture à tous les vents de la mondialisation,
l'Europe, unie et rassemblée, constitue le cadre d'action
irremplaçable pour les relever. Elle nous donne la masse
critique face aux géants du monde. Nos concitoyens attendent
d'elle des réponses à la mesure de ces défis
qui les affectent directement. Saisissons les opportunités
que nous offrent les trois prochains rendez-vous européens
pour construire une relance organisée de l'action européenne.
Demain, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union se retrouveront
à Hampton Court. Notre objectif est simple : rendre à
l'Europe le dynamisme et la capacité d'engagement qui font
sa force. Elle a tous les atouts pour être au premier rang
de l'économie mondiale. Mais, face à la concurrence
internationale, il y a urgence. Il faut qu'elle se renforce dans
l'innovation et la recherche, gages de la compétitivité
et des emplois de demain. L'Allemagne et la France ont engagé
de grands programmes dans des domaines d'avenir tels que les biotechnologies,
les technologies de l'information, les nanotechnologies. Je propose
que nous étendions cette démarche à l'Europe
entière.
Pour y parvenir, nous devons dégager des moyens : ceux
des Etats membres et du budget communautaire, d'abord. Mais il
nous faut aussi trouver des marges de manuvre. La France propose
de mobiliser la Banque européenne d'investissement pour
doubler la capacité de recherche communautaire. Créons
avec elle un instrument doté de 10 milliards d'euros qui,
par l'effet de levier des cofinancements publics et privés,
permettrait d'investir dans ces projets de recherche et d'innovation
30 milliards d'euros supplémentaires d'ici 2013.
Face aux conséquences sociales de la mondialisation,
notre réponse doit être plus résolue. Quand
certaines grandes entreprises conçoivent leur stratégie
à l'échelle mondiale sous la seule contrainte de
la rentabilité financière à court terme et
prennent des décisions, par exemple de délocalisation,
qui affectent l'emploi dans l'ensemble de l'Union, nous sommes
plus forts en réagissant ensemble. C'est pourquoi la France
a souhaité que la Commission prenne l'initiative d'une
concertation européenne dans ces situations et appuie le
principe d'un "fonds antichocs" présenté
par le Président Barroso.
L'ère qui s'ouvre est celle du pétrole cher
et demain de l'après-pétrole. C'est aussi celle
du combat contre le réchauffement de la planète.
Au-delà de la mise en uvre du Protocole de Kyoto, il faut
que l'Union se rassemble pour concevoir la nécessaire révolution
de nos modes de vie et de production. Cela suppose de diversifier,
sécuriser et moderniser nos approvisionnements énergétiques.
Cela suppose une mutation dans les transports, la production industrielle,
l'habitat et l'urbanisme. C'est un grand projet mobilisateur pour
l'Europe auquel nous devons donner la priorité par notre
effort de recherche, nos politiques d'équipement ou nos
pratiques fiscales. La France présentera à ses partenaires
un mémorandum sur ces enjeux au début de l'année
prochaine.
Bien organisée, la croissance du commerce international
bénéficie à nos économies. A l'OMC,
l'Europe doit défendre ses intérêts. Avec
la réforme de la PAC, l'Union, qui est déjà
le premier importateur au monde de produits agricoles en provenance
des pays en développement, a montré sa volonté
de succès. Il est temps maintenant que ses partenaires
fassent des propositions équivalentes dans un esprit d'équilibre
et de réciprocité tant dans le domaine agricole
que pour l'industrie et les services.
Le monde est confronté à la montée
des pressions migratoires. L'Europe est en première
ligne, comme l'illustrent Ceuta et Melilla, Lampedusa ou Mayotte.
Elle doit fonder sa réponse sur une vision d'ensemble qui
intègre sécurité et développement,
dans le respect de la dignité humaine.
