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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__La fin programmée de l'Union européenne
par Jacques Nikonoff
Peut-on prendre de la hauteur et tenter d'entrevoir ce que
sera l'Union européenne dans cinq, dix ou quinze ans ?
A l'instar des mouvements des plaques tectoniques, il existe aussi
une tectonique européenne. Nous l'avons déjà
sous les yeux : chômage bloqué à 10 % depuis
vingt ans ; démantèlement systématique des
services publics; augmentation des inégalités; montée
de l'abstention et de partis populistes ou d'extrême droite.
La mise en oeuvre de la Constitution européenne va accélérer
cette tendance morbide. Comment en serait-il autrement ? Cette
Constitution ne fait que reprendre les traités antérieurs
sur lesquels se sont appuyées les politiques européennes
qui ont conduit à ce désastre. Privée de
la volonté et des attributs de la puissance, l'Union ainsi
conçue va jeter plus encore les peuples les uns contre
les autres. Il n'y a pas aujourd'hui d'Europe politique et il
n'y en aura pas davantage demain avec la Constitution proposée.
Alors que la politique est un dessein collectif qui donne un
sens à l'histoire, la Constitution organise la soumission
aux forces impersonnelles du marché. Nul élan
du coeur, nul engagement n'est sollicité des peuples européens.
Dans 15 pays sur 25, les citoyens auront même été
privés de référendum pour s'exprimer sur
la loi suprême qu'est une Constitution. Ce dessein politique,
l'UE ne peut l'assumer dans la configuration actuelle. Mieux vaudrait
le reconnaître, au lieu de susciter de graves désillusions
qui, déjà, se retournent contre leurs auteurs et
l'Union elle-même.
L'Europe à vingt-cinq repose sur quatre ensembles
de pays aux intérêts politiques et stratégiques
profondément divergents. La Grande-Bretagne en est
le premier. Elle est, avant tout, atlantiste. Tournée vers
le grand large, elle est américaine de langue, d'histoire,
de culture, de coeur et d'esprit. Nous aimons tous la Grande-Bretagne.
Mais elle est assise sur un strapontin dans l'UE, ne participe
pas à l'euro et bloque toutes les tentatives - modestes
- d'harmonisation fiscale et sociale.
La guerre des Etats-Unis contre l'Irak était le test
qui aurait permis d'affirmer l'identité et la puissance
de l'Union, lui donnant l'occasion de montrer la cohérence
de son orientation politique, de rappeler son indépendance
vis-à-vis des Etats-Unis, d'oeuvrer pour la paix, de jouer
un rôle décisif sur la scène internationale.
Ce fut, à l'initiative britannique, l'impuissance politique,
la division, l'alignement sur George W. Bush, la guerre, le vide
sur le plan international.
Les trois anciennes dictatures fascistes (Espagne, Portugal
et Grèce) sont le deuxième ensemble. Elles doivent
énormément à l'Union, ont beaucoup reçu,
et l'UE a puissamment contribué à réencastrer
ces pays dans la démocratie. Sous perfusion permanente
de fonds européens, ils acceptent toutes les directives
qui passent dans la crainte de perdre leurs financements. Ils
sont désormais en concurrence avec les nouveaux pays entrants
qui, eux aussi - à juste titre -, veulent des fonds pour
se développer. Leur ambition européenne, pour l'instant,
est faible.
Lors de la crise irakienne, ils se sont placés sous
la coupe des Etats-Unis (la Grèce n'a pas envoyé
de troupes). Ils conçoivent l'UE comme un guichet utile
à leurs propres besoins de développement et non
comme une communauté de destin et l'aile marchante de l'Union
vers la Méditerranée.
Troisième ensemble : les nouveaux adhérents,
particulièrement ceux de l'ancien pacte de Varsovie. Leur
rupture avec l'URSS, nécessaire, devait être nette
: il fallait purger soixante ans de socialisme de caserne. Ils
n'ont pourtant pas spontanément choisi l'Union européenne,
mais se sont tournés vers l'Amérique.
Elle leur offrait son bouclier militaire : ils ont adhéré
à l'OTAN avant d'adhérer à l'UE. Elle leur
promettait le marché libre : ils ont appliqué une
"thérapie de choc" ultralibérale. Avec
la guerre contre l'Irak, ils disposaient d'une opportunité
pour affirmer leur attachement à l'Europe : ils ont choisi
le mauvais camp. Où est la perspective politique ?
