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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Laïcité, social : voter oui en posant des garde-fous
par Roger-Gérard Schwartzenberg
Le oui ne l'emportera pas sans une démarche de
clarification politique qui réponde véritablement
aux objections - parfois fondées - des adversaires du traité
constitutionnel européen. Pour rendre possible et bénéfique
une victoire du oui, il serait très utile que le PS,
le PRG et les Verts prennent, ensemble, l'initiative de proposer
au président Chirac d'assortir cette ratification d'une
déclaration interprétative.
Il existe un précédent. En 1999, en ratifiant
le traité d'Amsterdam, le président et le premier
ministre avaient procédé de la sorte; pour préciser,
par une telle déclaration, l'interprétation qu'ils
donnaient à ce traité et leur volonté de
"voir réaliser, au-delà des stipulations du
traité d'Amsterdam, des progrès substantiels dans
la voie des réformes des institutions de l'UE, afin de
rendre le fonctionnement de l'Union plus efficace et plus démocratique".
Malgré leurs désaccords sur plusieurs autres
sujets, le chef de l'Etat et la gauche sont attachés, l'un
et l'autre, au principe de laïcité et à
notre modèle social - à la différence
de Nicolas Sarkozy. Ouvert à un certain communautarisme,
favorable au libéralisme économique de type britannique,
le président de l'UMP a proclamé, le 12 mai, son
espoir de voir l'Europe "imposer le changement en France"
et conduire celle-ci à abandonner son modèle social.
Une clarification s'impose donc. Pour prévenir le risque
d'une double dérive, communautariste et libérale,
dans l'interprétation du traité constitutionnel
européen.
Certes, dès son article I, la Constitution de 1958 définit
la France comme une République "laïque"
et "sociale". Celle-ci serait-elle assurée pour
autant de conserver cette identité constitutionnelle en
ratifiant, tel quel, le traité établissant une Constitution
pour l'Europe, qui comporte dans ces deux domaines des dispositions
ambiguës ou lacunaires ? Ce n'est pas sûr. La France
gagnerait donc à accompagner sa ratification d'une déclaration
interprétative, précisant le sens et la portée
qu'elle attribue à ces dispositions. Avec ce double objectif
: permettre à la France de rester un Etat laïque et
à l'Union de devenir une Europe sociale.
L'école publique doit être un espace de laïcité,
pour assurer aux enfants, comme disait Pierre Mendès France,
"l'apprentissage en commun de la vie commune". En application
du principe de laïcité, la loi du 15 mars 2004 a encadré
le port à l'école publique de signes ou de tenues
manifestant une appartenance religieuse. Cette loi sera-t-elle
jugée conforme à l'article II-70 de la Charte des
droits fondamentaux, qui consacre "la liberté de manifester
sa religion en public" ?
Le 19 novembre 2004, le Conseil constitutionnel a conclu
à la compatibilité de cette loi française
et de la Charte européenne. En se fondant sur la déclaration
concernant les explications relatives à la Charte, qui
précise que cette liberté de manifester sa religion
"correspond au droit garanti à l'article 9 de la Convention
européenne des droits de l'homme". Cet article prévoit,
en effet, que la liberté de manifester son appartenance
confessionnelle peut faire l'objet de restrictions prévues
par la loi. Ainsi, le 29 juin 2004, la Cour européenne
des droits de l'homme de Strasbourg a jugé conforme à
cet article l'interdiction faite aux étudiantes turques
de porter le foulard islamique.
Le 3 janvier, le président du Conseil constitutionnel
a déclaré : "Il y aurait vice du consentement
de la France si, le traité une fois entré en vigueur,
les Cours de Luxembourg et de Strasbourg allaient au-delà
de cette lecture naturelle et raisonnable." Ce risque existe.
D'abord, la déclaration concernant les explications relatives
à la Charte précise leur portée limitée
: "Bien que ces explications n'aient pas en soi de valeur
juridique, elles constituent un outil d'interprétation
précieux destiné à éclairer les dispositions
de la Charte." Bref, ces explications ne lient pas juridiquement
les Cours européennes : elles se bornent à les guider.
