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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Dire "non" pour sauver l'Europe
par Pervenche Berès
constitutionnel et la Charte des droits fondamentaux, je n'aurais
pas osé dire "non" au projet de traité
constitutionnel. Le choix politique de Laurent Fabius me permet
de le faire. Pour la gauche, pour la France, pour l'Europe.
Parce que Jacques Chirac n'a rien fait pour défendre
nos priorités et que les chefs d'Etat et de gouvernement
ont abîmé le texte que la Convention avait préparé.
Ils ont dégradé, compliqué et ils ont reporté
l'amélioration du processus de décision. Ils ont
supprimé l'exigence de transparence que la Convention voulait
imposer aux travaux du Conseil. Ils n'ont pas supprimé
la référence à l'héritage religieux
et ils ont affaibli la portée de la Charte des droits fondamentaux.
Ils ont introduit la stabilité des prix parmi les objectifs
de l'Union. Ils n'ont pas autorisé le fonctionnement des
services publics en dehors des règles de la concurrence.
Ils n'ont pas permis la définition d'un salaire minimum,
ils n'ont pas fait progresser l'harmonisation fiscale et ont supprimé
les maigres avancées arrachées par la Convention
sur la lutte contre les paradis fiscaux. Ils ont supprimé
les pouvoirs du Parlement européen dans la négociation
du budget. La Convention a eu la trop grande sagesse de ne pas
toucher à ce qui relevait de leur pouvoir direct, le mode
de révision de la future Constitution. Sans surprise, leur
seul point facile d'accord aura été de n'y rien
changer.
Parce que l'Europe est devenue un bateau ivre auquel
ce texte ne redonnera ni boussole ni cap. On ne peut pas regretter
que cela ne marche pas et ne pas saisir l'occasion qui nous est
ainsi donnée d'agir.
Parce qu'il y a urgence et que je pense que c'est
ainsi que l'on perdra le moins de temps. Je rappelle d'ailleurs
que l'essentiel du texte ne s'appliquerait au plus tôt qu'au
1er novembre 2009.
Parce que, lorsque nous aurons aménagé
notre maison commune à 25 sur la base de ce texte, ce
n'est pas une dynamique allante qui aura été installée.
Ceux qui ne veulent pas voir l'Europe progresser nous auront embarqués.
Ils auront gagné.
Les Français ont le droit de dire : "Cette fois-ci,
c'est "non", parce que nous voulons une autre Europe."
Saisissons cette chance et que chacun respecte les éléments
nationaux du débat qui s'engage. Les socialistes français
ont gagné les élections européennes sur le
projet de l'Europe sociale, pas sur ce texte.
Parce que ni la France ni les autres Etats-providence
d'Europe ne se sentiront à l'aise avec cette Constitution.
Ces pays sont à la fois responsables et victimes de l'état
de la construction européenne, mais ce n'est pas en enfermant
leurs peuples dans une maison qui leur est étrangère
que l'on recréera de la dynamique européenne. La
France et l'Allemagne ne sont plus que 2 parmi 25, mais croire
que l'Europe peut avancer sans que leurs citoyens s'y reconnaissent,
sans que les avancées de l'Europe recoupent leurs intérêts
est une illusion.
Parce qu'on ne peut pas emporter l'adhésion des
Français avec un texte que Tony Blair vendra aux Anglais
en leur expliquant qu'il ne change rien.
Ce texte n'est pas porteur de dépassement comme l'était
le traité de Maastricht fondateur de l'euro. Il n'a pas
la valeur symbolique d'une Constitution. Il apporte de légers
correctifs à Nice, mais pas de projet pour faire avancer
l'Europe.
Parce que la négociation se termine comme toujours
sur la base de ce que souhaitent les moins-disants. Mais comment
dire aux Français ou à leurs représentants,
comme on le fait depuis le traité de Maastricht : "Votez
"oui", on progressera dans le domaine social la prochaine
fois", alors que, cette fois-ci, pour la première
fois, ceux qui souhaitent aller plus loin sont minoritaires en
Europe ?
Parce que, comme le dit Wolfgang Munchau, économiste
allemand, "le problème de la Constitution, c'est qu'elle
laisse intact le système actuel de politique économique
qui est défaillant. Elle ne pourra tout simplement pas
constituer un cadre pour une union politique capable de supporter
une union monétaire à long terme. Valéry
Giscard d'Estaing, l'ancien président français qui
a présidé la Convention, a prédit que cette
Constitution durerait cinquante ans. Espérons qu'il se
trompe. S'il a raison, la Constitution pourrait bien survivre
à l'euro".
Parce que la gauche, forte de cinquante années
d'expérience européenne, perd l'espoir de voir l'Europe
sociale exister. En acceptant cette Constitution, on prépare
le peuple de gauche à un divorce inéluctable avec
l'ambition européenne. Je ne voudrais pas en être
complice.
J'entends les objections : "Vous serez isolés,
c'est une erreur historique." Nous serons isolés tant
que les conditions d'une réouverture du débat n'auront
pas été installées. Au lendemain d'un "non"
français, les européens convaincus, ceux avec lesquels
nous voulons avancer, devront retrousser leurs manches. Ils pourront
alors le faire sur la base de la dynamique qui aura été
créée par le "non" français pour
faire rebondir le projet européen autour de sa force, c'est-à-dire
son modèle social, tout en permettant à la grande
Europe de fonctionner sur une autre base que le mauvais traité
de Nice.
L'erreur historique, c'est Jacques Chirac qui l'a commise par
trois fois, en ignorant les préoccupations budgétaires
de notre allié allemand à Berlin en mars 1999, en
refusant que les décisions soient dorénavant prises
à la majorité des Etats et des populations à
Nice en décembre 2000 et, pendant la guerre en Irak, en
traitant ceux qui venaient enfin de nous rejoindre de mal élevés
qui devaient se taire.
Je suis européenne mais je suis aussi socialiste,
et, comme beaucoup de mes concitoyens, je m'inquiète du
devenir de notre modèle social. Sociale-démocrate,
je suis d'ordinaire peu adepte de la mystique des stratégies
de crise, comme je l'écrivais dans ces colonnes il y a
un an en dénonçant "ce gauchisme aigre-doux
qui dit "non" à la Constitution européenne".
Lucide sur la qualité des travaux de la Convention et
des régressions imposées par les chefs d'Etat et
de gouvernement, j'ai aussi conscience que l'Europe ne peut avancer
sans l'appui des citoyens. Cela suppose que ce qu'on leur propose
soit à la hauteur des défis à venir. Ce n'est
pas le cas avec ce texte.
Nous ne trouverons ni l'énergie pour rebondir ni l'unanimité
pour le changer. A l'heure des délocalisations, des menaces
sur les services publics et sur l'avenir de la protection sociale,
nous ne pouvons pas accepter de renvoyer, une fois encore, les
préoccupations sociales des citoyens aux calendes. C'est
pour cette raison que cette fois-ci, dire "non", c'est
redonner une chance à l'Europe.
Pervenche Berès est présidente de la Commission
économique et monétaire du Parlement européen.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris,
29 septembre 2004..
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