Reste le couple franco-allemand et le Benelux. Là se
trouve le moteur de l'Union, désormais noyé dans
ce magma. Or il semble que la construction institutionnelle monstrueuse
que nous promet la Constitution vise à étouffer
la dynamique franco-allemande.
Ainsi convient-il d'interpréter le recul considérable
de la Constitution, par rapport au traité de Nice,
quant à la composition de la Commission après 2014.
Celle-ci, dite "réduite", privera Paris et Berlin
d'un commissaire à droit de vote pendant cinq années
sur quinze !
Un dessein politique ambitionnant la puissance nécessite
d'en avoir les attributs. Ceux de l'Union sont inexistants. Sur
le plan monétaire, la Banque centrale européenne
est livrée à elle-même, hors de portée
de la moindre impulsion politique. Sur le plan budgétaire,
les Etats sont entravés par le traité de Maastricht,
alors que l'UE refuse d'emprunter et que son budget est ridiculement
petit, lui interdisant toute intervention significative.
Sur les plans fiscal et social, la règle de l'unanimité
au Conseil prive l'Union de tout moyen d'action. Quant à
la politique étrangère et de défense, l'article
I-41.7 règle le problème : "Les engagements
et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux
engagements souscrits au sein de l'OTAN." C'est pourquoi,
selon l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'Union, M.
Bush vote "oui" à la Constitution européenne
au motif "qu'elle règle la question de la politique
étrangère" .
Que reste-t-il ? Rien. L'Union est ligotée et
bâillonnée. Si le oui l'emporte le 29 mai, l'UE s'enfoncera
plus encore dans une crise dont on a peine à imaginer l'ampleur.
Le chômage restera bloqué à des niveaux
élevés, et de manière illimitée. Les
services publics continueront à être démantelés.
L'allongement de la durée de cotisation pour les retraites
se poursuivra, avec la mise en place de fonds de pension. L'assurance-maladie
et l'éducation basculeront progressivement vers le privé.
La directive sur le temps de travail s'appliquera. Les conflits
commerciaux se multiplieront avec le reste du monde, comme aujourd'hui
avec la Chine.
Les délocalisations s'accéléreront et
ne concerneront plus seulement les pays les plus développés
de l'UE, mais frapperont aussi des pays comme l'Espagne et le
Portugal. Elles se feront au "bénéfice"
des moins développés, principalement les pays de
l'ancienne zone soviétique.
La directive Bolkestein sortira de son placard et s'appliquera
sans tarder, démantelant un peu plus encore le droit du
travail et aggravant la concurrence entre travailleurs des pays
de l'Union. Ce que nous avons observé à propos des
immigrés - "ils nous prennent notre travail"
- s'appliquera sans commune mesure à propos des travailleurs
roumains, polonais ou lettons. La xénophobie et le racisme
feront tache d'huile. Le terreau sur lequel prospèrent
le populisme et l'extrême droite sera renforcé de
façon inimaginable. Est-ce de l'exagération
? Regardons autour de nous. Dans la plupart des pays de l'Union,
des partis populistes et d'extrême droite prolifèrent
: Autriche, Pays-Bas, Allemagne, Belgique, France...
Ceux qui soutiennent cette Constitution prennent une responsabilité
dont beaucoup n'ont pas conscience. Les dirigeants de l'UE ont
fait miroiter aux nouveaux pays entrants qu'ils pourront bénéficier
de fonds comme en Espagne, en Grèce et au Portugal. C'est
inexact, ils n'auront rien, ou très peu.
Certains l'ont compris. Privés de solidarité,
connaissant une situation tragique, ils considèrent n'avoir
d'autre recours que de faire valoir leurs "avantages compétitifs"
: une main-d'oeuvre ouvrière de qualité, le dumping
fiscal et social.
Cette fin programmée de l'Union européenne peut
être enrayée. En stoppant cette machine infernale,
l'UE pourra repartir sur des bases plus réalistes.
Jacques Nikonoff est économiste, président
d'Attac-France. Point de vue publié par le quotidien
Le Monde, Paris, 24 mai 2005.
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