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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__"Pour moi, cest oui"
par Lionel Jospin
"Le débat qui s'engage au sein du Parti
socialiste sur la ratification du traité constitutionnel
approuvé par les gouvernements de l'Union européenne
est crucial. A l'exception des Verts, qui comme nous s'interrogent
encore, les autres partis français ont déjà
pris position - souvent sans débattre - pour le oui ou
pour le non. Notre décision, chacun le sait, aura des conséquences
considérables pour la position de la France, pour l'avenir
de l'Europe, pour le mouvement socialiste. Pourquoi devons-nous
choisir le oui ? Le Parti socialiste a toujours été
européen.
Il le fut avec Jaurès, contre les nationalismes
et la guerre. Il le fut avec Blum revenu de la déportation,
pour travailler aux fondements d'une nouvelle Europe, démocratique
et pacifique. Si l'idée européenne ne résume
pas le socialisme, elle est essentielle à son identité.
Il est vrai que l'écart entre notre ambition pour l'Europe
et sa réalité nous a plusieurs fois portés
à nous interroger. Mais les imperfections de l'Europe ne
nous ont jamais conduits jusqu'ici à lui dire non. Avec
François Mitterrand, nous avons connu ces moments d'hésitation.
En 1973, dans l'opposition, il a provoqué une discussion
au Parti socialiste et mis en jeu sa démission parce qu'il
craignait que son parti ne s'éloignât de sa vocation
européenne. Son orientation l'emporta et j'étais
à son côté. En 1983, devenu président
et face aux difficultés économiques et politiques,
il préféra l'engagement européen à
l'aventure solitaire de la France. Premier secrétaire du
PS, j'ai, avec les socialistes, appuyé ce choix. En 1992,
François Mitterrand a souhaité un référendum
pour ratifier le traité de Maastricht. Bien que peu enthousiasmé
par les conditions du vote, j'ai refusé le non.
Quand j'ai assumé la responsabilité du gouvernement,
après 1997, j'ai pu toucher de près l'inévitable
complexité d'une construction européenne conduite
par quinze nations libres. J'ai exclu la stratégie de rupture,
qui m'était parfois suggérée, et mon gouvernement
a pu, par la conviction, la proposition, en trouvant des alliés,
faire évoluer les préoccupations de l'Union européenne
vers l'emploi, la politique sociale, la coordination des politiques
économiques, la régulation de la mondialisation,
la sécurité maritime et même la moralisation
du sport. Il n'est pas exact que l'Europe soit véritablement
libérale - sinon, on ne distinguerait pas son modèle
du modèle américain. Au moins, l'ai-je laissée
moins libérale que je l'avais trouvée. Et les obstacles
que nous avons rencontrés pour aller plus loin sont plus
souvent venus de Paris (d'un président de droite) que de
Bruxelles.
Aujourd'hui, alors que les socialistes sont dans l'opposition,
doivent-ils, à propos de la ratification du traité
constitutionnel, opérer une rupture par rapport à
leur tradition ? Je ne le crois pas. A l'examen, les raisons
du oui l'emportent largement sur la tentation du non. J'en
citerai trois.
1ERE RAISON : le traité constitutionnel est un compromis acceptable. Certes, il n'incarne pas l'idéal socialiste. On serait surpris du contraire, puisqu'il a été élaboré par les représentants de courants politiques opposés et de pays différents. Mais il reprend les valeurs et les principes de liberté, de solidarité et de progrès des grandes démocraties. Il aurait pu sans doute être meilleur, après la négociation finale entre gouvernements, si la diplomatie française avait été plus convaincue, plus convaincante et s'était moins isolée. Tel qu'il est - et que chacun lise le texte pour balayer les caricatures ! - ce traité crée une meilleure architecture institutionnelle et n'entraîne aucune régression par rapport aux traités précédents dont il opère la mise en ordre. Je ne vois donc pas pourquoi les socialistes devraient renier à son propos leurs votes européens antérieurs. Le traité permet
même, sur des points importants, des pas en
avant significatifs. C'est le cas pour la Charte des droits
fondamentaux, l'objectif du plein-emploi, les droits sociaux,
les services publics, le gouvernement économique de la
zone euro, le rôle des partenaires sociaux, les droits du
Parlement européen et des Parlements nationaux, la démocratie
participative et la possibilité d'initiatives citoyennes.
On entend dire que le traité serait un "carcan"
qui "constitutionnaliserait" les politiques de l'Union.
Laurent Fabius, dans son premier mouvement, a fait justice de
cet argument en marquant qu'on pouvait changer les politiques
européennes et mener des politiques sociales sans changer
le traité. Aux socialistes de le faire le moment venu.
