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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Le oui, un levier, le non, un cul-de-sac
par Claude Allègre
Le vote oui, parce que je pense que le non est un
cul-de-sac et que le oui est un levier pour donner à
l'Europe un nouveau souffle dont elle a bien besoin. Mais l'importance
des intentions de vote en faveur du non oblige tous les démocrates
à entendre les messages qu'elles expriment.
Je comprends certains des arguments des partisans du non. Certes,
je me refuse à discuter avec les "faux démocrates"
qui, après avoir demandé un référendum
interne au Parti socialiste, le foulent aux pieds, espérant
satisfaire leurs ambitions personnelles. Leur attitude relève
d'une morale civique que je condamne. Mais les autres, les millions
de citoyens sincères, méritent qu'on prenne en compte
leurs interrogations - même si certaines sont contradictoires
ou hors sujet.
Les mécontents du gouvernement ? A ceux-là, on
peut affirmer qu'un vote négatif ne changerait rien, pas
plus qu'il n'y a eu de changements après les régionales
et les européennes. Chirac restera président, et
la même politique sera poursuivie. En cas d'un vote négatif,
il y aura deux vainqueurs : Chirac, car la gauche sortira divisée,
donc affaiblie; et George W. Bush, car le rôle de la France
sera affaibli en Europe au profit de son allié, Tony Blair.
L'indépendance de la France et la préservation
de son identité sont bien un souci légitime.
La politique incessante de grignotage de la Commission de Bruxelles,
allant de l'incitation à la privatisation des services
publics, l'intrusion dans les traditions nationales ou l'adhésion,
sans doute souhaitable mais trop rapide, de nouveaux pays, inquiète
beaucoup d'Européens convaincus.
Or le traité constitutionnel donne le premier coup d'arrêt
à ces tendances et esquisse les moyens pour les contrôler,
voire les empêcher : en reconnaissant à chaque Etat
le droit d'organiser et de financer des services publics, en insistant
sur la clause de subsidiarité et en donnant aux Parlements
nationaux un rôle de contrôle dans le déclenchement
des initiatives de la Commission, en donnant aux pays fondateurs
50 % des voix au Conseil (dont 32 % pour le couple franco-allemand),
en reconnaissant la diversité culturelle, etc.
Revenir au traité de Nice, avatar regrettable de la
cohabitation, serait redonner des moyens au style d'Europe que
l'on rejette. Il est clair que la majorité des Français
sont opposés à l'adhésion de nouveaux pays
sans être consultés - notamment celle, envisagée,
de la Turquie - et que personne ne veut perdre notre identité
nationale et nos traditions. L'Europe que nous devons défendre
est donc une fédération de nations.
L'orientation libérale qu'a prise l'Union européenne
est un fait incontestable. On voudrait que le traité
constitutionnel soit moins libéral. Il l'est. On voudrait
qu'il le soit encore moins. Mais qu'entend-on par là ?
Certains nostalgiques du communisme, qui n'ont toujours pas condamné
ces systèmes, songent sans doute à une économie
administrée. Est-ce raisonnable ? A partir d'un système
de marché libre "non biaisé" , que voudrait-on
?
Contrôler la Banque centrale européenne et la
rendre plus attentive aux questions de croissance et de plein
emploi ? Il s'agit, pour cela, d'établir un dialogue efficace
entre les autorités politiques et la BCE. Le traité
propose pour la première fois la mise en place d'une coordination
économique que réclamait Lionel Jospin lors du traité
d'Amsterdam. C'est donc incontestablement un pas antilibéral.
Certains réclament une "harmonisation fiscale".
Mais existe-t-elle aujourd'hui en Europe ? Les fiscalités
anglaise, danoise ou française sont-elles identiques ?
Existe-t-il une harmonisation fiscale aux Etats-Unis entre le
Texas et l'Etat de New York ? La réponse est non, deux
fois non. Demander cela, c'est demander à l'Europe de résoudre
des problèmes insolubles, d'autant plus que la Grande-Bretagne
et l'Irlande refuseront tout net une harmonisation fiscale. Et
est-ce même souhaitable ?
