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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Oui, malgré la menace libérale
par Monique Chemillier-Gendreau
Les électeurs français appelés à
voter le 29 mai [2005] sont tentés, pour sanctionner
Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin, de tirer sur l'Europe.
Cela vient du fait qu'un choix binaire et réducteur leur
est imposé, à la confluence de choses très
positives mais menacées et d'autres très menaçantes
contre lesquelles il est urgent de s'élever.
Du côté positif, on portera très haut la
paix assurée après des guerres séculaires,
les droits de l'homme exigibles selon des procédures judiciaires,
les souverainetés bridées sans disparaître
et fondues dans un droit commun, les principes de solidarité
sociale, insuffisants mais anciens et réels, l'euro, enjeu
majeur de changements dans l'économie mondiale. Aucune
autre partie du monde ne peut se targuer d'avoir fait un tel chemin.
Ailleurs, les menaces sur les souverainetés (ou parfois
leur effondrement) entraînent des nationalismes mortifères,
la défense des droits individuels est un rêve lointain,
l'Etat de droit un slogan politique sans contenu. Les Etats abandonnent
le terrain de la solidarité aux communautés de croyants
- au risque de la montée des fanatismes. Cette Europe doit
maintenant clarifier ses rapports à la démocratie
et stopper la régression sociale qui la mine. Mais les
choses sont liées, de sorte que l'on ne pourrait exorciser
les dangers sans mettre en cause les acquis.
La menace principale est l'ultralibéralisme,
qui ruine les modalités de la solidarité qu'il faudrait
partout renforcer, et non fragiliser. Les avancées - et
il y en a de spectaculaires - sont au profit de certaines populations,
dans certaines zones, cependant que, dans l'ensemble du tissu
territorial, les secteurs déshérités le sont
de plus en plus : moins d'emplois, des services de santé
insuffisants pour tous, moins de transports transversaux, moins
de services postaux de proximité, moins d'écoles
de qualité.
Le meilleur de ce qui est offert à cette Europe est
réservé à son élite urbaine. Les classes
moyennes, longtemps profiteuses de l'évolution des choses,
comprennent mal les situations fragiles ou dégradées
qui leur sont faites désormais. Quant aux classes populaires,
partout elles sont ballottées entre chômage et précarité.
Exprimant les contradictions de la société européenne,
le texte ficelle étroitement les bienfaits et les menaces.
De ce fait, voter non, c'est ouvrir un réel danger
politique, car l'attelage hétéroclite du non
comprend ceux qui refusent de placer l'Europe sous le dogme de
la concurrence, mais aussi les souverainistes rétrogrades
- privilégiant le repli sur l'Etat, alors que le règlement
des difficultés ne dépend pas de l'échelle
choisie mais des principes qui doivent y présider - et
tout le fond de clientèle de l'extrême droite, qui,
sortant renforcé de cette victoire, laissera peu d'espace
aux partisans sincères d'une nouvelle dynamique européenne.
Le vote négatif de 1992 (auquel nous avons été
nombreux à appeler à gauche) avait laissé
un goût amer, par impossibilité de se démarquer
des nationalistes nostalgiques. Les partisans progressistes du
non, conscients de n'avoir guère proposé d'alternative
européenne depuis Maastricht, tentent de le faire aujourd'hui.
Mais ils se trouvent face à un considérable retard
politique.
Voter oui, c'est réaffirmer tout le prix que
l'on met à la paix, c'est apprécier les droits
et garanties offerts par l'Europe. Mais c'est aussi se bercer
d'optimisme, comme le font tous ceux qui, à gauche, appellent
au vote positif et sont confrontés au chômage persistant
et aux inégalités immaîtrisables. Longtemps
au gouvernement, ils sont lourdement responsables des avancées
incontrôlées du libéralisme.
Ainsi, les deux branches de l'alternative sont biaisées.
"Ne défaites pas l'Europe", nous supplient ceux
qui préfèrent le oui. "Mais le principe de
concurrence la défera", nous assurent les autres.
Nous avons donc été piégés, et
la querelle est stérile entre partisans du oui et du non
parmi ceux qui veulent à la fois l'Europe et le progrès
social.
