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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__L'Union vaut bien un débat de société
par Didier Reynders
Le projet de traité de Constitution européenne
doit être soumis à l'approbation des vingt-cinq Etats
membres de l'Union, selon des procédures démocratiques
qui leur sont propres. Dix Etats ont, volontairement ou en vertu
de dispositions constitutionnelles, adopté la voie du référendum.
L'exercice de consultation populaire sur une question aussi
fondamentale que celle-là n'est sans doute pas dénué
de risques. Le 29 mai, 390 millions d'Européens auront,
à n'en pas douter, les yeux tournés vers la France.
La Belgique a opté pour une procédure de ratification
parlementaire classique. Je le regrette et reste convaincu que
l'Europe vaut bien un débat de société. Si
l'on veut faire en sorte que les citoyens européens se
réapproprient le projet d'intégration européenne,
il faut en parler, en débattre, il faut oser poser les
questions qui s'imposent, y répondre sans concession ni
faux-fuyant, et surtout résister à la tentation
de verser dans la caricature facile. Le débat sur la Constitution
européenne n'échappe malheureusement pas totalement
à ces excès. Il convient, dès lors, de replacer
le débat dans son contexte : nous parlons ici d'un texte
constitutionnel. Les arguments des opposants à la Constitution
se réduisent souvent à des arguments contre la philosophie
même de la construction européenne qui font de l'Europe
le bouc émissaire des insuffisances des politiques nationales.
L'Europe est-elle vraiment "trop libérale"
? Depuis son apparition, le concept même de construction
européenne est en effet un projet d'inspiration éminemment
libérale, et le projet de Constitution européenne
confirme cet état de fait. Il m'est sur ce point difficile
de donner tort aux partisans du non. Je m'oppose toutefois à
ce que le terme libéral puisse être utilisé
comme une injure ou comme vice rédhibitoire. Il est bon
de rappeler que, en 1989, quand un mur est tombé, c'est
un mur qui séparait des hommes vivant en liberté
d'autres hommes vivant sous l'oppression. Je n'ai jamais vu personne
tenter de franchir le mur d'ouest en est.
Quelle autre théorie politique que le libéralisme
aurait pu mener à bien ce projet de société
qui, en moins de cinquante ans, a transformé un continent
en ruine, ravagé par des guerres successives et meurtrières,
en un espace de paix, de solidarité, de démocratie
et de droit, en un espace de libertés ?
Le récent élargissement aux pays d'Europe
centrale et orientale dépasse de loin tout ce qui avait
été entrepris jusqu'alors : c'est la réunification
politique de l'Europe qui était en jeu, pour rectifier
"l'erreur de parcours", conséquence directe de
l'oeuvre de destruction des deux plus grands totalitarismes du
siècle dernier, qui ont exclu des centaines de millions
de personnes d'un projet européen qu'ils peuvent aujourd'hui
se réapproprier.
Combien de fois n'avons-nous entendu décrier le lancement
de l'euro, "une preuve supplémentaire de l'égarement
de l'Union dans un tout à l'économie" ? L'euro
est à mon sens l'une des réalisations les plus éminemment
politiques, au sens noble du terme, de la construction européenne,
et il a permis la concrétisation de l'idée de citoyenneté
partagée dans l'esprit des Européens. Qui plus est,
et cela est important pour ceux qui, comme moi, estiment qu'il
n'est pas possible de bâtir un paradis social sur un désert
économique, l'euro a fait de l'Union européenne
un acteur majeur sur la scène économique mondiale.
Il a enfin mis en exergue la nécessité d'organiser
une véritable gouvernance économique européenne.
L'Eurogroupe existe, il s'affirme, comme le prouve le rôle
qu'il a joué dans le cadre de la réforme du pacte
de stabilité et de croissance.
On peut espérer qu'il prenne encore plus d'importance grâce
à la Constitution européenne, qu'il parle d'une
seule voix, celle de son président élu pour deux
ans, et qu'il devienne le véritable "contre-poids
politique" de la Banque centrale européenne.
La construction européenne ne peut pas être réduite
à un projet dans lequel les citoyens européens seraient
livrés sans défense à des forces de marché
incontrôlées. La Commission européenne, qui
veille à un fonctionnement équitable du marché,
est largement soumise à un double contrôle politique
et démocratique, par l'intermédiaire du Conseil
européen et du Parlement, qui est, rappelons-le, la seule
institution supranationale constituée d'élus directs.
Sans vouloir nier un certain nombre d'insuffisances ou minimiser
le tristement célèbre "déficit démocratique"
dont souffre l'Union européenne, l'honnêteté
nous commande d'admettre qu'il peut arriver que ce contrôle
fonctionne !
Le débat sur la directive Bolkestein, lors du
Conseil européen de mars, en est la meilleure preuve. Alors
que la Commission Prodi, majoritairement de centre gauche, avait
adopté ce projet sans sourciller, le Conseil européen,
sous l'impulsion du président Chirac et d'autres chefs
de gouvernement - souvent à composante libérale
- a pointé un certain nombre d'imprécisions ou d'incohérences
dans le projet de directive. Le Conseil a chargé la Commission,
en coopération avec le Parlement européen, d'amender
ce texte afin notamment de préserver les services publics
et les services d'intérêt généraux
et de défendre les acquis sociaux. Cela ne remet absolument
pas en cause la nécessité pour l'Union européenne
d'achever le marché intérieur des services.
