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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Europe : pour un non républicain
Le rejet du projet de Constitution européenne donnerait sa chance à une Europe des nations volontaires, unies sur un projet d'indépendance et de solidarité
par Jean-Pierre Chevènement
Le débat actuel sur la "Constitution européenne"
bute sur une contradiction de taille : d'une part il est assez
évident qu'une telle "Constitution" ne permettra
pas à l'Europe de relever les défis qui sont devant
elle. Mais d'autre part, le rejet par la France d'une telle "Constitution"
créerait en Europe un contexte géopolitique nouveau
dont il faut éclairer par avance les virtualités.
1. La "Constitution européenne" est
un outil inapproprié pour permettre à l'Europe d'enrayer
son déclin et de dominer son avenir. Sait-on que la part
de l'Union européenne dans les exportations mondiales a
régressé de 44,3 % à 37,3 %, soit 7 points
entre 1990 et 2001 ? Or, les règles inscrites dans la Constitution
ne pourraient qu'accélérer ce déclin : l'indépendance
de la Banque centrale empêche toute politique monétaire
et de change active face à l'hégémonie du
dollar. Le pacte de stabilité budgétaire interdit
toute relance. Le principe d'une "concurrence libre et non
faussée" est un obstacle pour toute politique industrielle.
Toute préférence communautaire, toute restriction
à la liberté d'établissement et à
la libre circulation des capitaux vis-à-vis de l'extérieur
est prohibée. Le projet de traité constitutionnalise
le désarmement unilatéral.
L'adoption de la "Constitution européenne"
interdirait de surcroît l'émergence d'une politique
extérieure réellement autonome, du fait de l'obligation
de consultation préalable à toute initiative de
politique étrangère (article I-40) et surtout de
la compatibilité obligée de la politique de défense
commune avec celle arrêtée dans le cadre de l'Otan
(art. I-41). On voit déjà en Irak à quoi
peut conduire notre participation à l'Otan. Faut-il en
rajouter dans la proclamation de notre inféodation ?
Comment par ailleurs le président de la République,
qui avait évoqué l'idée de "groupes
pionniers", a-t-il pu accepter les dispositions prévues
à l'article III-419 qui interdisent de fait les "coopérations
renforcées" ? Celles-ci sont soumises à une
proposition de la Commission européenne et une approbation
du Parlement européen et du Conseil européen statuant
- qui plus est - à l'unanimité, en matière
de défense et de sécurité commune !
Ajoutons qu'il ne sera pas possible de s'affranchir de la Constitution,
quand elle aura été adoptée, toute révision
n'étant possible qu'à l'unanimité.
Un coup d'arrêt est nécessaire. Un abîme
s'est déjà creusé entre l'Europe et les peuples
(pas seulement le nôtre). En témoigne le taux d'abstention
(57 %) aux dernières élections européennes.
2. Il faut pourtant qu'au XXIe siècle puisse
s'affirmer à l'échelle mondiale un acteur européen
stratégique. Cet acteur ne peut pas être l'Europe
à vingt-cinq ou à trente. L'avenir de la construction
européenne est clairement dans la géométrie
variable. C'est ce qu'un "non" républicain et
euroréaliste permettrait mieux qu'un oui de résignation
à dévaler encore et toujours plus la pente du déclin.
Voici l'Europe "à la carte" que dans l'intérêt de l'Europe même, il faudrait mettre sur pied :
la zone euro à douze a le mérite d'exister. Son architecture de politique économique et monétaire est en revanche à revoir de fond en comble,
une défense européenne est aussi souhaitable pour que la paix sur notre continent relève des Européens eux-mêmes. Elle impliquera forcément le petit nombre de pays qui ont fait l'effort de se doter des moyens nécessaires (une demi-douzaine au maximum),
en matière de recherche, la politique de la Commission ne peut remplacer la coopération entre les grands pays scientifiques (une demi-douzaine),
de la même manière, la politique industrielle doit rester de la compétence des Etats, ce qui n'empêche nullement les coopérations technologiques entre les pays avancés bien au contraire, on le voit avec Airbus, Ariane et Eurocopter.
Certains crieront à la dispersion, à l'éclatement,
à la fin de l'Europe ! Tout au contraire : ces politiques
à géométrie variable puiseront leur force
dans la légitimité démocratique des gouvernements
qui en feront leur affaire. Et au coeur de ces coopérations,
n'est-il pas inévitable, et d'ailleurs éminemment
souhaitable, que se retrouvent la France et l'Allemagne ? Ni l'une
ni l'autre n'ont en Europe de véritable substitut à
leur partenariat ! La Belgique, le Luxembourg et surtout l'Espagne
de José Luis Zapatero se retrouvent dans ce début
d'"Europe européenne", dont l'élargissement
à l'Italie devrait être le prochain objectif.
Selon les partisans du oui, le rejet par la France de la Constitution
européenne serait un véritable "saut dans le
vide" créant une situation géopolitique immaîtrisable.
Chacun sait qu'il n'en est rien. Nous reviendrions au traité
de Nice que ceux qui l'ont négocié devraient avoir
la pudeur de ne pas trop décrier. Il est certes mauvais,
mais il n'est pas pire, loin de là, que la "Constitution"
qu'on nous propose. Il a le grand mérite en particulier
de maintenir dans les votes au Conseil un raisonnable équilibre
entre les deux pays, favorable à la poursuite d'un partenariat
de longue durée.
