|
FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Europe : la mystification du plan B
par François Hollande
La démocratie n'est pas un risque, c'est une
chance. A moins d'un mois du scrutin, dont nul ne peut prévoir
l'issue, je ne regrette ni d'avoir consulté les militants
socialistes ni d'avoir souhaité un référendum.
J'ai la conviction que l'Europe politique ne peut pas se construire
sans l'adhésion réfléchie des citoyens. Je
fais donc confiance au peuple français, à sa lucidité
et à son intelligence collective.
Ce référendum est un moment de vérité.
La gauche doit d'abord être sincère. Nous n'avons
pas été européens avec Mitterrand pour ne
plus l'être sous Chirac. Je reste fidèle à
cette idée qu'il ne peut pas y avoir de gauche durable
sans cohérence entre le dire et le faire. Il faut tirer
toutes les leçons du passé : elles ne consistent
pas à tout mettre sur le dos de l'Europe lorsqu'on est
dans l'opposition, après avoir été à
l'initiative de tous les traités existants lorsque nous
étions au pouvoir.
Certes la tentation pouvait être forte d'utiliser ce
scrutin à des fins de politique intérieure. Le résultat
alors n'aurait pas fait de doute. J'ai refusé ce calcul
dont l'Europe aurait fait seule les frais.
Nos concitoyens s'interrogent légitimement sur le contenu
du traité. Mais ils veulent aussi connaître les conséquences
de leur choix. Il est donc indispensable que chacun dise le chemin
qui s'ouvre derrière la décision qu'il propose.
Notre oui n'est pas seulement celui des socialistes français.
Il est celui d'une famille, celle du Parti socialiste européen,
en lien avec la Confédération européenne
des syndicats.
Cette solidarité dépasse le moment actuel. Elle
confirme une convergence d'action entre socialistes européens.
Elle n'efface pas les spécificités nationales. Mais
elle a permis déjà de mener au Parlement européen
des combats victorieux contre la présence de M. Buttiglione
au sein de la Commission après ses propos homophobes ou
contre le projet de directive Bolkestein.
Nous concevons le traité constitutionnel à la
fois comme une avancée et un point de passage. Et
c'est dans ce cadre que nous travaillons à des propositions
qui s'inscrivent comme autant de différenciations entre
la gauche et la droite à l'échelle européenne
:
un gouvernement économique de la zone euro.
L'assouplissement du pacte de stabilité, adopté
en dépit des rodomontades de la BCE, prouve que rien n'est
intangible. Demain, l'eurogroupe pourra participer à la
définition de la politique macroéconomique, y compris
en matière de taux de change.
une coordination budgétaire active. Un programme
de grands travaux européens,le développement de
la recherche pour soutenir une politique industrielle innovante
supposent un budget européen renforcé. En rester
à 1 % du PIB européen, comme le soutient la droite
française, est un abandon de toute ambition en matière
de préparation de l'avenir.
 une loi européenne sur les services publics. L'article
III-122 du traité la rendra désormais possible.
un traité social fixant des critères de
convergence. La qualité des emplois et un haut niveau de
protection sociale participent non seulement du renforcement du
modèle social européen, mais aussi d'un soutien
à la demande intérieure et d'une politique active
de lutte contre le chômage.
une avant-garde. Les coopérations renforcées
sont sensiblement assouplies par le traité constitutionnel
(I-44, III-416 à 423). La zone euro en fournira la base.
C'est donc le oui qui crée la dynamique.
Les socialistes européens, les syndicalistes, les représentants
de la société civile ont joué un rôle
moteur dans l'écriture du texte. Tout ce qui n'a pas été
obtenu constitue un programme pour la suite. Car le traité
porte en lui-même les éléments de son dépassement.
Les avancées qu'il faut saisir comme autant d'acquis irréversibles
qui serviront de levier.
C'est ainsi que nous concevons le droit de pétition,
la clause sociale transversale à toutes les politiques
européennes, les droits fondamentaux invocables devant
la Cour de justice, la conférence sociale annuelle instaurant
un véritable dialogue social européen... Avec le
oui, le mouvement d'émergence de l'Europe politique et
sociale est enclenché.
