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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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EUROPE, MAI 2006 / LE DEBAT SUR L'AVENIR DE L'UNION EUROPEENNE
__Relancer l'Union européenne
par Laurent Fabius
Il faut s'appuyer sur les pays les plus euro-volontaires, unis autour de projets communs, mettre en uvre la création d'une ressource fiscale autonome et convoquer une Assemblée constituante.
Un an après le référendum français
sur le projet de Constitution, je souhaite indiquer ici le
chemin concret d'une relance européenne.
Je le fais à partir de contacts récents et approfondis
avec de nombreux responsables gouvernementaux et parlementaires
européens. Je le fais en pensant aux prochaines échéances
: à la différence de 2002, l'Europe ne doit pas
être absente de la confrontation démocratique de
2007 puisqu'elle est décisive dans la vie de millions
de nos concitoyens et pour peser dans la mondialisation.
Je le fais aussi en tirant les leçons du vote de l'an
dernier au référendum. Les raisons du large "non"
français sont multiples; plusieurs erreurs d'interprétation
doivent être évitées. Ainsi est-il superficiel
et même injurieux de prétendre, comme on l'observe
parfois, que celles et ceux qui ont rejeté le projet constitutionnel
l'ont fait sans réfléchir ou sans comprendre : le
débat a été d'une intensité démocratique
exceptionnelle, les citoyens se sont emparés de la question
qui leur était posée, et c'est en connaissance de
cause qu'ils ont fait leur choix. Pour la grande majorité
d'entre eux, ils se sont opposés non pas à
l'Europe elle-même - ils y sont profondément
attachés et les efforts opérés, par exemple,
pour le passage à l'euro en témoignent -, mais
aux dérives de l'Europe telles que ce texte les consacrait,
sans vraiment la préparer aux défis du XXIe siècle.
Autre erreur d'interprétation : la France se trouverait
du fait de son vote dans une situation excentrique, seule avec
les Pays-Bas, illustrant une fois encore la fameuse "exception
française": en réalité, en dehors des
responsables espagnols et luxembourgeois, les dirigeants que j'ai
rencontrés m'ont assuré - et cela m'a frappé
- que si la question avait été soumise par référendum
à leur peuple, la réponse aurait été
vraisemblablement la même qu'en France, sans parler de ceux
qui ont préféré renoncer à le consulter
après le vote de la France et des Pays-Bas. Le véritable
isolement, c'est souvent celui des dirigeants européens
à l'égard des citoyens quand ils refusent de les
entendre.
C'est pourquoi je suis convaincu, comme je l'ai souvent affirmé
avant le référendum, que c'est la crise européenne
qui a débouché sur le "non",
et pas l'inverse. Pourquoi ? Parce que l'Union européenne
a opéré, depuis Maastricht, une sortie de route,
en silence mais non sans conséquences : alors qu'au départ
elle a été bâtie pour protéger et pour
progresser, elle donne désormais le sentiment que, face
à la mondialisation libérale, elle subit sans agir
et réagir. Le fait que l'élargissement de l'Union,
justifié en soit mais massif et accéléré
dans ses modalités, ait précédé son
renforcement constitue une difficulté supplémentaire.
Le projet de Constitution masquait ces difficultés au
lieu de les affronter vraiment. C'est en fonction de ces analyses
et en pro-européen convaincu mais exigeant que j'ai déterminé
mon choix à l'automne 2004, quand les sondages donnaient
le "oui" à 70% et qu'il m'a fallu affronter l'ire
de la plupart des commentateurs. La politique ne doit pas être
affaire de mode ou seulement de gestion de l'image : c'est assumer
ses convictions. J'insiste d'ailleurs sur ce point : alors que
l'on a voulu opposer radicalement leurs choix, beaucoup de Français
ont mis un bulletin différent dans l'urne le 29 mai [2005],
tout en ayant sincèrement une commune volonté, relancer
l'Europe.
