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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__L'Europe puissance contre la tentation de la neutralité
par Pierre Lellouche
Jouant sur la fibre de l'anti-atlantisme, voire de l'anti-américanisme
si répandu en France, l'un des angles d'attaque couramment
employé par les adversaires du traité consiste à
affirmer qu'avec la Constitution qui nous est proposée,
l'Europe serait désormais totalement inféodée
aux Etats-Unis. Loin de l'idéal d'une "Europe puissance"
rêvée par le général de Gaulle et reprise
par tous ses successeurs, nous aurions simplement une "Europe
caniche" à la solde de George W. Bush. L'argument
est repris en choeur, tant par les communistes que par l'extrême
droite, en passant par les souverainistes de tout crin. Il faut
lui tordre le cou sans remords.
En vérité, le traité apporte un certain
nombre d'innovations majeures sur la voie d'Europe de la défense,
même si, à mes yeux, il ne va pas assez loin en matière
industrielle ou en ce qui concerne la fixation du niveau des dépenses
militaires et ne résout pas les divergences politiques
qui demeurent entre Européens sur les ambitions stratégiques
de la future Union : "Europe européenne, indépendante
et contre-poids des Etats-Unis" ou "deuxième
pilier de l'Alliance euro-atlantique".
Il n'empêche que 5 grandes innovations reflétant
le contexte de l'après-guerre froide méritent d'être
soulignées :
1) Les crises de l'après-guerre froide
(Balkans, Afghanistan, Irak) ont montré pour l'Europe la
nécessité de se doter d'une autorité politique
capable d'être la voix et le visage de l'Europe. Ce sera
chose faite avec l'institution d'un président du Conseil
européen (article I-22) élu pour 5 ans avec un mandat
de deux ans et demi renouvelable et d'un ministre des Affaires
étrangères (article I-28) qui, à la tête
du service diplomatique unifié de l'Union européenne,
aura à sa disposition les moyens qui lui font actuellement
défaut. Ces nouveautés, attendues, donnent enfin
un visage et "un numéro de téléphone"
à l'Europe, pour reprendre la formule célèbre
- et ironique - utilisée par Henry Kissinger après
la première guerre du Golfe.
2) Pour la première fois, le principe
d'un destin commun de sécurité est affirmé
entre les Etats membres. La Constitution introduit en effet
une clause de défense mutuelle (article I-41 para. 7) :
"Au cas où un Etat membre serait l'objet d'une agression
armée sur son territoire, les autres Etats membres lui
doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir,
conformément à l'article 51 de la charte des Nations
unies". La défense, qui avait été exclue
à l'origine de la construction européenne à
la suite de l'échec de la CED, se trouve donc à
présent replacée au coeur de celle-ci. Cette clause
est d'autant plus nécessaire que le traité de l'UEO,
qui préexistait à l'Otan, n'est plus en vigueur.
Elle est complétée par une clause de solidarité
entre Etats membres (article I-43), y compris en cas d'attaque
terroriste, comblant ainsi une lacune dans le monde incertain
et dangereux qui est celui de l'après-11 Septembre et de
l'après-11 mars à Madrid, où la solidarité
face aux nouvelles menaces est plus que jamais nécessaire.
3) La Constitution définit à son article
III-309 les types de missions que l'Union pourra accomplir pour
promouvoir la paix sur notre continent et dans le monde. Elle
les élargit pour inclure, au-delà des missions traditionnelles
dites "de Pétersberg" (aide humanitaire, sauvetage,
opérations de gestion de crise incluant le déploiement
de forces de maintien ou de rétablissement de la paix),
des missions nouvelles de désarmement, de prévention
des conflits ou de stabilisation postconflit, qui permettront
à l'Europe d'agir au service de la paix et de ses intérêts
stratégiques. Pour ce faire, les Etats membres s'engagent
(article I- 41 para. 3) à mettre à disposition de
l'Union des capacités civiles et militaires répondant
aux objectifs définis par le Conseil européen. Il
s'agit, en particulier, d'une douzaine de groupes de combat tactiques
multinationaux, rapidement déployables, dont la création
est envisagée d'ici à 2007, les Etats membres s'engageant
par ailleurs à se doter de capacités additionnelles.
4) Elle organise, pour ceux des Etats membres qui
souhaitent aller plus loin, la possibilité d'engager
des coopérations renforcées (article I-44),
voire d'établir entre eux une coopération structurée
permanente (prévue par les articles I-41 para. 6 et III-312),
en pratique à partir du coeur franco-britannique.
5) Cette ambition en matière de défense
européenne s'appuie sur un socle industriel qu'organisera
l'Agence européenne de défense (article I-41 para.
3). Celle-ci sera chargée notamment de codifier les procédures
d'acquisition d'armement sur les marchés européens,
de favoriser le développement du secteur européen
de l'armement et de veiller à une plus grande cohérence
en matière capacitaire.
Ces avancées institutionnelles sont la transposition
au plan du droit des évolutions esquissées depuis
le sommet franco-britannique de Saint-Malo, en 1998, pour permettre
à l'Europe de la défense de prendre progressivement
corps.