Le chemin que nous proposons est clair. Convenons que
la voie du non est plus obscure. Il y a d'abord la diversité
des non - en France comme dans toute l'Europe. Comment interpréter
une victoire du non ? Comme une aspiration à plus de fédéralisme
? De souverainisme ? De libéralisme ? De communisme ?
Et, d'un point de vue de gauche, où trouver des appuis
nécessaires ? Dans quels grands partis européens
? Dans quels pays ? Mais admettons, même ces réserves
une fois levées, quel serait le contenu de ladite renégociation
?
Olivier Besancenot a raison de ne pas se poser la question.
Refusant le pouvoir ici, comment peut-il le prendre en Europe
? Marie-George Buffet, cohérente avec la position constante
du PCF sur l'Europe, suggère que les"peuples"
écrivent un nouveau texte.
Mais comment les réunir autrement que par les gouvernements
qu'ils se sont librement donnés. Jean-Pierre Chevènement
n'a jamais voulu ni Constitution ni Europe fédérale
; dès lors, le traité de Nice lui paraît excellent.
Aussi faut-il examiner les propos de ceux qui se prétendent
les "européens du non". Que nous disent-ils ?
"On garderait les parties I et II pour enlever la partie
III qui reprend les traités antérieurs". Etant
entendu que la partie III demeurerait en vigueur et que les parties
I et II s'avéreraient, tout compte fait, parfaitement acceptables,
la fameuse renégociation accoucherait du même traité,
mais en deux morceaux distincts et de même valeur juridique.
Le produit serait le même, il n'y aurait que la couverture
qui changerait !
Où serait en effet la différence ? Ce serait
le même texte en moins bien. Car se priver de la partie
III reviendrait de facto à renoncer à pas moins
de trente-cinq dispositions nouvelles qui améliorent sensiblement
les traités actuels.
Trois d'entre elles figurent parmi les avancées arrachées
par la gauche : la clause sociale générale (art.
III-117), la base juridique pour la loi sur les services publics
(art. III-122), la coordination des politiques économiques
de la zone euro (III-194). Vous aviez une Constitution en couleurs
? Vous aurez la même en noir et blanc ! Brillante renégociation...
Le scénario de politique-fiction du plan B s'avère un peu plus ubuesque à chaque fois qu'il se dévoile. Qui assumerait la conduite des négociations ? "Les experts de Bruxelles travaillent sur toutes les hypothèses" , nous explique-t-on doctement. Nous serons donc sauvés par M. Barroso !
Faute de traité, on conviendrait d'un accord intergouvernemental
à l'amiable sur des règles de fonctionnement de
l'Union. Plus de Constitution donc, mais un saucissonnage d'autant
plus hasardeux qu'il n'est pas acquis que donner un petit bout
à tout le monde fasse un bon compromis. Quant aux modalités
de ratification, exit le suffrage universel direct des peuples,
la voie parlementaire ou le cénacle des chefs d'Etat feraient
l'affaire !
Le plan B s'avère ainsi une mystification peu démocratique.
Si la France dit non, une chose serait sûre : c'en serait
fini du traité constitutionnel européen. Le non
doit l'assumer, il aboutit à son propre résultat
: ce serait non, un point c'est tout.
Laissons le catastrophisme : effectivement l'Europe en resterait
aux traités actuels, c'est-à-dire au grand marché
sans le modèle social.
Nous aurions dit non au plus social de tous les traités
de l'histoire de la construction européenne. Et il n'existe
aucune garantie que les avancées qui sont aujourd'hui sur
la table pourraient se retrouver dans un texte futur.
Une opportunité historique aurait été
manquée. Et le temps ne se rattrape jamais.
C'est dans la comparaison des deux chemins que les socialistes
ont trouvé les raisons de leur vote. Le oui ouvre des portes.
Le non les claque... sur les doigts des Européens.
François Hollande est premier secrétaire
du Parti socialiste. Point de vue publié par le quotidien
Le Monde, Paris, 4 mai 2005.
|