Depuis plusieurs années, nous déplorons
que la croissance de l'Europe soit inférieure à
celle des Etats-Unis et très inférieure à
celle de la zone asiatique, avec ses conséquences dramatiques
sur l'emploi et la protection sociale. Pourquoi en sommes-nous
là ? En fait, l'Union - et particulièrement la zone
euro - se place elle-même dans une tenaille. D'un côté,
nous interdisons tout soutien puissant de la demande interne -
par la consommation et l'investissement - à la croissance
puisque divers mécanismes (pacte de stabilité, limitation
drastique du budget européen, pression sur les salaires,
) l'excluent. Mais de l'autre côté nous écartons
aussi une relance par la demande externe - c'est-à-dire
par les exportations - puisque nous ne soutenons pas nos points
forts industriels dans la compétition mondiale en acceptant
une concurrence parfois déloyale et une surévaluation
de l'euro. Comme, dans le même temps, nous avons fixé
des objectifs dits de Lisbonne (développement de la recherche,
de l'éducation, de l'innovation,), mais que nous ne mobilisons
pas les moyens financiers pour les atteindre, il n'existe aucune
chance que nos résultats économiques et sociaux
s'améliorent spontanément.
Il n'y pourtant pas de fatalité à voir une
croissance vigoureuse partout dans le monde, sauf en Europe.
Encore faut-il, dans cette Europe au point mort, posséder
la volonté réelle d'avancer. Les résultats
du référendum français, en forçant
la Commission, les gouvernements nationaux et le Parlement européen
à se préoccuper davantage de la cohésion
sociale de l'Union, ont influencé positivement certaines
décisions récentes. Par exemple, la refonte de la
fameuse directive Bolkestein sur les services, quoique insuffisante,
n'a pas été sans liens avec la pression exprimée
par le "non" et la mobilisation des syndicats européens.
Des déclarations sont intervenues, montrant aussi une évolution
des esprits : la chancelière allemande a évoqué
un "protocole social", le premier ministre luxembourgeois
souhaite avec raison que l'Europe soit plus active face aux OPA.
Le premier ministre belge relance l'idée d'un groupe moteur.
Ce sont des éléments fragmentaires, et le piètre
accord intervenu sous présidence britannique concernant
le budget européen montre que l'on est encore loin du compte.
Mais j'ai la conviction que quelque chose a bougé en Europe
après que les Français et les Néerlandais
ont tiré la sonnette d'alarme. Inversement, les cataclysmes
évoqués pendant la campagne référendaire
il y a un an ne se sont pas produits : l'Europe est toujours
là et nos cantines scolaires, pour faire écho à
un propos qui m'avait frappé, n'ont pas été
privatisées !
Ces premiers mouvements restent insuffisants. Beaucoup de temps
a été perdu depuis des années et ce qui s'impose
désormais, c'est un plan de relance de l'Union. Des progrès
- c'est la première urgence - devraient être préparés
dans plusieurs domaines concrets où une stratégie
européenne s'impose. C'est le cas notamment pour la politique
énergétique (économies européennes
d'énergie, développement des transports collectifs,
des énergies renouvelables, des carburants propres, interconnexions
des réseaux, coordination des stocks et des achats), alors
que malheureusement le dernier sommet européen n'a abouti
qu'à reprocher à la Commission ses ambitions en
ce domaine. C'est aussi le cas pour la recherche scientifique,
l'éducation, la formation, l'université, où
nous sommes en train d'aggraver notre retard par rapport à
nos grands concurrents : de nouveaux projets devraient être
financés hors des critères de Maastricht dans le
cadre d'un pacte positif pour la recherche afin de nous permettre
de demeurer dans la course et si possible d'en prendre la tête.
Cette ambition pose la question du budget européen,
traitée avec incohérence et imprévoyance
par l'exécutif français. Depuis 1995, le président
de la République proclame que davantage de politiques concrètes
doivent être financées, mais milite - avant comme
après le référendum - pour une baisse des
financements communautaires. Il faut en finir avec ce double langage
qui cause du tort à l'Europe : oui, l'amélioration
du budget devra accompagner la relance européenne. La situation
actuelle n'est pas acceptable : le budget de l'Union reste
largement inférieur au montant du seul budget français,
et plus de 40 % est consacré à la seule politique
agricole commune. Une solution existe, que nous devons proposer
: la création d'une ressource fiscale autonome, par exemple
une taxe communautaire sur l'énergie, moyen de renforcer
à terme les moyens et les ambitions de l'Union et premier
jalon d'une indispensable harmonisation fiscale. Les présidences
qui se succéderont en 2007 devraient aborder la question
institutionnelle. La présidence française, en 2008,
l'année de la révision de l'accord budgétaire,
devra se consacrer aussi à l'élaboration d'un paquet
budgétaire digne d'une Europe élargie, solidaire
et préparant l'avenir.
