|


2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
|
FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Renégocier le traité, sinon l'Europe va dans le mur
par Jean-Maurice Dehousse, Oskar Lafontaine, Pierre Larrouturou et Cesare Salvi
La Roumanie va adhérer à l'Union. Pour
fêter ça, le site des ambassades de Roumanie nous
apprend que "le gouvernement vient de prendre des mesures
d'allégement fiscal à effet immédiat. L'ordonnance
d'urgence prévoit la baisse de l'impôt sur les sociétés
de 25 % à 16 %". Comme les voisins baissent leur impôt
sur les bénéfices, l'Allemagne fait pareil : l'impôt
va passer de 38,3 % à 32 %. En quinze ans, le taux moyen
d'impôt sur les bénéfices a déjà
baissé d'un tiers en Europe. Pour la France, en
2005, c'est un manque à gagner de 17 milliards (l'équivalent
du déficit de la Sécurité sociale plus deux
fois le budget du CNRS...). Et le mouvement va s'accélérant.
Jamais les bénéfices n'ont été
aussi importants, mais jamais on n'a autant baissé l'impôt
sur les bénéfices ! Comment nos Etats surendettés
vont-ils financer la recherche, l'éducation, les retraites
ou la santé, si l'on continue ce moins-disant fiscal ?
La seule fois dans l'Histoire où l'on a observé
une telle course au moins-disant fiscal entre Etats voisins, ce
fut aux Etats-Unis, dans les années 1920. Ce fut une des
causes de la crise de 1929. A sa suite, le système fiscal
américain a été profondément transformé
: pour limiter fortement le dumping entre Etats, 60 % des impôts
et taxes sont prélevés au niveau fédéral
et sont donc les mêmes sur tout le territoire.
Hélas, la Constitution européenne nous interdit
de créer un impôt européen et empêche
tout mouvement d'harmonisation. Pendant quarante ans, l'Europe
a été un espace de coopération. Depuis
quelques années, la concurrence de tous contre tous devient
la règle. Schuman et Monnet doivent se retourner dans
leur tombe.
Dans son dernier livre ("La Politique de l'impuissance",
éd. Arléa), Jean-Paul Fitoussi stigmatise
cette Constitution qui ferait de l'Europe le seul ensemble de
la planète dans lequel "les instruments traditionnels
de gestion macro-économique sont soit inexistants soit
empêchés". Absence d'impôt européen,
totale irresponsabilité de la Banque centrale, interdiction
de faire appel à l'emprunt : on s'interdit volontairement
d'agir sur trois leviers fondamentaux. "Les ajustements des
économies nationales ne peuvent se faire que par des variations
de coûts relatifs. Moins-disant social et moins-disant fiscal,
c'est la seule dynamique que peuvent contrôler les gouvernements
nationaux. [...] En réduisant les recettes de l'Etat, cette
stratégie de moins-disant amoindrit leur capacité
à fournir les biens publics essentiels : santé,
éducation, recherche, infrastructures, cohésion
nationale. [...] C'est une stratégie perdante qui réduit
le potentiel de croissance des nations", conclut M. Fitoussi.
Plus grave, alors qu'un nombre croissant d'économistes
pense que nous allons vers une très grave crise économique,
M. Fitoussi montre comment, avec ce traité, "l'Europe
se prive de tout moyen de réagir en cas de chocs externes".
La dette totale américaine (publique et surtout privée)
représentait 140 % du PIB quand éclata la crise
de 1929. Elle en représente aujourd'hui 210 % ! "Le
dollar est assis sur une bombe atomique", affirme Daniel
Cohen (professeur à l'Ecole normale supérieure).
"La dette risque de déboucher sur une hausse des
taux d'intérêt et, potentiellement, une récession
globale", s'inquiète pour sa part Ken Rogoff, ancien
chef économiste du FMI. Et pour Patrick Artus, directeur
des études à la Caisse des dépôts-Ixis,
la consommation d'énergie et de matières premières
de la Chine va amener à une telle hausse des prix qu'il
émet l'hypothèse (étude du 4 avril) de "la
fin de la croissance mondiale au début de la prochaine
décennie".
