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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Femmes, n'ayons pas peur
par Sylviane Agacinski
Certains partisans du non ont inventé une nouvelle
fable, particulièrement choquante, qui vise à
présenter le traité constitutionnel européen
comme "une menace pour les femmes" (Gisèle Halimi,
"Le Monde" du 19 mai 2005). L'accusation est grave,
puisqu'on laisse planer l'idée que l'égalité
des sexes n'est pas suffisamment affirmée, que le"libéralisme"
échevelé du traité serait particulièrement
dangereux pour les femmes, que le droit à l'IVG pourrait
être remis en question et que la laïcité perdrait
du terrain. On cherchera pourtant en vain dans le traité
ce qui pourrait alimenter de telles inquiétudes.
L'égalité y est posée comme valeur fondamentale
pour tous les Etats membres, en particulier l'égalité
des hommes et des femmes, sans empêcher que des mesures
puissent être prises, si nécessaire, "en faveur
du sexe sous-représenté" (article II-83). Parmi
les formulations importantes, on retiendra la nécessité,
pour chaque Etat, d'appliquer le principe de l'égalité
en matière d'emploi, de travail et de rémunération,
sans discrimination fondée sur le sexe, l'Union s'assurant,
par une loi cadre, que les Etats appliquent effectivement cette
égalité (III-214).
Il est certain que les femmes souffrent aujourd'hui plus que
les hommes de la précarité et de la pauvreté,
surtout celles qui vivent seules avec un ou plusieurs enfants.
Mais il ne serait pas honnête de leur faire croire que
la Constitution européenne aggravera leur situation.
De plus, aucune Constitution ne peut remplacer les législations
nationales. Les politiques de l'emploi, menées par les
gouvernements, doivent donner corps à ces valeurs et à
ces directives communes. Il ne faut pas confondre la construction
européenne et la politique nationale.
Cependant, qui peut penser qu'il vaudrait mieux que l'Union
ne dise rien ? Qui préférerait qu'elle ne se prononce
pas pour une économie sociale de marché, qu'elle
ne vise pas, comme il est écrit, "le plein-emploi
et le progrès social" ? Certains font semblant de
découvrir avec effroi la "concurrence libre et non
faussée", dont le principe remonte au traité
de Rome : est-ce à dire qu'ils préféreraient
une concurrence faussée par les monopoles ? Ou pas de concurrence
du tout, dans une économie à la soviétique
? Je préfère une Europe d'inspiration sociale-démocrate
qui impulse des politiques sociales et reconnaît aux Etats
le droit de développer les "services d'intérêt
général", c'est-à-dire les services
publics.
Venons-en aux prétendues "menaces"
sur le droit à l'avortement. Ici, les choses sont
très simples. L'article incriminé (II-62) comprend
deux alinéas solidaires l'un de l'autre : 1) Toute
personne a droit à la vie; 2) Nul ne peut être
condamné à mort ni exécuté. Cela veut
dire que la peine de mort est impossible dans l'UE, où
toute personne a droit à la vie. De plus, ni l'embryon
ni le ftus ne sont juridiquement des personnes : ils ne sont donc
pas concernés par ce principe. C'est pourquoi ceux qui
veulent fausser l'interprétation de cet article ne le citent
pas en entier.
On voit mal, d'ailleurs, pourquoi les pays de l'Union, dont
une vingtaine disposent déjà d'une législation
en matière d'avortement, adopteraient une Constitution
européenne allant à l'encontre de leurs lois ! On
ne voit pas davantage pourquoi Simone Veil, qui s'est tant battue
pour le droit à l'IVG en 1975, se mobiliserait aujourd'hui
pour faire voter un traité qui menacerait ce droit. On
voudrait évidemment que toutes les femmes d'Europe - et
du monde - puissent décider librement de leurs maternités,
et l'Europe ne peut que les y aider. Mais est-ce à l'UE
d'imposer l'IVG au Portugal ou à la Pologne ?
On démontrerait pareillement que l'alarmisme "surjoué"
des fossoyeurs du traité n'est pas davantage justifié
en ce qui concerne la laïcité. Personne ne prétend
que le traité soit parfait ni qu'il résolve les
problèmes les plus brûlants. Mais on ne pas le dénigrer
en en faussant la lettre et l'esprit, ou en faisant parler ses
silences.
Il reste bien des luttes à mener, notamment pour
les femmes : pour le développement d'une culture paritaire
dans tous les domaines, contre les violences domestiques, contre
la prostitution et toutes les formes de marchandisation du corps.
Mais, dans le cadre d'une Union qui affirme ses valeurs fondamentales,
chacun pourra mieux faire valoir ses droits et avoir le sentiment
de participer à quelque chose de plus grand que son territoire,
de plus large que son horizon immédiat.
Sylviane Agacinski est philosophe, enseignante à
l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Point
de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris,
27 mai 2005.
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