J'ajoute à cela la dimension sociale qui doit venir
en tête d'agenda. Il devient vital de viser une harmonisation
par le haut afin de faire converger les décisions nationales
au rythme du développement de chacun des pays, en fixant
des objectifs comparables à ceux du traité de Maastricht
pour atteindre l'euro. Le but est d'éviter, au sein de
l'Union, le dumping, par exemple sur le taux d'impôt sur
les sociétés, et la multiplication des délocalisations.
Pour être acceptée par les nouveaux Etats membres,
cette démarche pourrait s'insérer dans un "nouvel
équilibre de l'élargissement" : en compensation
de leur renonciation à la stratégie de l'harmonisation
par le bas, ils bénéficieraient d'un effort budgétaire
spécial, de la liberté de circulation pour leurs
travailleurs et de la solidarité qu'ils nous demandent
dans la sécurisation de leur approvisionnement énergétique.
Rompant avec le chacun pour soi actuel, faisons le choix d'un
élargissement solidaire. Tant que ces nouvelles règles
n'auront pas été posées, je suis favorable
à un refus de tout nouvel élargissement.
La politique de la concurrence devra, elle aussi, évoluer.
A l'heure des OPA planétaires et de l'hyper-concurrence
asiatique et américaine, elle ne favorise pas la constitution
de champions européens. Au contraire, elle les pénalise
par une approche idéologique, tatillonne et finalement
contre-productive : les exemples pour la France vont de Pechiney
à Schneider et Legrand, en passant par Mittal et Arcelor.
La politique commerciale européenne devrait également
constituer un outil plus performant. L'existence d'un négociateur
unique pour l'Union et d'une coordination forte dans ce domaine
constitue un atout. Mais l'exemple des décisions à
l'OMC montre comment l'Europe est réduite à une
position défensive, incapable d'étendre la négociation
aux standards sociaux, aux normes environnementales, aux parités
monétaires qui devraient pourtant faire partie intégrante
d'une discussion visant à un juste échange international
("fair trade") plutôt qu'à un libre échange
("free trade"). Face à l'empire américain
et aux géants indien et chinois, nous avons besoin d'une
nouvelle politique de la concurrence et du commerce qui permette
la défense et la promotion de l'industrie et des entreprises
européennes.
Le chantier institutionnel devra être repris.
L'idée, émise par certains gouvernements, que les
pays ayant rejeté le projet pourraient voter à nouveau
sur le même texte est politiquement irréaliste et
choquante d'un point de vue démocratique. A l'inverse,
la perspective de renoncer à toute amélioration
institutionnelle de l'Union est refusée à juste
titre, notamment par l'Allemagne, notre principal partenaire :
l'immobilisme n'apporte pas de réponse à la situation
juridiquement complexe dans laquelle nous nous trouvons dans le
processus de ratification. Un chemin doit être trouvé
pour avancer.
Une solution pourrait consister en une démarche à
trois temps. Concrètement, abandonner la troisième
partie du texte, la plus longue, celle qui a concentré
l'essentiel des critiques puisqu'elle comportait des politiques
libérales souvent inadaptées à la situation
et des dispositions qui n'ont pas à figurer dans une Constitution
: le renoncement à cette troisième partie est désormais
accepté par nombre des défenseurs du texte initial.
Au lieu de demander aux citoyens de la consacrer par leurs suffrages,
il faut plutôt envisager ses voies d'évolution et
de révision. En revanche, comme je l'avais indiqué
lors du débat référendaire, il apparaît
souhaitable de reprendre l'essentiel de la deuxième partie
du texte, consacrée à la Charte des droits fondamentaux,
et qui s'inscrit, en dépit de ses insuffisances, dans le
sens de l'Europe sociale nécessaire pour lutter contre
la dérive libérale.