"Bombe atomique", "récession globale",
"fin de la croissance mondiale"... Il faudrait sonner
le tocsin. Vérifier que tous les instruments de régulation
sont disponibles et bien coordonnés. Convoquer un nouveau
Bretton Woods. Il faudrait créer un impôt européen
sur les bénéfices (ou une écotaxe) pour tripler
l'effort de recherche (en matière énergétique
en particulier) et financer un plan d'action divisant par deux
notre consommation d'énergie d'ici à 2010. Il faudrait
donner à la Banque centrale européenne un objectif
de croissance (comme la Réserve fédérale).
Construire, au niveau européen, un nouveau contrat social
qui assure un partage de la valeur ajoutée plus juste et
plus favorable à la consommation et à la croissance...
Au lieu de cela, on endort le citoyen : "Inutile
de lire le titre III, ce sont des textes qui datent de très
longtemps" , nous dit-on. C'est bien ça le problème
: ce sont des textes qui datent de vingt ou trente ans; et en
vingt ans, le monde a complètement changé ! De plus,
plusieurs articles ont été réécrits,
et le plus souvent dans un sens opposé à l'intérêt
général. Ils ont des yeux et ne voient pas, des
oreilles et ils n'entendent pas... L'Histoire sera sans doute
sévère avec ceux qui ont rédigé ce
traité. Le libéralisme des uns et la paresse intellectuelle
des autres nous amènent dans le mur.
Malgré toutes les déceptions, l'Europe est
et reste notre avenir. Des millions d'hommes et de femmes
se sont battus pour la démocratie et pour le progrès
social au niveau national. Pour protéger notre modèle
social, pour rééquilibrer les relations Nord-Sud,
pour peser sur la marche du monde, il faut continuer ce combat
au niveau européen. Refuser le compromis de Bruxelles
et exiger de nouvelles négociations pour une vraie Constitution
- à partir des propositions faites par Joschka Fischer
en mai 2000 et renouvelées en février 2004 - et
pour un vrai traité social.
Il y a un an, notre proposition de traité de l'Europe
sociale (cinq critères de convergence et sept articles
pour réorienter les politiques) était soutenue par
Jacques Delors, Bronislaw Geremek, Michel Rocard, Stéphane
Hessel, Elio di Rupo, Antonio Guterres, Pierro Fassino, Enrique
Baron Crespo, Robert Goebbels, Jean-Jacques Viseur et plus de
200 parlementaires de neuf pays de l'Union. Pourquoi ne serait-elle
plus d'actualité ?
En juin 2001, quand le peuple irlandais a refusé de ratifier le traité de Nice, il n'a provoqué aucune catastrophe. Mais ce non massif, venant d'un peuple très européen, a poussé les chefs d'Etat à ouvrir une nouvelle négociation, six mois plus tard, au sommet de Laeken. Que se passerait-il si, le 29 mai, les Français votaient non ? Le vice-président italien de la Commission européenne, Franco Frattini, vient de répondre à cette question : "Si la France, pays fondateur, vote non, cela démontrera qu'il y a un déficit de légitimité populaire en Europe. Il faudra rouvrir le débat, bien plus largement. Il faudra se demander quelle Europe voulons-nous ? Juste un marché unique ou autre chose ?" ("Le Figaro" du 27 avril 2005).
Partout les esprits évoluent : il y a 18 mois,
la directive Bolkestein était acceptée par l'unanimité
des commissaires. Elle est contestée aujourd'hui dans un
nombre croissant d'Etats. De même, il y a un an, quand certains
d'entre nous réfléchissions à des règles
du jeu communes en matière de salaire minimum, tous les
observateurs ricanaient : "Les Allemands n'en veulent pas
!" C'était vrai il y a un an. Mais Gerhard Schröder
vient d'annoncer qu'il déposera un projet de loi pour créer
un smic avant la fin mai ! Les dégâts du libéralisme
sont tels que partout les esprits évoluent. Plutôt
que de constitutionnaliser des règles du jeu qui nous mènent
dans le mur, il faut d'urgence ouvrir une nouvelle négociation
avec ceux qui le veulent.
Jean-Maurice Dehousse est ancien ministre-président
socialiste de la Wallonie. Oskar Lafontaine est ancien
ministre des finances social-démocrate allemand. Pierre
Larrouturou est porte-parole de l'Union pour l'Europe sociale.
Cesare Salvi est vice-président démocrate
de gauche du Sénat italien. Point de vue publié
par le quotidien Le Monde, Paris, 14 mai 2005.
|