Le projet européen se développerait-il vraiment
à l'encontre de toute idée de solidarité
? Ici encore, je pense qu'il s'agit d'un faux procès. Qui se souvient dans quel état se trouvaient l'Espagne, le Portugal ou la Grèce au moment de leur adhésion ? Démocraties fragiles, revenus nettement en dessous des moyennes européennes de PIB par habitant. Comment occulter la transformation progressive de l'Espagne en une grande puissance européenne, voire en un acteur mondial reconnu, grâce, bien entendu, à une politique économique et budgétaire exemplaire menée par les derniers gouvernements, mais aussi à une utilisation méthodique des subsides européens et des fonds structurels. Comment ignorer le dynamisme qui a permis à l'Irlande de devenir l'une des économies les plus performantes de l'Union ? Ces progrès n'ont malheureusement pas été exempts de délocalisations intra-européennes. Il faudra veiller, en particulier dans une Europe à vingt-cinq, à dégager des voies de nature à éviter ces écueils. Mais qui, aujourd'hui, peut encore nier que ce développement se soit fait au bénéfice partagé de l'ensemble des Etats membres de l'Union ? Qui peut prétendre que l'avènement d'un marché dynamique au sud des Pyrénées n'a pas eu effet très positif pour l'ensemble de l'économie française ?
Que la contribution suédoise au budget de l'Union serve
indirectement à améliorer l'infrastructure routière
en Grèce, que la Belgique puisse participer au démantèlement
des centrales nucléaires héritage du passé
soviétique de la Lituanie, que l'argent italien puisse
contribuer à rompre l'isolement des régions du nord
de la Finlande, que la Slovénie participe à l'aide
à l'agriculture française - tout cela ne peut que
contribuer au développement d'un véritable sentiment
citoyen européen. Reste à assurer au mieux la promotion
de ces mesures, ce qui n'est pas le cas actuellement. Au contraire,
la tournure récente des débats sur les futures perspectives
financières européennes, où certains Etats
entendent limiter le budget de l'Union à 1% du PIB, n'est
pas tout à fait rassurante.
La Constitution européenne est perçue comme trop
complexe, opaque. Il est clair qu'elle ne répond pas aux
standards de simplicité ayant présidé à
la rédaction des textes fondateurs de la plupart des Etats
membres de l'UE. Mais une fois encore, il convient de ne pas se
méprendre sur l'exercice : le projet de Constitution,
qui est aujourd'hui soumis à l'approbation des Etats membres,
doit constituer le texte fondateur de l'Europe réunifiée.
Il doit tenir compte de la diversité culturelle, de la
multitude d'approches mise en oeuvre par les Etats membres dans
des domaines aussi importants que la politique sociale par exemple.
L'Europe doit préserver sa spécificité en
la matière, assurer de hauts niveaux de protection sociale
sans chercher à unifier les moyens mis en oeuvre par les
Etats membres, mais tout au plus à faire converger les
niveaux minimaux de protection sociale.
L'Europe a sans doute choisi la voie de la complexité
institutionnelle, ce pourrait même être perçu
comme un gage de modernité, alors que le culte de la simplicité
est révélateur d'une forme honteuse, mal assumée,
d'euroscepticisme. Cette complexité institutionnelle a
un prix, le prix de la liberté. L'Europe et les Européens
doivent accepter de le payer.
En plus de consacrer les acquis de la construction européenne,
le projet de Constitution soumis au référendum du
29 mai a une mission plus fondamentale encore : projeter l'Union
européenne dans l'avenir, comme acteur de la globalisation.
Sans rentrer dans le détail des avancées institutionnelles
et autres consacrées par le projet de Constitution, il
est nécessaire de donner aux Européens les outils
pour assurer durablement la prospérité de notre
continent. L'Europe ne pourra maintenir son niveau de protection
sociale actuelle, ni jouer un rôle en vue sur la scène
politique internationale (et faire valoir sa spécificité,
notamment dans le domaine de l'aide au développement) si
elle continue à s'arc-bouter sur un modèle économique
du passé. Certains Etats émergents ont osé
cette réforme : c'est le cas notamment de Singapour qui,
ne pouvant plus faire face à la concurrence chinoise ou
indienne dans des secteurs industriels où elle régnait
il y a peu, s'est lancée dans une économie plus
qualifiée, pariant sur la création d'un pôle
asiatique d'industries biotechnologiques.
L'Europe doit accepter de se remettre en question, de jouer
le jeu de la stratégie de Lisbonne et de jouer sur ses
avantages comparatifs : la formation, la recherche développement,
les PME dynamiques et innovantes, les éco-technologies,
les bio et nanotechnologies. Aux lendemains du vol inaugural de
l'Airbus A 380, il faut être convaincu de la capacité
des Européens à relever ce défi.
Je suis convaincu qu'un oui optimiste à la Constitution
est définitivement plus porteur qu'un non pour que l'Europe
continue à se développer dans un espace réconciliant
solidarité et compétition, apparemment plus complexe,
mais pas vraiment éloigné du projet pragmatique
des pères fondateurs de la construction européenne.
Didier Reynders est ministre belge des Finances. Point
de vue publié par le quotidien Le Figaro, Paris,
19 mai 2005.
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