Comment construire une sortie du piège dont les social-démocraties
sont responsables ? Légitimer le marché (considéré
à juste titre comme non nocif en soi) mais défendre
cependant la solidarité et les services publics, tel était
le pari. Toutefois, le brouet idéologique servi par des
alliances politiques opportunistes a comporté, sous couvert
de marché, une concurrence féroce rétrécissant
l'espace des services publics, pendant que s'enflait un discours
creux sur la "cohésion sociale", remède
de perlimpinpin à la fracture du même nom. Le résultat
est un mélange indémêlable d'ingrédients
contradictoires du développement des sociétés.
Là est l'ambiguïté qui permet ce débat
éprouvant, où chacun s'accroche à quelques
articles en négligeant les autres pour argumenter en faveur
de sa position. Or, des principes contradictoires ne peuvent cohabiter
sans que soit précisé lequel commande l'autre. Que
fera-t-on lorsque le "bien-être des peuples",
objectif de l'Union selon l'article I-3, par. 1 du projet de traité
constitutionnel, sera compromis par la "concurrence libre
et non faussée", autre objectif juxtaposé
au premier par l'article I-3, par. 2 ? L'article III-166, par.
2, indique bien que les "services d'intérêt
économique général" sont soumis aux
règles de la concurrence, dans la mesure où cela
ne fait pas échec à leur "mission particulière".
Mais précisément, cette "mission particulière"
n'est autre que celle d'intérêt général
! Est-elle compatible (un peu, beaucoup ou pas du tout) avec le
principe de libre concurrence ? Celui-ci est une menace pour la
communauté politique.
Comment peut-on réaliser le vivre ensemble si le système
lie la réussite et le gain des uns à l'échec
et à la perte de revenu des autres ? La libre concurrence,
posée comme principe, conduit à une solidarité
dégradée et relègue inéluctablement
le bien commun et les services publics qui en découlent
au rang d'exception concédée chichement aux plus
pauvres. Cette charité résiduelle affaiblit
la communauté politique, et l'Europe en est menacée.
Nous devons renverser le principe et l'exception. Le principe qui gouverne le projet européen doit être la recherche du bien commun, à travers lequel le lien social se construit et s'exprime. Le marché et la concurrence qui en découle doivent être en position d'exception et leur espace bridé en fonction de l'impératif du bien commun. Seul ce renversement fera de l'Europe l'alternative attendue au modèle qui, venu des Etats-Unis, gagne peu à peu le monde. Tel est l'impératif que la gauche divisée n'a pas su imposer. Un non régressif et hétérogène
n'y conduira pas, mais un oui aveugle reportera sine
die le mouvement de clarification qui s'impose au prix de dures
batailles.
Et pourtant nous devons choisir. Le non est un pari risqué,
car la renégociation n'est assurée ni dans son principe
ni dans son résultat. En revanche, les luttes déjà
menées contre le déficit démocratique européen
ont permis quelques avancées qui donnent la possibilité
de se battre à partir du oui. Mais il faudra contrôler
sans relâche ceux qui nous représentent. Le combat
portera sur l'Europe sociale et sur le développement de
cette "mission particulière" reconnue aux services
d'intérêt économique général.
Derrière ces deux mots se trouve le gisement du bien commun
que nous devons imposer comme justification du mandat reconnu
aux autorités européennes. Elles n'ont été
désignées que pour la protection du plus grand nombre.
Lorsqu'elles privilégient les intérêts de
quelques-uns, elles compromettent l'avenir de tous et méritent
d'être destituées.
L'excès de libéralisme creuse le fossé des inégalités. La peste de l'extrême droite s'y installe. Si le non l'emporte, elle s'en targuera et réduira les marges de manuvre du non progressiste. Si le oui triomphe
sans une mise sous contrôle incessante des gouvernements
nationaux et de l'appareil européen, les inégalités
poursuivront leur course et rallieront de nouvelles forces pour
les extrémistes. C'est pourquoi la menace du Front
national ne doit être instrumentalisée par personne.
Le monde entier est dans une zone de dangers particulière
: l'Europe n'y échappe pas. Le mot d'ordre simple défini
ci-dessus, en devenant une plate-forme politique, pourrait constituer
le fondement de la digue dont nous avons besoin.
Monique Chemillier-Gendreau est professeur émérite
de droit public et de sciences politiques à l'université
Denis-Diderot-Paris-VII. Point de vue publié par
le quotidien Le Monde, Paris, 14 mai 2005.
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