Quelle Europe ?



Europe



2004-2006
Une Constitution pour l'Europe

FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR L’EUROPE
__La France que nous aimons, l'Europe que nous voulons
par Caroline Tasca
Caroline Tasca

Logo1. De tout temps, la France que nous aimons a revendiqué sa place dans le monde, et tout particulièrement en Europe, du Moyen-âge à la Renaissance, de l'Europe des Lumières au XXe siècle. Moins que tout autre pays, elle ne saurait oublier les conflits armés qui ont déchiré l'espace européen et le drame monstrueux de la deuxième guerre mondiale. Les peuples européens et des leaders éclairés ont enfin conjuré le spectre de la guerre en décidant de s'engager dans la construction européenne, pas à pas, du Marché commun à l'Union. Dans un monde en pleine mutation, cette paix chèrement payée ne saurait être considérée comme un acquis irréversible. Il y faudra toujours de la vigilance, de l'action concertée, et une capacité à agir. Nous ne voulons plus d'une Europe compatissante mais spectatrice, comme à Sarajevo, incapable d'intervenir.

Le traité constitutionnel renforce la capacité politique de l'Union : un président du conseil identifié puisque élu pour deux ans et demi, alors qu'il est aujourd'hui inaudible avec un mandat de six mois; un parlement qui adoube le président de la commission et qui co-décide dans bien des domaines; un ministre des affaires étrangères; une organisation naissante de défense commune. La France que nous voulons, c'est une France dans l'Europe pour la paix. Peut-elle refuser la nouvelle étape ouverte par le traité ?

2. La France que nous aimons ne peut accepter les inégalités croissantes, les injustices sociales, les exclusions générées par les mutations économiques, et par des politiques de droite toujours au service des plus nantis. Partout en Europe, dès qu'elle est au pouvoir, la droite s'efforce d'anéantir les avancées sociales, de reprendre les droits acquis, d'amoindrir le droit du travail. Nous savons qu'aucun de nos problèmes cruciaux - environnement, santé, chômage - ne peut trouver une issue dans nos barrières nationales.

L'élargissement à 25 pays est une chance pour le développement économique de nos entreprises, et à terme le seul moyen d'aller vers l'harmonisation des législations sociales.

Seule la solidarité européenne peut accompagner les pays membres vers un développement égal. Seule la solidarité européenne peut faire progresser pour tous nos peuples des droits désormais inscrits dans le traité et aussi fondamentaux que le droit à une protection sociale, le droit de grève, la liberté syndicale, l'égalité hommes-femmes, l'interdiction du travail des enfants et la protection des jeunes au travail. La France va-t-elle donner le signal du repli ?

3. Enfin et surtout, un des combats que la France mène depuis des années, et dont elle peut être fière, est celui de l'exception culturelle au service de la diversité culturelle. Grâce à la mobilisation de ses professionnels et de ses ministres, elle a su faire partager cette conviction que la culture n'est pas une marchandise comme les autres, qu'elle ne saurait être livrée aux règles du marché, et que cela légitime l'action de soutien des Etats en faveur du patrimoine, de la formation, et de la création vivante. Il s'agit de résister aux entreprises d'uniformisation et de marchandisation des cultures.Haut de page

Le traité constitutionnel reconnaît cette spécificité de la culture, et nous donne les moyens de cette ambition, dans au moins quatre domaines :

puce la diversité culturelle est élevée au rang des valeurs et des objectifs prioritaires de l'Union européenne. L'article I-3 stipule que "l'Union respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen". La diversité culturelle fait désormais partie des "droits fondamentaux" de l'Union qui pourront être invoqués devant les tribunaux (article I-82);

puce la France, comme chaque Etat membre, garde son droit de veto à l'OMC. L'article III-315 prévoit que "le conseil européen statue également à l'unanimité pour la conclusion d'accords dans le domaine du commerce des services culturels et audiovisuels lorsque ceux-ci risquent de porter atteinte à la diversité culturelle et linguistique de l'Union";

puce les services publics, essentiels pour la culture, sont enfin reconnus et l'intervention financière des Etats qui les soutiennent est légitimée (articles II-96 et III-122);

- les politiques culturelles européennes sont facilitées. L'adoption de mesures d'encouragement ou d'incitation en faveur de la création culturelle et de la mise en valeur du patrimoine se fera désormais à la majorité qualifiée et non plus à l'unanimité (article III-280). Les Etats conservent la pleine liberté de leur politique culturelle, mais celle-ci sera plus efficacement relayée au niveau européen.

La France que nous aimons a mené ces combats avec vigueur depuis des années. Au moment de les partager avec nos partenaires européens, va-t-elle afficher son doute ? Au moment de porter aussi ces objectifs au-delà de l'Europe, à l'UNESCO, où se négocie la convention internationale pour la diversité culturelle, la France va-t-elle renoncer ?

Nous ne voulons pas de la France des peurs et des égoïsmes. La France n'est jamais aussi grande que lorsqu'elle s'ouvre aux autres, lorsqu'elle est grande aux yeux des autres. Nous voulons une Europe plus juste, plus sociale, plus créatrice, et pour cela nous devons être présents pour convaincre, pour faire partager nos expériences lorsqu'elles sont positives, et savoir prendre en compte celles de nos voisins. Ils n'acceptent pas plus que nous la croissance sans progrès social, le libéralisme sans régulation, la compétition sans solidarité, la consommation sans culture. C'est un pêché d'orgueil que de croire à l'exception "française". Nous l'avons vu, l'exception culturelle pour s'affermir en Europe, de française qu'elle était, a dû devenir aussi italienne et suédoise, belge et portugaise, allemande et espagnole, etc. L'exception sociale, c'est-à-dire la régulation sociale imposée au marché, ne saurait être seulement française. Elle sera européenne ou ne sera pas. C'est le choix clair que nous devons faire le 29 mai, en votant OUI.

Catherine Tasca, ancien ministres, est sénatrice des Yvelines. Point de vue publié dans le quotidien Le Monde, 16 mai 2005.
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