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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Un oui clair, sans angélisme
par Jean-Marc Ayrault
Pourquoi le nier ? Le doute s'est installé. On
le voit dans cette campagne : beaucoup de Français, notamment
dans les catégories populaires, ont le sentiment que leurs
efforts sont devenus vains. Que l'Europe s'éloigne de notre
modèle social et républicain et va toujours plus
avant dans la dérégulation, la remise en cause des
protections collectives. Que la France et la gauche perdent la
bataille - ou l'ont déjà perdue.
C'est à ce renoncement que je veux répondre.
Sortons des postures angéliques : l'Europe est une
construction enviée dans le monde entier, mais aussi une
bataille d'influences depuis cinquante ans : entre Etats membres,
entre forces politiques qui la composent. Tous ont la volonté
de dépasser les fractures du continent, mais divergent
depuis toujours sur son objectif - simple zone de libre-échange
ou puissance politique - et les moyens d'y parvenir. Tout y est
question de volontarisme et de compromis.
François Mitterrand a mis dix ans pour arracher la monnaie
unique, au prix de mille bras de fer. Plus grand monde ne conteste
aujourd'hui ses apports. Il en va de même pour la Constitution.
Depuis trente ans, les socialistes se battent pour fonder une
Europe politique et protectrice, avec des règles, des valeurs,
des principes qui ne soient pas qu'économiques.
Le rapport de force avec les Etats qui refusent toute idée
d'intégration a tourné à notre avantage.
Pour la première fois, un traité définit
un modèle politique et social spécifique à
l'Europe. Les droits syndicaux et de grève, l'égalité
entre sexes, le développement durable, les services publics
feront partie des droits inaliénables des citoyens européens.
Le plein-emploi, les protections contre les licenciements, les
aides à la reconversion seront intégrés dans
les compétences de l'Union. Qui peut dire qu'il s'agit
là d'un carcan libéral ? La concurrence libre et
non faussée, la liberté de circulation des hommes,
des marchandises et des capitaux font partie du socle originel
de l'Europe. La Constitution ne fait que les codifier. Sans elle,
il restera le grand marché laissé à lui-même,
sans contre-pouvoirs ni vraies protections pour les salariés.
Bien sûr, il existe des manques, comme l'harmonisation
fiscale. Mais que vaut-il mieux ? Le vide existant, ou un progrès
insuffisant ? Mon oui n'est ni béat ni morose. Son ambition
est de rapprocher l'Europe réelle de l'Europe souhaitée.
Il est de bon ton, et parfois justifié, de présenter
l'UE sous les traits d'une machine bureaucratique. Mais on souligne
peu que la Constitution redonne la main à la politique.
La Commission sera soumise au contrôle renforcé des
Parlements, européen et nationaux. Les directives deviendront
des lois soumises à débat et à vote. Le mouvement
social pourra prendre appui sur elle pour peser, comme dans toute
démocratie. C'est l'une des raisons qui a motivé
le soutien de la Confédération européenne
des syndicats. Un espace public européen émerge.
Dans ce cadre, de nouveaux choix deviennent possibles. L'intégration
de la Charte des droits fondamentaux dans la Constitution
lui donne une valeur politique et juridique dont les mouvements
progressistes pourront se saisir pour avancer vers de nouvelles
garanties. La reconnaissance des services d'intérêt
général ouvre la voie à une directive garantissant
les services publics. L'extension des coopérations renforcées
entre Etats membres offre la chance de fonder une défense
européenne, de développer des programmes de recherche
et d'industrie. Autant d'atouts que pourront utiliser les forces
de gauche et les syndicats.
Il faut le rappeler sans cesse : on ne construit pas l'Europe
dans la solitude. C'est une bataille qui demande des partenaires.
On l'a vu dans la remise à plat de la directive Bolkestein.
La France a pu obtenir gain de cause parce qu'elle s'inscrit avec
des alliés dans le projet de Constitution européenne.
Il en va de même pour la réforme du pacte de stabilité.
La France n'est pas le village gaulois assiégé
par les légions libérales. Elle est toujours capable,
quand elle en a la volonté, d'entraîner, dès
lors qu'elle assume ses choix et ses engagements dans l'Union.
Le non est un refus sans efficacité parce qu'il rend la
France spectatrice. Ce serait le pire service à lui rendre,
au moment où la mondialisation appelle de nouvelles sécurités
collectives en matière sociale, stratégique ou militaire.
Les tenants du non brandissent le talisman de la "renégociation".
La belle affaire ! Aucun de ses leaders n'en détient les
clés, aucun n'est au pouvoir. Ils devront s'en remettre
au bon vouloir des Etats membres, à majorité conservatrice
et dont une bonne moitié a accepté le projet de
traité à reculons, parce qu'il va trop loin dans
l'intégration sociale et politique. Par quelle opération
du Saint-Esprit obtiendra-t-on mieux avec des Etats qui veulent
moins ?
Il y a cinquante ans, la France a rejeté le traité
de la Communauté européenne de défense. Depuis,
la défense européenne est restée dans les
limbes. Si nous disons non le 29 mai, le scénario a toutes
les chances de se reproduire. Ceux qui, à Bruxelles ou
dans les Etats membres, considèrent nos préoccupations
comme des lubies auront les mains libres. Soit ils enterreront
la Constitution. Soit la France se retrouvera dans la position
du boxeur qui veut mener des combats sans être sur le ring.
Alors, que les Français ne se trompent pas de colère,
par peur de voir notre modèle social et républicain
se déliter ! Les responsables européens ont leur
responsabilité dans l'euro fort qui bloque la croissance,
dans le gel absurde de son budget, l'inertie face aux délocalisations.
Je peux comprendre la tentation du non de ceux qui en sont victimes.
Mais je récuse la défausse qui fait de l'Europe
la cause de tous nos maux. Elle n'a jamais demandé la privatisation
d'EDF et des services publics; jamais exigé la mise à
mort des 35 heures ni des retraites par répartition; pas
milité pour le gel des salaires... Toutes ces inégalités
relèvent de choix gouvernementaux. Nulle Constitution ne
les fabrique.
Allons au bout : derrière la Constitution existent les
inquiétudes. On accuse les nouveaux Etats entrants de profiter
des règles du grand marché pour provoquer un dumping
économique et social. Les mêmes craintes existaient
quand l'Espagne, le Portugal ou la Grèce sont entrés.
Qui se plaint aujourd'hui qu'ils aient comblé leur retard
? Nous en profitons en termes d'exportations et de créations
d'emplois. La solidarité est un des fondements de l'Europe.
Les nouveaux adhérents ont les mêmes droits et devoirs
que les autres.
Je ne veux pas faire croire que l'Europe que nous voulons va
s'accomplir miraculeusement. Il y faudra du temps, de la constance,
de la volonté, des alliés et parfois des bras de
fer. C'est un chemin escarpé, plus exigeant qu'un non tonitruant.
Mais il est au moins la promesse d'une réalité,
plutôt que d'une chimère.
Dans la crise de confiance que la France traverse, ce référendum
est un rendez-vous avec elle-même : se retrouver dans
un projet collectif et solidaire ou se perdre dans un non solitaire
et d'abandon. Les seuls combats perdus d'avance sont ceux qu'on
ne livre pas.
Jean-Marc Ayrault est président du groupe socialiste
de l'Assemblée nationale.
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