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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Europe : le mythe dangereux de la "crise salutaire"
par Martine Aubry, Jean Le Garrec et Michel Wieviorka
Parmi les arguments mis en avant pour justifier le rejet
du traité constitutionnel européen, il en est
un qui mérite un temps d'arrêt : dire "non"
ouvrirait une "crise salutaire" qui profiterait
à l'Europe tout entière. Pouvons-nous envisager
une telle perspective avec confiance ?
Essayons d'imaginer une Europe en crise face aux grands enjeux
du moment. Le terrorisme appelle coopération et concertation,
là où la tentation de chaque pays visé est
d'agir pour son seul compte, ses propres intérêts
a contrario des déclarations publiques consensuelles de
solidarité internationale.
La démocratie régresse, là où la
fin de la guerre froide avait suscité d'immenses espoirs,
en Russie, où Poutine vient encore de s'illustrer avec
la manière dont il a géré la prise d'otages
de Beslan, et même aux Etats-Unis, où le Patriot
Act ne constitue assurément pas un progrès de ce
point de vue. Face à la violence des Etats sur leurs propres
citoyens, aux mises en cause de la démocratie, une Europe
en crise serait encore plus affaiblie et les pays qui la composent
ne pourraient que s'incliner, ou se compromettre - chacun à
sa façon, chacun pour soi.
L'économie moderne est brutale, et elle l'est d'autant
plus que les échanges ne sont pas régulés,
les marchés organisés, les migrations traitées
politiquement, le droit international développé.
Une crise de l'Europe ne peut que mettre en cause les progrès
qu'elle a apportés dès ses premiers pas, y compris
avec l'euro. Elle apporterait une contribution paradoxale au développement
planétaire du sous-développement, au renforcement
des injustices sociales partout dans le monde, à l'approfondissement
des fractures entre le Nord et le Sud, sur fond de repli égoïste
des Etats-nations européens - chacun chez soi ?
L'unilatéralisme des Etats-Unis, leur hégémonie militaire, leur modèle économique et le libéralisme financier qu'il met en uvre ne sont pas particulièrement porteurs de valeurs humanistes et démocratiques. Et si l'antiaméricanisme est une idéologie simpliste et dangereuse, la voix de l'Europe demeure essentielle pour limiter l'influence des comportements impérialistes de l'hyperpuissance américaine.
Ce ne sont pas les voix dispersées des pays européens,
dont quelques-uns ont même choisi plutôt de s'aligner
derrière les Etats-Unis, qui pourraient exercer une quelconque
emprise sur le chaos irakien, ou imposer la recherche d'une sortie
négociée et d'une paix acceptable dans le conflit
israélo-palestinien - à chacun ses petites affaires
internationales, son éventuel pré carré,
son style aussi, mais dans tous les cas, au plus loin de toute
efficacité collective.
Comment espérer qu'une crise en Europe puisse être
d'une quelconque façon salutaire ? Au contraire, si la
crise s'installe, il n'est pas réaliste d'espérer
que le déficit mondial de politique se résorbe de
lui-même, et que les organisations supranationales, l'ONU,
les ONG, etc., acquièrent une efficacité accrue
et suffisante. L'Europe est le continent de la régulation,
elle est pratiquement seule à pouvoir empêcher que
les instances et les règles internationales soient bafouées.
On ne peut faire comme si le cadre de l'Etat-nation continuait
à suffire pour affronter de tels enjeux. Dans ce cas, on
peut oublier l'Europe.
Mais entre les forces de l'argent, du désordre, de l'égoïsme, celles, aussi, de la violence des groupes terroristes, d'un côté, et, d'un autre côté, les citoyens inquiets que nous sommes, de quoi avons-nous besoin : de moins, ou de plus de politique ? De moins, ou de plus de médiations ? De moins, ou de plus de ressources pour imposer des débats, des négociations, des relations conflictuelles institutionnalisées ? Ni les Etats d'Europe, à eux seuls, ni les institutions internationales ne suffisent aujourd'hui à introduire plus d'humanité et de justice dans les affaires de la planète. C'est pourquoi nous devons accepter de dire "oui" à un traité qui est certes loin de correspondre à toutes nos attentes, mais qui porte la promesse d'un peu plus de raison et de justice au cur des turbulences du monde, l'affirmation d'une capacité maintenue à introduire au sein de l'Europe comme à l'échelle de la planète des formes de régulation et des valeurs de paix et de démocratie.