D'ailleurs, le traité n'est pas une Constitution. S'il
l'était, l'Union européenne serait un seul Etat,
fédéral ou unitaire, et les Européens un
peuple. Ce n'est pas le cas. La France reste la France et les
Français, les Français. Une Constitution régit
les rapports entre un Etat et ses citoyens. Ce traité constitutionnel
organise les relations entre les Etats membres d'une Union. Il
est "le règlement intérieur nécessaire
de l'Union élargie", comme l'a dit justement Hubert
Védrine. Ce cadre laisse chaque pays membre libre de mener
sa politique, de droite ou de gauche. Quant à l'orientation
de l'Union européenne, elle dépendra comme toujours
de la nature des politiques concrètes qui y seront menées.
A nous de définir des orientations susceptibles de convaincre
et d'entraîner les autres vers une vraie politique sociale.
2EME RAISON : la thèse d'une crise européenne
salutaire est chimérique. Une partie de ceux qui souhaitent
une crise européenne ne désirent tout simplement
pas l'Europe. C'est le cas de la droite extrême et des souverainistes,
qui opposent la Nation et l'Europe, ne consentent qu'à
de vagues coopérations entre Etats, alors que la France
serait à coup sûr affaiblie sans l'Europe. Parmi
les européens sincères, certains disent que l'Europe
a besoin d'une crise, d'une sorte d'électrochoc pour repartir
plus forte. L'image est trompeuse, car ceux qui prennent le risque
de la crise ne savent pas comment la dénouer. Le refus
du texte proposé aujourd'hui ne nous fournira pas demain,
par miracle, un traité conforme à nos vues. Nos
partenaires ne se plieront pas soudainement à nos exigences.
Il faudra trouver unanimement un compromis - forcément
proche de l'actuel - ou persister dans la crise.
La première conséquence d'un blocage européen
serait de laisser le champ libre aux Etats-Unis. Débarrassée
de l'URSS et trop indulgente avec une Russie qui durcit dangereusement
son régime, non encore dégrisée, malgré
ses déboires en Irak, de ses rêves de puissance absolue
et de l'illusion unilatéraliste, l'Amérique préfère
aujourd'hui une Europe entravée à une Europe active.
Si l'Union s'enlise dans un débat institutionnel non résolu,
elle détournera son énergie des grandes questions
prioritaires : la croissance, l'emploi, le progrès social,
la recherche, la sécurité, l'intégration
harmonieuse des nouveaux membres (essentielle pour bien traiter
la question des délocalisations). Elle vivra dans l'aigreur
et le conflit interne et aura plus de mal encore à prendre
des initiatives de politique extérieure, alors que le monde
en aurait besoin. 
La deuxième conséquence négative
sera pour la France. Si, comme pays fondateur, elle prend la responsabilité
de déclencher la crise, elle connaîtra un surcroît
d'isolement. Déjà, aujourd'hui, sa situation n'est
pas favorable. Après avoir pris une position juste sur
l'Irak, nos autorités ont multiplié les erreurs
en Europe. Elles ont montré trop d'arrogance, fustigé
les pays de l'Est, maltraité la Commission, remis en cause
nos obligations vis-à-vis des traités en matière
budgétaire et sacrifié un commissaire européen
reconnu, respecté, qui avait du poids dans la Commission
(Pascal Lamy avait seulement le défaut d'être socialiste)
pour n'obtenir finalement qu'un humiliant strapontin dans le nouvel
exécutif européen. Notre influence a donc décru.
Nous ne la restaurerons pas par un refus du traité. Les
gouvernements démocratiques que sont nos partenaires n'attendent
pas de nous un surcroît de brutalité ou un électrochoc.
Il ne faut pas imaginer un instant qu'à l'issue d'une confrontation
supposée brève les autres pays de l'Union, qui sont
nos égaux, vont accepter docilement une architecture de
l'Europe décidée unilatéralement par nous.
Ce scénario n'a pas la moindre crédibilité.
La méthode de l'Europe est le compromis; si on convainc,
on avance; on n'avance pas par ultimatum. Le choix du non par
les socialistes français les isolerait. Les forces politiques
susceptibles d'exercer les responsabilités du pouvoir dans
les différents pays européens acceptent aujourd'hui
le compromis réalisé par le traité, même
si, j'imagine, il ne les satisfait pas entièrement. La
Confédération européenne des Syndicats l'approuve.