Après la perte du pouvoir sur la monnaie, si les nations
perdent toute politique fiscale, que restera-t-il de leur pouvoir
économique ? Comment pourront-elles lutter contre le chômage
? Les gouvernements sont déjà trop contraints par
les règles communautaires concernant la concurrence, comme
on le voit sur les questions de TVA.
Dans l'état actuel, une harmonisation fiscale obtenue
à marche forcée conduirait à baisser les
charges sur les entreprises. Donc, pour les Français, à
augmenter le poids de l'impôt sur les salariés. Telle
est la vérité. Que certaines dissymétries
de taxation des entreprises, trop criantes, soient atténuées,
peut-être... Mais au-delà, il faut s'interroger sérieusement.
On nous dit aussi : le traité n'est pas assez
social. On devrait dire plutôt que les traités
anciens ne contenaient pas de social du tout ! Ce traité,
précisément, rompt avec cette fâcheuse habitude
de l'a-social. Le mot "social" y est inscrit
82 fois, des dispositions variées sont prises pour la première
fois dans un traité européen, un sommet social annuel
y est prévu.
Or, en Europe, 62 millions de travailleurs sont syndiqués;
qui, tous, auront leur mot à dire. On nous dit : oui, mais
le traité n'impose pas l'harmonisation sociale. C'est vrai,
et c'est souhaitable. Comme le disent fort bien les sociaux-démocrates
suédois qui se sont opposés à cette idée,
si l'on instaurait une harmonisation sociale aujourd'hui, elle
se ferait par le bas, a minima. Les Français perdraient
une bonne partie de leurs droits. Les droits sociaux dans les
nouveaux pays seront conquis par les luttes des travailleurs,
comme ils l'ont été chez nous et plus récemment
en Espagne, au Portugal, et en Grèce. Les droits sociaux
ne s'octroient pas, ils se gagnent dans les luttes, c'est
même comme cela qu'est né le socialisme !
Dans le domaine économique comme dans le domaine
social, le traité est une ouverture, qu'il faut saisir
à bras-le-corps. Ce qui me gêne en matière
économique dans le traité, ce sont les traités
antérieurs. Je regrette que l'on n'ait pas remplacé
systématiquement "libre échange" par "juste
échange". Mais il faudra l'obtenir dans les faits,
comme on l'a déjà fait au sujet de l'acier ou de
la banane.
Pour ce qui concerne le manque de démocratie,
le traité change véritablement la situation. A l'avenir,
c'est le vote aux élections européennes qui désignera
la couleur politique de la Commission, que le Parlement européen
aura le pouvoir de contrôler et de destituer. Il aura le
pouvoir de codécision, notamment en matière budgétaire.
Ce n'est pas encore assez, mais c'est une véritable révolution
par rapport au passé !
Quant à la place de la France en Europe et à
son influence, le choix est simple - et c'est là le
paradoxe de ce référendum et pourquoi il est si
important. La France est affaiblie en Europe. Notre position vis-à-vis
de l'Irak a été mal expliquée. Notre excessive
amitié avec une Russie à nouveau conquérante
inquiète les pays de l'Est. Si la France, inspiratrice
de l'Europe, vote non, elle perdra son leadership au profit de
l'Angleterre, amie des Etats-Unis, auréolée de la
réélection de M. Bush.
Si la France vote oui après un long débat démocratique
que beaucoup nous envient, elle reprendra son rôle de moteur,
l'axe franco-allemand sera renforcé et la Grande-Bretagne,
ayant devant elle un référendum difficile, affaiblie.
L'avenir n'est écrit nulle part, à nous
de choisir.
Claude Allègre est géophysicien, ancien
ministre (PS) de l'éducation nationale, de la recherche
et de la technologie. Point de vue publié par le
quotidien Le Monde, Paris, 28 mai 2005.
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