Le traité de Nice complique certes un peu plus les règles
de formation d'une majorité qualifiée. Est-ce forcément
un mal ? Sur des questions politiques, la loi de la majorité
aura de la peine à s'appliquer dans un ensemble constitué
de bientôt trente peuples. Ainsi le traité de Nice
obligera inévitablement à des coopérations
renforcées de facto entre Etats. Dans l'Europe élargie,
il y aura ainsi place pour plusieurs cercles. Là encore
il faut compter sur les forces d'agrégation qui permettront
au noyau initial de "l'Europe européenne" de
s'étendre. La biologie montre que les organismes les plus
évolués sont des organismes complexes, structurés
autour de fonctions distinctes. L'Europe n'échappera pas
aux lois de l'évolution.
Les leaders du "oui" au sein du Parti socialiste
se réfugient derrière "l'identité"
de leur parti. En réalité, ils oublient que la vraie
tradition socialiste est celle non de l'européisme mais
de l'internationalisme qui conduirait aujourd'hui à privilégier
les rapports Nord-Sud. François Hollande était sans
doute trop jeune quand le congrès de Bagnolet, en 1973,
a défini une synthèse entre tous les socialistes
de l'époque qui s'énonçait ainsi : "L'Europe
sera socialiste ou ne sera pas". Cette synthèse tint
jusqu'à 1983 quand s'ouvrit, avec "le franc fort"
ce que Lionel Jospin appela "la parenthèse libérale".
On peut retrouver sans aucune peine, jusqu'en 1981, des déclarations
de François Mitterrand reprenant cette thèse, mot
pour mot. Les tenants socialistes du oui confondent "la parenthèse
libérale" et l'identité de leur parti. Bref,
ils veulent maintenir cette parenthèse ouverte contre ceux
qui, vingt et un ans après, pensent qu'il serait temps
de la refermer.
Du traité de Maastricht, il reste l'euro et des règles
paralysantes : Banque centrale n'ayant pas vocation à soutenir
la croissance et l'emploi, pacte de stabilité budgétaire
interdisant la déduction du montant des déficits
autorisés (3 % du PIB) des dépenses préparant
l'avenir (recherche, infrastructures, etc.), démantèlement,
au nom de la "concurrence", de la politique industrielle
et des services publics, etc. L'adoption de la "Constitution
européenne", dont M. Giscard d'Estaing fixait à
une cinquantaine d'années la durée de vie, donnerait
à toutes ces politiques paralysantes le sceau de l'irréversible.
C'est comme si les socialistes, après avoir entériné
la remise en cause des conquêtes sociales réalisées
par leurs grands-parents, confiaient à leurs arrière-petits-enfants
la tâche de pouvoir les restaurer un jour, par une révolution
plus que problématique !
L'argument massue des tenants socialistes du oui est qu'un
"non français" isolerait notre pays dans la social-démocratie
européenne et "ferait le jeu" des Etats-Unis.
Je doute que cette "Constitution" désarmante
et otano-compatible soit faite pour déplaire aux Etats-Unis.
Sinon, M. Blair l'eût-il signée ? Et surtout il serait
bon que nous décidions, du point de vue des intérêts
de la France et de l'Europe, qui en l'occurrence sont liés.
Un "non français" fragiliserait-il durablement
la position franco-allemande, comme le suggère M. François
Poncet ? Je suis beaucoup plus confiant dans la solidité
de la relation franco-allemande. Nos deux pays sont confrontés
à des problèmes similaires (chômage, désindustrialisation,
exigences excessives de la Commission en matière industrielle,
politique de l'euro fort menée par la Banque centrale)
et ils ont des intérêts géostratégiques
communs.
Dans la construction en Europe d'un acteur stratégique
à l'échelle mondiale, on ne peut, sans naïveté
ou rouerie, faire l'économie des contradictions et des
conflits inévitables. Un "non" français
à la Constitution européenne serait non pas un non
à l'Europe mais un "non républicain" à
l'abandon de la souveraineté populaire et des grands principes
de démocratie, de citoyenneté, de laïcité
et d'égalité posés par la Révolution
française. Il signifierait, après la phase d'expansion
libérale vers l'Est, le surgissement à l'Ouest de
notre continent d'une volonté démocratiquement exprimée
de réorientation de la construction européenne.
Ce serait un coup d'accélérateur donné
aux projets qui flottent dans l'air, de gouvernement économique
de la zone euro, de révision des statuts de la Banque centrale
et du pacte de stabilité budgétaire, de renouveau
de la politique industrielle et technologique, projets que l'adoption
de la "Constitution" empêcherait juridiquement
de mettre en oeuvre.
Un "non" républicain, euroréaliste,
donnerait sa chance à une Europe des nations volontaires,
unies sur un projet d'indépendance et de solidarité.
Certes, ce non républicain impliquerait de la part du peuple
français des efforts, mais il ouvrirait la porte d'un avenir
maîtrisé, sans lequel il ne peut y avoir pour aucun
peuple de démocratie véritable.
Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, président
d'honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC). Point
de vue publié par le quotidien Libération,
26 octobre 2004.
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