Le troisième temps de la démarche institutionnelle
est plus délicat. Il consiste au sein des première
et quatrième parties du projet, à opérer
le tri entre les dispositions acceptables et celles qui ne le
sont pas, chaque pays ayant encore à cet égard des
positions diverses. Parmi les points litigieux, je cite
en particulier : la conciliation entre le principe du respect
de la concurrence et celui du service public, la facilitation
indispensable des coopérations renforcées entre
Etats, l'exigence que la Banque centrale européenne prenne
en compte la croissance et l'emploi au même titre que la
lutte contre l'inflation, et la composition de la Commission.
Au-delà de telle ou telle rédaction, c'est une impulsion
nette vers l'Europe sociale qui est en cause face à la
mondialisation libérale.
Comment parvenir à ces avancées pour à
la fois relancer l'Europe et la réorienter ? La question
est à la fois celle de la méthode à utiliser
et des moteurs possibles de l'Union. Je ne crois pas à
l'efficacité d'une nouvelle Convention préparatoire,
sur le modèle de celle qu'a présidée M. Giscard
d'Estaing. Inutile de rééditer ce qui a échoué.
Plusieurs pistes sont avancées : une élaboration
intergouvernementale qui pourrait être préparée
après 2007; la tenue d'un Congrès, composé
par exemple à parité de représentants du
Parlement européen et des Parlements nationaux; ou bien
encore la réunion d'une Assemblée constituante,
élue en même temps que le prochain Parlement européen
en 2009. L'idéal serait que le nouveau texte puisse
être soumis à référendum ou à
ratification parlementaire le même jour dans les vingt-cinq
Etats de l'Union.
De toutes les façons, impossible d'envisager que le
nouveau texte à présenter aux divers Etats puisse
être adopté en France par le seul Parlement : c'est
ce que propose pourtant M. Sarkozy, rejoint par quelques voix
au-delà de son camp. Je suis en total désaccord
! La règle du parallélisme des formes démocratiques
devra jouer : puisque le premier texte a été soumis
à référendum, le second devra être
lui aussi soumis au peuple. Le projet et le candidat des socialistes
devront être très clairs sur cette exigence.
Quels moteurs pour relancer l'Union européenne ? Malgré le refroidissement observé depuis quelques années, je reste convaincu que le couple franco-allemand représente un atout décisif. L'avoir délaissé ou banalisé est une faute grave. Pour relancer l'Europe, il faut redynamiser la relation entre la France et l'Allemagne - qui n'est pas exclusive d'autres liens étroits, notamment avec nos amis belges, luxembourgeois, italiens et espagnols. Le premier sommet européen auquel participera le nouvel exécutif français aura lieu en juin 2007, sous présidence allemande. La France exercera la présidence en 2008. Outre la croissance et les institutions, la défense devrait être un champ majeur d'avancées communes. A éparpiller nos efforts en matière de défense, nous nous interdisons de peser sur la scène du monde et nous gaspillons des marges de manuvre budgétaires. Nous avons besoin d'une stratégie d'armement intégrée et d'une défense commune. Je propose un grand dessein : qu'à l'horizon 2014, soit cent ans après Verdun, une armée franco-allemande ait vu le jour.
Prédude à une défense européenne
et à des éléments de diplomatie commune.
Pourquoi ce rêve serait-il moins réalisable qu'une
monnaie unique ? Là comme ailleurs, c'est affaire de volonté
politique. L'autre moteur pour avancer est l'Eurogroupe. Je lance
une mise en garde. Ne recommençons pas avec la zone euro
l'erreur lourde que nous avons commise dans les années
1990 avec l'ensemble de l'Union : c'est-à-dire élargir
avant d'approfondir. La zone euro a d'abord besoin de se renforcer,
en instaurant en son sein un vrai pilotage économique commun,
une réelle politique de croissance et de change, une harmonisation
fiscale et sociale. Tout cela devrait, selon moi, précéder
- et non suivre - un éventuel élargissement de la
zone euro. Sinon l'espoir d'une Europe unissant vraiment les peuples
risque d'être compromis, et la zone monétaire cessera
d'être l'amorce d'une Union politique pour n'être
plus que le complément d'une zone de libre-échange.

