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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Le non, et après ?
par Genevièvre Azam, Pierre Khalfa et Dominique Plihon
Alors que le rejet du traité constitutionnel européen,
lors du référendum du 29 mai, apparaît aujourd'hui
comme une possibilité, les tenants du non sont interpellés
: que feraient-ils de leur victoire ? Cette question, tout à
fait légitime, ne se pose évidemment pas en cas
de victoire du oui car nous savons parfaitement ce qui se produirait
alors. Tout continuerait comme avant. La construction européenne
resterait marquée par le sceau du néolibéralisme
: le droit de la concurrence continuerait à jouer un rôle
normatif et à organiser la vie économique de l'Union
avec pour conséquence et pour moteur le dépérissement
des services publics, la mise en compétition des Etats
obligés de pratiquer le dumping social, fiscal et écologique,
l'aggravation de la précarité, l'imposition de règles
ultra-libérales dans le cadre de l'OMC.
Un rejet du traité ouvrirait par contre une nouvelle
période. Certes, les politiques néolibérales
ne disparaîtraient pas alors comme par enchantement et,
quel que soit le résultat du référendum,
il sera nécessaire d'amplifier les mobilisations sociales
et citoyennes à l'échelle européenne pour
peser sur les politiques publiques. Mais une victoire du non permettrait
de le faire dans des conditions qui seraient nettement meilleures
qu'en cas de victoire du oui. En effet, si ce traité était
adopté, et qui plus est dans un certain nombre de pays
par un vote direct des citoyens, le modèle néolibéral
dont il est porteur et les politiques qui y sont contenues seraient
fortement légitimés. Le terme de "constitution"
n'est pas employé là par hasard. Il a une forte
portée symbolique et indique une volonté politique
de refondation de l'Union. Si ce texte était adopté,
comment alors prétendre combattre les politiques néolibérales
prédatrices qui en seraient issues, alors même qu'elles
viendraient d'être adoptées par un vote populaire
? Cette question est systématiquement éludée
par les partisans du "oui de gauche".
Au contraire, le rejet de ce texte légitimerait le
combat contre le modèle néolibéral européen,
aurait un impact considérable chez les autres peuples d'Europe
et modifierait les rapports de forces actuels. Il faciliterait
les mobilisations du mouvement social et du mouvement altermondialiste
pour construire "une autre Europe". Si les citoyens
refusent le traité constitutionnel porteur de ce projet
néolibéral, les propositions portées par
ces mouvements verraient leur crédibilité s'accroître.
L'espoir d'une Europe démocratique, d'une Europe des droits
et de la solidarité entre les peuples s'en trouverait renforcé.
Mais ce combat sera de longue haleine et il est effectivement
vain d'attendre de gouvernements libéraux qu'ils reprennent
spontanément, même si le traité constitutionnel
est rejeté, des propositions allant dans ce sens.
Alors que pouvons-nous attendre au lendemain d'un rejet de
ce texte ? Tout simplement que les gouvernements renégocient
un véritable traité constitutionnel, c'est-à-dire un texte qui se borne à organiser les pouvoirs publics européens et qui ne nous impose pas la potion amère du néolibéralisme en la mêlant avec les règles de fonctionnement des institutions européennes. Ce qui revient à éliminer la partie III du texte actuel et à purger la partie I de toute référence aux principes du néolibéralisme. Il s'agit donc de demander immédiatement que les gouvernements européens renégocient, dans un cadre contrôlé par les citoyens, un texte qui laisse aux peuples d'Europe le choix du système économique dans lequel ils veulent vivre et des politiques économiques sociales et environnementales qu'ils entendent voir mises en uvre.
Un tel texte intégrerait les compromis déjà
passés entre les Etats et ne devrait faire aucune référence
à la doctrine néolibérale ni aux politiques
qui en découlent. Cette renégociation sera d'autant
plus nécessaire que les règles actuelles de fonctionnement
de l'Union inscrites dans le traité de Nice, présenté
par ses signataires en 2000 comme "le meilleur texte européen
signé depuis l'existence du Marché commun",
ne sont pas adaptées à un fonctionnement à
vingt-cinq pays et demain plus. Les gouvernements seront donc
obligés de renégocier, et d'ailleurs ils ont commencé
à y réfléchir comme l'ont rapporté
nombre d'organes de presse qui ont évoqué un "plan
B" en cas d'un rejet du traité constitutionnel.
Cette future renégociation devrait être l'occasion
d'une réappropriation de la question européenne
par les peuples d'Europe. Elle devrait permettre des mobilisations
européennes importantes pour imposer que soient clairement
inscrits dans les valeurs et les objectifs de l'Union les droits
fondamentaux présents dans les Constitutions de nombreux
Etats européens, dont la France, dans la Charte sociale
européenne de 1996 et dans les textes de l'ONU
(Déclaration universelle des droits de l'homme, Pacte des
droits économiques et sociaux). Ces droits, il faut le
rappeler, vont bien au-delà de la Charte des droits fondamentaux
intégrée au traité constitutionnel. Si elle
était obtenue, une telle inscription pourrait être
alors un point d'appui non négligeable pour leur donner
ensuite une effectivité réelle.
La construction européenne ne se bloquera donc pas
et l'Europe éclatera d'autant moins qu'aujourd'hui les
peuples européens sont attachés à son existence.
Nous ne sommes plus au lendemain de la seconde guerre mondiale
où la paix entre les nations pouvait apparaître fragile.
La construction européenne a permis, au moins en son sein,
la création d'un espace de paix et le débat actuel
ne porte pas sur sa nécessité mais sur ses modalités.
Or, c'est précisément le projet européen
lui-même qui risque de se déliter si la concurrence
entre les peuples est érigée en principe comme le
propose, de fait, le traité constitutionnel. Alors que
son adoption nous enfermerait dans le carcan du néolibéralisme,
son rejet peut ouvrir des opportunités nouvelles qu'il
appartiendra aux peuples d'Europe de saisir.
Genevièvre Azam, vice-présidente du Conseil
scientifique d'Attac; Pierre Khalfa (Union syndicale Solidaires),
membre du Conseil d'administration d'Attac; Dominique Plihon,
président du Conseil scientifique d'Attac. Point de
vue publié par le quotidien Le Monde, Paris,
20 mai 2005.
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