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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Pour le non des partisans d'une Europe solidaire
Le traité constitutionnel risque de mettre en péril l'idée européenne même
par Francine Bavy, Claude Debons, Marc Dolez et Elisabeth Gauthier
Incapables de convaincre des bienfaits de la "Constitution
pour l'Europe", les partisans du oui dramatisent les
conséquences qu'aurait un rejet de ce texte. Ce faisant,
ils oublient la crise qui taraude déjà l'édifice
européen, et qui menace bien plus gravement son avenir
si l'on ne change pas de cap.
L'Europe est en crise d'adhésion démocratique.
Les élections européennes en ont fourni la triste
illustration : abstention croissante depuis 1979, sanction sévère
des politiques néolibérales, de droite comme de
gauche, poussée inquiétante des votes nationaux
populistes. En 2004, plus d'un électeur sur deux s'est
détourné des urnes européennes chez les Quinze,
et trois sur quatre chez les dix nouveaux membres ! Le référendum
en Espagne a confirmé la désaffection.
L'Europe est en crise de cohésion sociale. L'action
des gouvernements et de la Commission pour "une concurrence
libre et non faussée" a conduit au dumping social
et fiscal, aux délocalisations, au démantèlement
des protections sociales et des services publics, à un
chômage persistant. L'extension du capitalisme néolibéral
à l'anglo-saxonne, la déconstruction en cours des
modèles sociaux de type allemand et français sapent
les bases de la solidarité et nous font entrer dans ce
«recul de civilisation» que dénonçait
Pierre Bourdieu.
L'Europe est en crise économique. Etouffée
par une politique monétaire et un pacte de stabilité
obnubilés par l'inflation et les déficits publics,
elle est incapable de conduire une politique "contra cyclique"
qui permettrait de soutenir la croissance et de développer
l'emploi. Obsédée par le primat de la concurrence,
elle traque les rapprochements et coopérations entre entreprises
au détriment du renforcement du tissu économique
et de l'émergence de services publics européens.
L'Europe est en crise environnementale. L'Agence européenne
de l'environnement constate une dégradation constante des
milieux naturels. La PAC (politique agricole commune) promeut
une agriculture productiviste, source d'innombrables pollutions.
La Commission a autorisé la culture en plein champ d'OGM,
au mépris du principe de précaution. Le rejet du
protocole sur le développement durable se fait au détriment
des énergies renouvelables et de la recherche de nouveaux
équilibres énergétiques.
L'Europe est en crise de cohérence politique.
La crise irakienne a souligné la question d'une Europe
autonome ou soumise à l'Alliance atlantique. Un "marché
unique" ne suffit pas à fonder une communauté,
des intérêts communs, une volonté commune.
L'Europe est en crise car elle a depuis longtemps donné
le primat à la libéralisation économique
contre la cohésion sociale, à la négociation
de sommet contre l'implication des peuples. C'est parce qu'elle
est réduite pour l'essentiel à un marché
organisé; c'est parce qu'elle est cogérée
par des gouvernements d'abord occupés à leurs affaires
nationales; qu'elle est incapable de s'unifier pour peser positivement,
en tant que puissance constructive, sur la scène mondiale.
La construction européenne est à la croisée
des chemins. Hier à quinze, aujourd'hui à vingt-cinq,
demain à vingt-sept et plus, il est temps de dire l'Europe
que nous voulons. La démarche suivie jusqu'ici alimente
la désaffection et la contestation croissante des citoyens.
Or, le traité constitutionnel européen ne propose
pas un changement de cap; en reprenant l'essentiel des traités
antérieurs, pourtant contestés, le TCE (traité
de Constitution européenne) les relégitime, leur
donne une portée supérieure et verrouille la poursuite
de ces mêmes politiques qui ne pourront qu'aggraver la crise
au risque de mettre en péril l'idée européenne
elle-même.