Quant au Parlement européen, malgré sa
majorité conservatrice, il a montré qu'il bénéficiait
d'un esprit pro-européen. La directive services a été
largement réécrite. La directive portuaire a heureusement
été rejetée. La négociation sur le
budget, quoique très insuffisante, a permis d'obtenir quelques
milliards d'euros de plus; ils seront indispensables notamment
pour la solidarité avec les nouveaux entrants. C'est dans
cette enceinte que "la période de réflexion"
sur l'avenir des institutions de l'Union conduit à un vrai
débat sur les attentes des citoyens. Nous devons miser
davantage sur la dynamique du Parlement. Nous appuyer aussi davantage
sur la mobilisation des syndicats et des grandes associations
démocratiques, dont on a vu l'efficacité pour contrer
les directives les plus libérales, et, positivement, pour
l'adoption de règlements favorables aux biens publics.
Tout cela dessine une Europe à la fois ambitieuse
et différenciée. Si l'Union se prétend
uniforme alors même que les Etats membres et leur degré
d'euro-volontarisme sont de plus en plus hétérogènes,
elle s'alignera sur le plus petit dénominateur commun,
devenant le cheval de Troie des Etats-Unis, de l'Asie ou de leur
alliance, c'est-à-dire d'une mondialisation sans règles,
dont le résultat est de creuser les inégalités
entre pays et au sein des pays. Cette reconnaissance d'une Europe
différenciée est essentielle, elle constitue une
autre façon d'évoquer la fameuse idée
des "trois cercles" à laquelle adhérait
notamment François Mitterrand : au centre, les pays les
plus euro-volontaires désireux d'avancer vite et loin,
unis autour de projets communs et partageant une conception intégrée
de leur destin et de leur action dans la mondialisation; au-delà,
les Etats membres de l'Union dotés d'une ambition de convergence;
à la périphérie, les Etats avec lesquels
un partenariat privilégié s'impose - je pense à
la Turquie, à l'Ukraine, mais aussi aux pays
de la zone méditerranéenne, actuellement négligés
par l'Europe -, sans qu'ils fassent à proprement parler
partie d'une Union qui ne peut pas digérer un élargissement
indéfini. Sur ce point, je fais miennes les récentes
déclarations d'Angela Merkel et de Romano Prodi : nous
devons dire clairement à certains pays que leur participation
n'est pas possible dans un temps prévisible.
Cette Europe différenciée devra récuser
la dérive actuelle qui consiste, y compris pour certains
Etats membres, à tenir la politique européenne
pour une simple action d'ajustement des économies européennes
à la mondialisation. Autant l'Union a poursuivi longtemps
et à juste titre l'ambition d'être un acteur majeur,
capable de peser sur l'environnement international, autant elle
adopte désormais souvent une posture de "petit pays",
ayant vocation à s'insérer dans "l'ordre"
existant plutôt qu'à influer sur lui. Certes l'Union
doit s'adapter au contexte global. Mais une attitude de renoncement
n'est pas conforme à l'intérêt de l'Union,
elle ne bénéficie qu'à une minorité
qui creuse l'écart avec les salariés des industries
européennes soumis à une concurrence exacerbée.
Elle n'est pas non plus conforme à l'intérêt
de l'équilibre mondial et à un avenir durable pour
la planète.
Car là est finalement l'essentiel : un monde dominé
exclusivement par les Etats-Unis serait bancal et dangereux; un
monde dominé par le couple américano-chinois ne
serait ni à l'avantage de l'Europe, ni vraisemblablement
à celui de l'humanité toute entière. On en
perçoit les périls économiques, sociaux,
écologiques, culturels, démocratiques. Le monde
a besoin d'un équilibre vrai, de stabilité et de
solidarité, où l'Europe tiendra sa place - une Europe
rayonnante, une Europe-levier - et ses Etats membres aussi.
C'est tout l'enjeu d'une relance et d'une réorientation
européennes. Le chemin n'est pas à prendre ou à
laisser, mais à discuter, à partager, en France
et avec nos partenaires. Nous devons à la fois assumer
pleinement la réponse de la France au projet de Constitution
et préparer les avancées de l'après-2007.
Beaucoup de temps a été perdu. Le prochain président
de la République devra être l'homme de la relance
de l'Europe. D'une Europe qui, désormais, progresse
et qui protège.
Laurent Fabius est député (PS) de Seine-Maritime
et ancien premier ministre (1984-1986). Point de vue publié
par le quotidien "Le Monde", Paris, 222 mai 2006.
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