Le projet de déclencher une "crise salutaire"
en Europe ne peut reposer que sur la base d'une convergence des
extrêmes. Ceux qui, à gauche, tout en affichant des
convictions européennes, en appellent au "non"
ne feront pas que rejoindre tout ce que l'Europe compte de populistes,
d'extrême droite, de nationalistes ou de souverainistes.
En effet, ils s'installent en même temps à l'autre
extrémité du spectre politique, du côté
de la "gauche de la gauche", dans le camp des idéologies
révolutionnaires et dans l'espace de la pensée hyper-critique
- celle qui dénonce et soupçonne mais qui ne construit
pas.
La perspective d'un succès du "non" est aussi
celle de la fusion des pensées réactionnaires. Elle
annonce un blocage - pour combien de temps ? - de possibles dynamiques
européennes, une paralysie de l'Europe, figée alors
au stade où l'a installée le traité de Nice
- un traité dont personne n'ose aujourd'hui se revendiquer.
Elle permet d'imaginer sans peine la crise avec son lot de difficultés
humaines, économiques, sociales, la paralysie des institutions
européennes, l'absence de toute initiative, de toute capacité
d'action diplomatique ou militaire.
Et le salut ? On peine à le concevoir, tant son hypothèse
nous entraîne vers d'étonnantes fictions. Car qui
va l'apporter ? Une convulsion révolutionnaire, étendue
à toute l'Europe, une sorte de printemps des peuples ?
On a peine à imaginer que des dirigeants socialistes aujourd'hui
se laissent aller à de tels projets. Il n'existe pas de
projet politique à la taille de l'Europe qui puisse se
construire sans la mobilisation de forces politiques et syndicales
sur des objectifs précis. Or ces acteurs se sont tous engagés
: ils se préparent à en appeler au "oui".
Avec qui construire de nouveaux espaces de progrès ? Suffit-il,
une fois liquidés les réformateurs jugés
rétrogrades ou trop timorés, d'attendre pour voir
surgir par création spontanée un projet alternatif
? On voit d'autant plus mal les forces sociales-démocrates
ou socialistes d'Europe tenir un tel rôle quand, dans leur
immense majorité, elles se préparent à en
appeler au "oui". Qui peut prétendre qu'il y
a urgence, à l'échelle du continent, à régresser
aujourd'hui pour mieux agir demain ?
Il faut reconnaître la justesse de la première
moitié du pronostic : si le "non" l'emporte,
la crise sera effective. Mais il faut en imaginer de manière
réaliste les implications. Dans ce scénario, la
capacité de l'Europe à peser sur les grandes affaires
du monde, concrètement, comme sur le plan des valeurs fondamentales,
sera durablement réduite ; et l'espace de stabilité
qu'elle constitue, dans un univers partout menacé sinon
de chaos, du moins de graves injustices et de violences, sera
affaibli.
Il est toujours plus facile d'en appeler à la pureté
du tout ou rien que de promouvoir concrètement des changements,
même modestes. De plus, la promesse de surlendemains qui
chanteront après une phase critique n'engage pas beaucoup
ceux qui la lancent. Ce n'est pas un "non" à
la ratification de ce traité de la Constitution qui garantira
des avancées sociales dans notre pays !
Ceux qui, à gauche, voudraient y croire, et contribueraient
à une éventuelle victoire du "non", s'exposeraient
à un réveil douloureux, une fois l'euphorie du moment
partagée avec de bien embarrassants alliés. Les
votes d'humeur et de mécontentement ont déjà
mené les plus sincères à la gueule de bois
et à la désillusion. Méfions-nous des prophètes
de la "crise salutaire".
Martine Aubry, ancienne ministre, est maire (PS) de
Lille, Jean Le Garrec, ancien ministre, est député
(PS) du Nord, vice-président de l'Assemblée nationale
et Michel Wieviorka, sociologue, est directeur d'études
à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
(EHESS). Point de vue publié par le quotidien Le Monde,
19 octobre 2005.
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