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FRANCE, 2005 / LE TRAITE ETABLISSANT UNE CONSTITUTION POUR LEUROPE
__Oui au succès de l'Europe politique
par Dominique de Villepin
Face au malentendu qui grandit sur le référendum,
revenons à une question simple : pourquoi une Constitution
pour l'Europe ? L'Europe a changé. De 15 Etats,
elle est passée à 25.
Avec plus de 450 millions de citoyens, elle compte désormais
parmi les grands ensembles de la planète. Cet élargissement
est une chance. Il nous rend plus forts face à la Chine,
à l'Inde ou aux Etats-Unis. Il nous permet de rentrer dans
le jeu international avec des atouts maîtres : nos technologies,
notre savoir-faire, la taille de notre marché, la singularité
de notre culture. Encore faut-il que nous soyons en mesure de
prendre des décisions conformes à nos ambitions
: c'est tout l'enjeu de notre nouvelle règle commune.
Avec la Constitution, nous sortons de l'Europe technique
pour entrer dans l'Europe politique. C'est la vraie révolution
du oui. Nous gravons dans le droit les valeurs que les peuples
européens ont défendues à force d'énergie,
de rêve et de volonté. Droit à la sécurité,
droit à la dignité, à la liberté de
pensée, de conscience et de religion : ces principes, bafoués
par les régimes totalitaires tout au long du siècle
dernier, seront désormais protégés contre
toute atteinte.
La France dira-t-elle non à cette nouvelle révolution
européenne ? Je ne peux pas l'imaginer. Je ne peux pas
imaginer que la France décide de se mettre à l'écart
de l'Europe, sur un strapontin. Je ne peux pas imaginer que
la patrie des droits de l'homme refuse de se battre pour des droits
fondamentaux directement inspirés de 1789. Le XXIe
siècle sera un grand siècle européen. Nous
devons y occuper toute notre place.
Car le projet de Constitution est d'inspiration française.
Tous les progrès des dernières décennies,
tous les acquis sociaux que nous avons inscrits dans notre loi
nationale sont reconnus dans la règle européenne
: le droit de négociation et d'action collectives, la protection
en cas de licenciement injustifié, la défense de
conditions de travail justes et équitables, la sécurité
sociale, les services publics s'en trouvent renforcés.
Les grandes exigences que la France a fixées pour le
monde de demain, des exigences utiles, modernes, sont réaffirmées
: la protection de l'environnement figure au premier rang des
droits fondamentaux, comme l'exception culturelle. Nous avons
l'opportunité unique de mettre nos valeurs au coeur du
modèle européen. Saisissons-la.
Je le constate chaque jour dans mes fonctions, la France
a besoin de l'Europe. Pour lutter avec efficacité contre
les réseaux terroristes, pour démanteler les filières
du crime organisé, pour couper les flux d'immigration irrégulière,
je m'appuie sur les autres Etats européens. Il est toujours
plus efficace de bloquer des clandestins à la frontière
roumaine que d'attendre de les voir sur notre sol; plus sûr
de partager nos renseignements sur les connexions d'un terroriste
en Espagne, en Belgique, en Allemagne et en France que de garder
ses informations pour chacun d'entre nous.
Toutes les décisions prises dans le cadre informel du
G5 répondent à ces exigences : elles renforcent
notre coopération et, par conséquent, la protection
de nos concitoyens. Ces décisions seront d'autant plus
solides qu'elles pourront s'appuyer sur des règles et des
objectifs communs. De ce point de vue, la Constitution est un
atout. Un exemple : comment interpeller un individu sur le territoire
des Vingt-Cinq si nous ne disposons pas des mêmes règles
de procédure, d'infractions communes et, à terme,
d'un parquet européen ? Autant de dispositions prévues
par la Constitution.
Elles fixent un horizon au travail en commun que nous accomplissons.
Notre Constitution ne sera donc pas un point d'arrivée,
mais de départ. Elle nous rend tous solidaires du destin
de l'Europe.
Comme beaucoup de Français, je refuse la libéralisation
sans garde-fou du marché des services comme du marché
intérieur dans son ensemble. L'Europe ne doit pas défaire
ce que nous avons mis tant de mal à édifier, mais
au contraire le consolider. Elle ne doit pas abaisser le droit
et les pratiques sociales, mais les harmoniser par le haut. Sans
quoi, que voudrait dire l'Europe ?
Comme beaucoup de Français, je souhaite que le processus
d'élargissement soit maîtrisé : cela suppose
que nous marquions une pause, afin de régler les problèmes
concrets des délocalisations ou de la libre circulation
des travailleurs, et que nous nous donnions les moyens d'approfondir
notre aventure. Comme beaucoup de Français, je suis satisfait
que toute adhésion à venir soit désormais
soumise à l'approbation directe du peuple souverain : c'est
la meilleure garantie contre toute précipitation dans nos
choix.
Et comme tous les Français, je me suis interrogé
sur le projet de Constitution. N'aurions-nous pas pu faire mieux
? Le débat est légitime. Chacun mesure que le vote
du 29 mai engagera pour des décennies non seulement l'avenir
de l'Europe, mais le destin de notre pays. Quelle France voulons-nous
? Pour quelle Europe ? Voilà les vraies questions qui nous
sont posées. Elles sont suffisamment lourdes de conséquences
pour que nous refusions les votes d'humeur et de circonstance.
J'en suis convaincu : dire non, c'est se livrer à un
modèle de développement ultralibéral qui
a déjà conquis une grande partie de la planète.
C'est courir le risque de nous retrouver seuls au moment où
tous les Européens ont besoin de faire face ensemble aux
défis de l'environnement, du progrès médical
ou de la recherche, quitter le terrain de jeu au moment même
où nous sommes sur le point d'emporter la partie.
Une renégociation du traité ? Avec qui ? Quel
Etat acceptera de reprendre à zéro des négociations
? Les avocats du non vendent de l'illusion : ils sous-estiment
la capacité de la France à faire de la Constitution
un atout pour demain, autant qu'ils surestiment la disponibilité
de nos partenaires à nous tendre la main lorsque nous aurons
dit non.
A l'inverse, choisir le oui, c'est choisir la fidélité
au modèle politique français, à cet équilibre
essentiel entre dynamisme économique et protection sociale,
entre liberté et solidarité. C'est choisir le renforcement
de l'Europe pour mieux résister aux grands vents de la
mondialisation. C'est prendre toute notre place dans le monde,
avec ce qu'il offre d'opportunités pour un pays imaginatif
et volontaire comme le nôtre.
Il existe une Europe qui ouvre la voie : c'est celle que nous
défendons. Il existe une Europe qui offre une alternative
- la seule - à un ordre mondial fondé sur les intérêts
individuels et les rapports de forces : c'est l'Europe que la
France construit depuis des décennies.
Il existe une Europe des peuples : c'est l'Europe pour
laquelle nous nous battons sans relâche. Ne désertons
pas le combat. Ne laissons pas tomber notre héritage. Le
29 mai, nous avons rendez-vous avec l'Europe. Nous avons rendez-vous
avec nous-mêmes.
Dominique de Villepin est ministre de l'intérieur.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde, 9
avril 2005.
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