Ensuite, même si la Charte précise, au titre VII
relatif à son interprétation, que dans la mesure
où elle consacre des droits déjà garantis
par la Convention européenne des droits de l'homme, "leur
sens et leur portée sont les mêmes que ceux que leur
confère ladite Convention" (art. II-112), elle ajoute
toutefois : "Cette disposition ne fait pas obstacle à
ce que le droit de l'Union accorde une protection plus étendue."
Bref, le droit de l'UE, qui prime le droit des Etats membres,
comme le rappelle expressément l'article I-6, de la Constitution
proposée, pourrait comporter demain des règles protégeant
davantage la liberté de manifester sa foi religieuse en
public. Rien ne prémunit la France contre une telle
évolution de la jurisprudence européenne. Sauf
si, en ratifiant le traité, notre pays fait une déclaration
précisant que l'article II-70 de la Charte ne pourra s'interpréter
comme remettant en cause la loi française sur les signes
religieux à l'école.
Par ailleurs, la France se veut une République "sociale".
A son niveau, l'Union vise-t-elle ce même objectif ? Dire
que "l'Europe sociale passe par le oui" est plus un
vu qu'une certitude. Car, même si ce traité comporte
des avancées, l'exigence de compétitivité
continue de primer l'impératif de solidarité. En
effet, celui-ci exclut expressément l'harmonisation par
le haut des normes sociales des Etats membres (art. III-210).
Il ne prévoit aucune harmonisation des fiscalités
directes, notamment sur les entreprises (art. III-171). Le dumping
social et fiscal reste donc possible, risquant de provoquer des
délocalisations au sein même de l'UE, élargie
à de nouveaux Etats membres ayant un plus faible niveau
de protection sociale et d'imposition des sociétés.
Quant au nécessaire développement de l'emploi,
il restera entravé par l'application, même assouplie,
des critères de Maastricht - qualifiés naguère
d'"absurdes" par Romano Prodi - et par la politique
monétaire de la BCE, qui empêchent de combattre le
chômage par des stratégies contracycliques. En revanche,
l'intégration au traité de la Charte des droits
fondamentaux donne valeur normative aux droits sociaux qu'elle
consacre : droit à l'information des travailleurs,
droit de négociation et d'actions collectives, protection
en cas de licenciement injustifié, droit d'accès
aux services d'intérêt économique général,
c'est-à-dire aux services publics.
De même, l'article III-122 reconnaît le rôle
joué par ces services "dans la promotion de la cohésion
sociale et territoriale" de l'UE. Enfin, l'article III-117
institue une clause sociale transversale, qui garantit la prise
en compte des objectifs sociaux dans toutes les politiques de
l'Union. Ces avancées sont réelles, mais restent
trop limitées pour préserver et surtout renforcer
le modèle social européen. Il faudra donc élaborer
un traité social européen fixant des critères
de convergence pour la protection sociale et la fiscalité
des entreprises, et réorientant la politique monétaire
vers la croissance et l'emploi.
Là aussi, le recours à la technique de la
déclaration interprétative permettrait à
la France de marquer sa volonté de bâtir une véritable
Europe sociale. Elle y exprimerait sa volonté de voir
remédier aux insuffisances du traité, qui reposent
surtout sur l'idéologie libérale, et d'aller vers
l'adoption d'un traité social européen. Le oui ne
l'emportera pas le 29 mai s'il apparaît comme un oui pur
et simple, s'il est pris pour un soutien inconditionnel à
la Constitution européenne, qui comporte certaines ambiguïtés
et lacunes. En revanche, sa victoire sera possible s'il apparaît
comme un oui plus volontariste, plus ambitieux.
De la sorte, la France se donnerait les moyens d'un oui exigeant,
qui permettrait d'approuver dès aujourd'hui ce progrès
de la démocratie européenne et d'exiger pour demain
le progrès de l'Europe sociale. Afin de bâtir, enfin,
une Europe solidaire. C'est-à-dire une société
plus juste, plus humaine pour tous les citoyens de l'Union.
Roger-Gérard Schwartzenberg est ancien ministre,
député du Val-de-Marne. Point de vue publié
par le quotidien Le Monde, Paris, 26 mai 2005.
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