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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Services publics, l'immense progrès qui force l'approbation
par Philippe Busquin, Elisa Ferreira, Evelyne Gebardht, Robert Goebbels, Rosa Miguelez Ramos, Gilles Savary, Sergio Sousa Pinto, députés européens
S'il n'était qu'une raison de voter "oui"
au projet de traité constitutionnel, elle se justifierait
par l'avancée inespérée qu'il nous propose
en matière de services publics. La Convention pour l'avenir
de l'Union a en effet réussi à imposer aux chefs
d'Etat et de gouvernement des progrès en matière
de services publics, inaccessibles par la voie diplomatique classique
de révision des traités.
Après des années de combat politique, à
l'issue incertaine, en faveur d'une directive-cadre sur ce sujet,
le projet de traité constitutionnel, désormais revêtu
du paraphe des vingt-cinq gouvernements de l'Union, nous propose,
pour la première fois depuis 1957, d'inscrire directement
dans le droit primaire de l'UE un corpus juridique véritablement
protecteur des services publics.
1) Pour ce qui concerne les services publics industriels
et commerciaux, "services d'intérêt économique
général" en jargon européen, soumis
aux tonalités plus ou moins libérales des directives
et règlements européens sectoriels, le projet d'article
III-122 du futur traité propose enfin de vraies garanties
juridiques, en amendant substantiellement le "droit mou"
et essentiellement déclaratif de l'article 16 des traités
(actuels) péniblement négocié en 1997 à
Amsterdam :
le rôle des services d'intérêt économique
général en matière de cohésion sociale
et territoriale, par ailleurs érigé en objectif
de l'Union par l'article I-3, est officiellement reconnu;
le rôle des Etats membres, en matière de
définition, de fourniture et de financement de ces services,
selon les modalités de leur choix et leurs propres priorités
politiques, est réaffirmé;
les conditions économiques et financières
d'accomplissement des missions de service public sont désormais
garanties de façon spécifique, et non plus seulement
en dérogation du droit de la concurrence européen;
l'UE peut désormais légiférer en matière
de services publics au-delà des actuelles directives
sectorielles et des pleins pouvoirs reconnus à la Commission
en matière de contrôle des subventions publiques
(régime des aides d'Etat) pour garantir les conditions
économiques et financières du fonctionnement des
services publics.
Mieux qu'une directive-cadre, parce qu'elle s'inscrit dans
les principes généraux qui devront présider
l'action de l'UE, cette avancée juridique, conquête
opiniâtre des gauches politiques, syndicales et non gouvernementales
européennes au sein de la Convention est appréciable
autant qu'elle était improbable.
2) Les esprits chagrins qui s'échinent actuellement
à débusquer chaque semaine un nouvel épouvantail
européen et une nouvelle raison d'effrayer l'opinion avec
ce projet objecteront que les services publics non marchands (les
services publics administratifs) restent ignorés par l'Europe.
Il est vrai que de nombreux pays, comme les pays nordiques
ou l'Allemagne, refusent obstinément d'entrouvrir à
l'UE et à la Commission toute compétence en matière
de services publics non marchands, au nom d'une intransigeante
subsidiarité, protectrice de leur modèle social.
D'aucuns ont l'habitude de leur objecter que ce qui est non
marchand quelque part est marchand ailleurs, et que la subsidiarité
est un concept juridique flou, susceptible d'être submergé
par l'air du temps libéral et le droit envahissant de la
concurrence.
Là encore, le projet propose quatre dispositions nouvelles,
qui peuvent se révéler particulièrement utiles
dans le combat politique :
l'article II-96 promeut l'accès aux services
d'intérêt économique général
au rang de droit fondamental que le législateur européen
sera donc désormais "contraint" de garantir lorsqu'il
adoptera des lois européennes;
l'article I-11, pour la première fois, explicite
le principe d'attribution des compétences en précisant
que "toute compétence non attribuée à
l'Union dans la Constitution appartient aux Etats membres",
ce qui pourrait exclure désormais "les services publics
non marchands" que sont les hôpitaux publics, l'éducation,
la justice, etc., de toute tentative de libéralisation
européenne. Cela allait sans dire, cela ira mieux en le
disant...
le protocole n° 1 sur le rôle des Parlements
nationaux annexé au projet et les articles I-11 et I-18
nouveaux confèrent désormais aux Parlements nationaux
un contrôle particulièrement contraignant de la subsidiarité,
au titre duquel ils peuvent contester l'opportunité d'une
législation européenne dans un domaine relevant
strictement des Etats ou de leurs collectivités locales.
En d'autres termes, par ce traité, les Parlements nationaux
accéderont à un véritable droit de contrôle
a priori des engagements européens de leurs gouvernements.
Après tout, là encore, les démocraties du
Nord (Danemark, Suède, et dans une certaine mesure le Parlement
britannique) nous ont montré la voie;
le projet d'article III-315, - 4 nouveau, instaure
le vote à l'unanimité en matière de négociation
commerciale internationale concernant les services sociaux, l'éducation,
la santé la culture et l'audiovisuel. Il en découle
que les Etats membres conserveront dans ce domaine un droit de
veto pour définir le mandat de l'UE à l'OMC, droit
de veto paradoxalement réclamé au nom de l'exception
culturelle par les mêmes qui font aujourd'hui croisade pour
la majorité qualifiée généralisée....
Tout cela n'est ni de la sémantique, ni de la rhétorique,
ni de la politique-fiction, mais une perspective concrète
et sans précédent, de reconnaissance et de garanties
juridiques et politiques pour nos services publics, applicables
dès 2006. A prendre ou à laisser.....
Certes, un traité, fût-il constitutionnel, ne fait
pas une politique, mais justement celui-là n'autorisera
plus les responsables politiques à accuser l'Europe de
fossoyer nos services publics, en tenant un double discours, consensuel
à Bruxelles et rebelle à Paris... !
S'il n'était qu'une raison de voter "oui", la
sauvegarde de nos services publics ne serait peut-être pas
suffisante aux yeux de tous.
Pas suffisante, sans doute, pour tous ceux qui rêvent
d'une Europe française, jacobine, étatique et centralisée,
cherchant à faire oublier que la gauche française
a été signataire de tous les traités antérieurs
compilés dans la fameuse partie III..., la seule qui subsistera
- sans les services publics - quoi qu'il arrive...
En démocratie, le droit propose, les rapports de force
politiques disposent. Mais si nous votons "non", alors,
nous aurons délibérément choisi d'en rester,
pour une durée indéterminée, à l'absolutisme
de la concurrence et du marché intérieur.
A moins que, décidément, notre projet politique
inavoué consiste à faire de l'Europe le bouc émissaire
de nos propres renoncements.
Philippe Busquin, ancien membre de la commission européenne
(PS belge); Elisa Ferreira, ancienne ministre (PS portugais);
Evelyne Gebardht, (SPD allemand); Robert Goebbels,
vice-président du groupe du parti des socialistes européens
(PS luxembourgeois); Rosa Miguelez Ramos, (PSOE espagnol);
Gilles Savary, (PS); Sergio Sousa Pinto, (PS portugais)
sont députés européens.
Point de vue publié par le quotidien "Le
Monde", Paris, 20 novembre 2004.

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