Le renforcement du contrôle des frontières de
l'Union et la conclusion d'accords de réadmission efficaces
pour assurer le retour des immigrés clandestins sont une
exigence. Mais cette réponse n'est pas suffisante. Ce qui
se passe résulte de l'écart croissant et de plus
en plus choquant entre pays riches et pays pauvres, car ceux qui
partent resteraient chez eux s'ils y trouvaient des conditions
de vie décentes. C'est pourquoi, à l'initiative
de la France, l'Europe augmente considérablement son aide
au développement. Elle doit maintenant élaborer,
avec les pays d'Afrique subsaharienne et du Maghreb, une approche
concertée, dans un esprit de responsabilité partagée.
Attribuons aux projets de co-développement des moyens qui
assureront leur succès, par exemple en y consacrant des
financements innovants à l'échelle européenne.
Doter l'Europe des ressources dont elle a besoin
Le deuxième rendez-vous, c'est le Conseil européen
de décembre [2005]. Pour rétablir la confiance dans
le bon fonctionnement de l'Union, nous devrons parvenir à
un accord sur le budget européen 2007/2013. L'enjeu, c'est
de réussir la réunification de l'Europe. Nous pouvons
aboutir en décembre si chacun fait preuve d'esprit de solidarité
et de responsabilité. La France a déjà pris
largement sa part dans l'élaboration de l'accord final,
qui devra respecter les engagements existants.
La question des institutions
Le moteur du Traité de Nice n'est pas assez puissant
pour entraîner l'Europe à vingt-cinq. Personne ne
peut nier que nous ayons besoin d'institutions plus démocratiques,
plus efficaces et plus transparentes.
Sous présidence autrichienne, nous allons faire le point
sur l'état du processus de ratification du traité
constitutionnel dans l'ensemble des pays de l'Union. La France
souhaite préparer cette échéance avec ses
partenaires, et notamment le nouveau gouvernement allemand.
En parallèle, nous pourrions réfléchir
à l'amélioration du fonctionnement des institutions
dans le cadre des traités existants, notamment dans les
domaines de la gouvernance économique, de la sécurité
intérieure et de l'action extérieure et de défense
de l'Union.
Dans le même esprit, si la France récuse l'idée
d'un directoire - car l'Union a besoin de tous et doit respecter
chacun -, je pense qu'il faut absolument permettre aux Etats qui
veulent agir ensemble, en complément des politiques communes,
de le faire. Ces groupes pionniers, pour lesquels j'ai présenté
des propositions dès 2000, doivent pouvoir se constituer
autour de tous les pays qui en ont la volonté et les moyens,
et rester ouverts à tous ceux qui sont prêts à
les rejoindre. C'est ce que nous avons fait avec la monnaie unique,
la libre circulation des personnes dans l'espace Schengen ou certaines
initiatives de défense. Dans cette perspective, les membres
de la zone euro ont vocation à approfondir leur intégration
politique, économique et sociale.
L'histoire de l'Europe est ponctuée de crises chaque
fois surmontées pour aller plus loin. L'Europe le démontrera
une nouvelle fois dans la fidélité à ses
valeurs et à son modèle social. C'est-à-dire
en rassemblant ses forces, dans le respect de la diversité
de ses nations, de ses peuples et de ses cultures. Telle est l'uvre
à laquelle la France, avec ses partenaires, veut apporter
toute sa contribution.
Tribune libre du président français Jacques
Chirac publiée, le 26 octobre 2005, par les
quotidiens européens suivants : "Le Figaro";
"Frankfurter Allgemeine Zeitung"; "Le Soir";
"De Standaard"; "O Phileleftheros"; "Politiken";
"El País"; "Postimees";"Hufvudstadsbladet";
"Kathimerini"; "Népszabadság";
"Corriere della Sera"; "Diena"; "Lietuvos
Rytas"; "D'wort"; "The Times"; "NRC-Handelsblad"
"Rzeczpospolita"; "Publico"; "Pravo";
"SME"; "Delo"; "Dagens Nyheter";
"Financial Times".
|