Les autres partis socialistes d'Europe appellent à voter
oui. Notre place naturelle est avec eux. Dire oui est aussi un
enjeu pour la gauche en France. Notre stratégie a été
depuis trente ans de la rassembler. Mais nous l'avons toujours
fait selon nos convictions, en restant fidèles à
notre histoire et sans jamais renoncer à notre identité,
notamment sur l'Europe. Cette gauche est diverse : elle comprend
les communistes - qui avaient amorcé une évolution
sur l'Europe - et aussi les radicaux et les Verts. La vocation
de la force principale, le Parti socialiste, n'est pas de nourrir
l'argumentation des autres mais de faire progresser les choses
en partant de ses idées. Enfin, le paradoxe de la démarche
du non c'est qu'elle déplace l'attention des Français
de la véritable crise politique qui secoue sous nos yeux
le pouvoir exécutif et la majorité dans notre pays
vers le mythe d'une crise salvatrice pour l'Europe, dont on peut
craindre qu'elle trouble d'abord le Parti socialiste.
3EME RAISON : le non au traité n'est pas la meilleure
façon de dire non à Jacques Chirac et au gouvernement.
On affirme que beaucoup de nos concitoyens et de socialistes ont
gardé un mauvais souvenir de leur vote de 2002 pour Jacques
Chirac et qu'ils sont peu enclins à recommencer à
l'occasion d'un référendum. On admettra que je suis
bien placé pour les comprendre. Mais dire oui à
l'Europe n'est pas dire oui à Jacques Chirac. Déjà, on ne peut reprocher au président de la République d'envisager un référendum, puisque nous le lui avons expressément demandé. Après tout, n'ayant pas négocié ce traité et lui trouvant quelques défauts, nous pouvions suggérer au pouvoir de le faire ratifier par la voie parlementaire, puisqu'il dispose d'une large majorité dans les deux chambres et donc au Congrès. Nous avons agi différemment : assumons-le. S'il y a un référendum, il ne s'agira pas de voter pour ou contre Jacques Chirac mais d'approuver ou non un traité adopté par vingt-cinq gouvernements. C'est à nos partenaires que nous adresserons une réponse et à personne d'autre. Si cette réponse était négative, le choc serait à Bruxelles, pas à Paris. Car nous savons bien que le président ne tirerait aucune conséquence d'un tel vote, pour ce qui est de sa fonction.
J'entends dire aussi qu'il faudrait voter non parce que les
Français seraient tentés de le faire. En somme,
il faudrait les précéder pour être sûrs
de les suivre. Mais les Français n'ont pas fait connaître
leurs intentions. Ils seront maîtres de leur vote ; quant
à nous, soyons responsables de nos choix. Nos concitoyens
auront plus de chance de voter oui si nous les y appelons. Et
s'il y a un risque à prendre, prenons-le de façon
réfléchie et selon notre conviction. J'ajoute que
si le non l'emportait en France avec l'aide des socialistes, ils
en seraient tenus pour responsables, alors que si nous avons dit
oui, en faisant notre devoir, c'est le président qui porterait
le poids de l'échec. De toute façon, dire non à
l'Europe pour des motifs de politique intérieure serait
un contresens. On sait bien que le projet historique européen
ne pourrait se construire s'il devait être remis en cause
à chaque alternance, chez nous ou ailleurs. C'est le message
que nous ont transmis tous les grands européens. Si nous
faisons de la politique intérieure, faisons-le sur les
problèmes nationaux. Ils sont nombreux et ils sont lourds.
Les millions de personnes qui ont protesté depuis deux
ans contre la diminution des retraites, la fragilisation de la
Sécurité sociale, la montée du chômage
et tant de mesures injustes, les électeurs si nombreux
qui ont fait les succès socialistes aux élections
régionales, cantonales puis européennes savent que
les problèmes qu'ils rencontrent aujourd'hui résultent
d'une politique conduite à Paris et seront résolus
à Paris et non à Bruxelles.
Nous diviser sur l'Europe au lieu de nous unir contre la droite
serait faire à celle-ci un cadeau inespéré.
Ne faisons pas de l'Europe un bouc émissaire : soulignons
les erreurs et les échecs de la politique du gouvernement
en France et avançons nos propositions. Elles sont attendues
et espérées par les Français. La vision politique
doit inscrire l'action présente dans un temps plus long.
Les choix que vont faire les socialistes aujourd'hui devront être
assumés demain s'ils se trouvent à nouveau au pouvoir.
Un non de la France provoqué par eux ne laisserait qu'une
alternative : l'impasse ou la volte-face, c'est-à-dire
la crise longue ou le reniement. Le choix du oui peut ouvrir le
chemin de la relance de l'Europe. Cette relance passe par les
propositions constructives que les socialistes sauront faire aux
Français et dont ils doivent progressivement convaincre
les Européens, conformément à ce qu'on peut
espérer de la France".
Lionel Jospin. Point de vue publié par l'hebdomadaire,
le Nouvel Observateur, Paris, 23 septembre 2004.
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