Désormais, nous pourrons, dans le respect du
principe de l'autonomie de décision de l'Union européenne
et de chacun des Etats membres, décider d'agir, au choix,
selon 3 modalités :
soit agir avec nos alliés américains dans
le cadre de l'Otan, ce qui restera l'hypothèse la plus
probable en cas de crise majeure : c'est ce que nous Français
avons fait, en y prenant toute notre place, au Kosovo comme en
Afghanistan, où nous avons même assuré le
commandement des forces alliées.
soit agir sans les Américains, mais en bénéficiant
du plein accès aux moyens de planification et de soutien
de l'Otan : c'est la mission qu'assure aujourd'hui l'Union européenne
en Bosnie, dans le cadre des accords dits "Berlin +".

enfin, 3e hypothèse, l'Union peut agir de
façon autonome, hors Etats-Unis et hors Otan, avec
des moyens de planification et de conduite des opérations
en propre. C'est ainsi que l'Union est intervenue en 2003 en République
démocratique du Congo avec l'opération "Artémis"
en Ituri.
Cela posé, il faut avoir la lucidité de reconnaître
que la Constitution est loin de régler tous les problèmes
:
elle ne tranche pas le débat entre "euro-atlantistes"
et "euro-gaullistes". La politique de
défense et de sécurité de l'Union respecte
à la fois "les obligations découlant du traité
de l'Atlantique Nord pour certains Etats membres qui considèrent
que leur défense commune est réalisée dans
le cadre de l'Otan" et elle est "compatible avec la
politique commune de sécurité et de défense
arrêtée dans ce cadre". Ce libellé ne
fait, sur ce point, que reprendre, au mot près, les formulations
des traités précédents actuellement en vigueur.
Autrement dit, la politique européenne de défense
s'inscrit dans le cadre de l'Alliance euro-atlantique, mais ne
se limite pas à celle-ci et, en tout état de cause,
il est archi-faux de prétendre que Washington pourra, avec
l'adoption de la Constitution européenne, entraîner
à l'avenir les Européens dans une guerre qu'ils
ne souhaiteraient pas !
elle ne résout pas non plus l'incongruité
que représente la neutralité de certains Etats-membres,
anachronisme hérité de la guerre froide, alors que
cette neutralité n'a dans le monde d'aujourd'hui, à
l'évidence, plus aucun sens;
l'Agence européenne de défense organise,
certes, la coopération entre les Etats et il faut s'en
réjouir, mais le marché de l'armement reste une
exception à la règle de la liberté de circulation
des biens et des capitaux posée par le traité de
Rome de 1957, ce qui constitue, quoi qu'on en dise, un frein à
sa croissance et à son développement;
enfin, le décalage du niveau de dépense
et de puissance entre les deux rives de l'Atlantique reste intact.
J'étais de ceux qui avaient souhaité qu'une clause
comportant un niveau minimum consacré aux dépenses
de défense, libellé en pourcentage du PNB, soit
incluse dans le traité, ce qui aurait concrétisé
dans les faits l'engagement de défense mutuelle.
C'est bien là en effet que réside le coeur
de l'impuissance européenne. On ne dira jamais assez,
en effet, que les 450 millions d'Européens dépensent
collectivement et en valeur absolue deux fois moins pour leur
défense et leur sécurité que 280 millions
d'Américains. De plus, les Européens dépensent
mal : leurs dépenses militaires sont éparpillées
entre 25 budgets nationaux, et leurs forces armées sont
encore largement façonnées sur un modèle
de défense territoriale hérité de la guerre
froide, alors que nous avons besoin aujourd'hui de forces mobiles,
projetables et utilisables avec un très court préavis.
Le résultat, c'est aujourd'hui des capacités de
projection de forces 5 fois, voire 10 fois inférieures
à celles des Etats-Unis. Ceux qui, comme M. Fabius il y
a 15 ans, réclamaient les "dividendes de la paix"
ou qui, comme M. Jospin, ont allégrement sabré,
pendant 5 ans, dans les dépenses militaires, trouvent là
les résultats de leur politique. Dans ces conditions, prétendre
que la Constitution "inféoderait" l'Europe aux
Etats-Unis n'est rien moins qu'une contrevérité
qui frise la désinformation. La Constitution, loin
de la caricature d'une "Europe caniche", laisse ouvert
le chemin de l'"Europe puissance",
à condition que les Européens veuillent bien s'en
donner les moyens.
Cela suppose une volonté et, à cet égard,
le problème est moins "l'atlantisme", que l'on
vilipende volontiers en France, que la tentation, largement répandue
sur tout le continent, à commencer par l'Allemagne, d'une
sorte de neutralité postmoderne, du rêve de devenir
une sorte de grosse Suisse qui vivrait heureuse, loin des soucis
du monde qui l'entoure. Aux antipodes de cette dangereuse utopie
habermassienne, de ce continent d'"aoûtiens permanents"
pour reprendre la formule de Glucksmann, l'Europe puissance passe
par le sursaut de la volonté. La Constitution en offre
les moyens juridiques. Il revient aux peuples, aux hommes politiques
et aux hommes d'Etat européens de la réaliser.
Pierre Lellouche est député de Paris,
secrétaire national à la défense de l'UMP,
président de l'Assemblée parlementaire de l'Otan.
Point de vue publié dans le quotidien Le Figaro,
Paris, 17 mai 2005.
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