Ce texte est frappé d'un vice antidémocratique
fondamental. A contrario des Constitutions démocratiques,
il ne se limite pas à définir des valeurs et des
principes et à organiser les institutions. Il fixe des
choix de politique économique, sociale, fiscale, commerciale,
etc. qui relèvent de la loi ordinaire. Les politiques européennes,
et celles des Etats, seront ainsi durablement soustraites au débat
politique et placées hors de portée de la volonté
populaire puisqu'un tel traité, conclu pour une durée
illimitée, a une portée supérieure aux Constitutions
et législations nationales et requiert l'unanimité
des Etats membres pour sa modification.
Le principe, martelé jusqu'à l'obsession, "d'une
économie de marché ouverte où la concurrence
est libre et non faussé", indique bien ce qui constitue
le fondement de cette Europe qui nous est proposée. L'indépendance
absolue de la Banque centrale européenne et sa mission
première de lutte contre l'inflation, la reconduction du
pacte de stabilité et l'appel à une rigueur budgétaire
accrue des Etats, l'unanimité requise pour toute harmonisation
fiscale, l'harmonisation sociale par la concurrence, l'interdiction
des rapprochements entre entreprises et des aides d'Etats aux
entreprises, l'interdiction des restrictions à la libre
circulation des capitaux et des services, la liberté garantie
d'établissement des entreprises, les attaques contre le
secteur public, privent les institutions publiques des leviers
des politiques économique, monétaire, budgétaire,
fiscale, sociale, industrielle, de recherche, etc.; ainsi que
de la possibilité de lutter contre la spéculation
financière, les paradis fiscaux ou la délocalisation
des entreprises.
En plaçant l'économie hors de portée de
la responsabilité politique pour la placer sous la domination
des marchés financiers et des actionnaires, cette Constitution
ferme la perspective d'un "gouvernement économique"
et la possibilité de mener des politiques "non libérales"
en Europe. En gravant dans le marbre les politiques néolibérales,
cette Constitution approfondit l'Europe espace de libre-échange.
Cette caractéristique avait déjà été
accentuée par un élargissement à vingt-cinq
pays, réalisé sans approfondissement préalable,
sans harmonisation sociale et fiscale, sans aide économique
suffisante pour les nouveaux entrants, conditions nécessaires
pour réduire les inégalités de développement
et combattre les tentations de dumping.
Cette Constitution tourne le dos à la construction
d'une Europe puissance politique et solidaire fondée sur
la cohésion sociale et l'adhésion des citoyens,
capable de maîtriser les marchés financiers, d'opposer
une volonté publique aux multinationales, de répondre
aux besoins sociaux et environnementaux du plus grand nombre.
L'architecture institutionnelle complexe conserve la prééminence
de l'intergouvernementalisme et d'omnipotence des exécutifs.
Elle n'amorce aucune évolution vers des institutions communes
fondées sur une véritable souveraineté populaire,
au risque d'une paralysie accrue avec 25 Etats membres. Elle entraîne
vers toujours plus de concurrence entre les peuples au détriment
de l'émergence d'une conscience collective européenne.
Ce faisant, elle entrave la construction d'une Europe politique,
capable de peser sur la marche du monde.
Plus grave, si les citoyens ne peuvent trouver dans l'Europe
d'autres perspectives que la guerre économique et la régression
sociale, alors c'est l'adhésion des peuples à l'idée
européenne elle-même qui sera menacée par
le réveil des tentations nationalistes. Les résultats
des dernières élections européennes en sont
des signes avant-coureurs. Si le non des partisans d'une Europe
solidaire ne l'emporte pas aujourd'hui, alors craignons que, sur
le terreau de toujours plus de dégâts des politiques
néolibérales, ce soit demain un non à l'Europe
qui menace de l'emporter.
Francine Bavay est vice-présidente écologiste
du Conseil régional d'Ile-de-France, Claude Debons,
syndicaliste, membre du bureau de la fondation Copernic, Marc
Dolez député PS du Nord, et Elisabeth Gauthier,
membre de la direction du Parti communiste français (PCF),
co-animatrice de l'appel de 200 Européen-nes solidaires
du non de gauche français. Point de vue publié
par le quotidien Libération, Paris, 16 mai 2005.
Les auteurs de ce texte sont signataires de l'Appel
des 200 pour un Non de gauche pour une autre Europe. www.appeldes200.net

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