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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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EUROPE, MAI 2006 / LE DEBAT SUR L'AVENIR DE L'UNION EUROPEENNE
__Un nouvel élan pour l'Europe
par Denis Macshane
La Constitution européenne ne peut être réanimée. Il faut en faire le deuil pour aller de l'avant.
Les chefs européens vont-ils avoir le courage de dire
ce que chaque citoyen pense ? La Constitution européenne,
rejetée par la France il y a un an, est bel et bien
morte. L'Europe se ridiculise à en veiller le cadavre.
Rien ne le ramènera à la vie. Et pourtant, personne
ne se risque à dire la vérité.
En 1954, quand la Communauté européenne
de défense fut mise à mort, elle aussi par les Français,
mais dans le cadre d'un vote parlementaire et non d'un référendum,
nul ne s'attarda autour du cadavre. L'Europe avait alors des dirigeants
qui savaient aller de l'avant. Après l'échec de
1954, l'Europe de la défense progressa néanmoins,
notamment avec l'incorporation de la RFA dans l'Otan qui se fit
au grand dam des nationalistes de droite comme de gauche. Dans
le même temps, Monnet, Schuman et les autres organisaient
la conférence de Messine qui devait conduire au traité
de Rome en 1957.
Aujourd'hui, un an après le non de la France, le rêve
que ce non se transforme en oui et que les Néerlandais,
prenant brutalement conscience des charmes de Bruxelles, votent
ja subsiste encore. Pourquoi cette réticence à énoncer
clairement ce que chaque citoyen européen sait au fond
de lui : la Constitution que M. Giscard a offerte aux peuples
d'Europe, il y a deux ans, ne peut être réanimée.
La cérémonie de signature fut le dernier grand spectacle organisé par l'ancien Premier ministre italien, Silvio Berlusconi. Mais les Européens ne veulent plus des jeux du cirque. Ils réclament du pain : une nouvelle Europe de l'emploi, de l'investissement, de la justice sociale, de la lutte contre la criminalité, de la sécurité et du souci de l'environnement. Satisfaites les besoins matériels des citoyens et ensuite seulement parlez politique. A trop se préoccuper de traités - Maastricht, Amsterdam, Nice et le traité constitutionnel -, l'Europe a délaissé l'assainissement des finances publiques et la réforme des systèmes économiques au service de l'emploi et de la croissance qui seuls permettent d'investir pour l'avenir.
Le contenu de la Constitution n'est pas en cause; elle renfermait
bien des choses admirables, et le travail de la convention mérite
d'être salué. En dépit de son nom grandiloquent,
il s'agissait bien d'un traité. Elle ne commençait
pas par "Nous, le peuple...", mais par "Le roi
de Belgique, le président de la République tchèque,
la reine du Danemark..." et se poursuivait comme n'importe
quel traité intergouvernemental. Par ailleurs, la Constitution
existe déjà, sous la forme des traités successifs
que la Communauté économique européenne,
puis la Communauté européenne et enfin l'UE ont
signés depuis 1950. Ils contiennent les règles sans
lesquelles l'Europe ne pourrait fonctionner.
Ces règles doivent être approuvées en bloc.
C'est pourquoi isoler le préambule et les deux premières
parties du traité constitutionnel et les soumettre à
un nouveau vote n'a pas de sens. Chaque mot, chaque virgule du
traité Giscard comme de tout autre traité futur
participent d'engagements solennels qui ont un impact direct sur
la vie des citoyens. Il est irréaliste d'imaginer qu'un
Etat puisse engager ses citoyens sans leur consentement. L'Europe
est le produit de lois et non de déclarations. Nous ne
pourrons la construire que sur une base qui nous agrée
tous.
En ce sens, la Constitution est morte. Son contenu était
intéressant, ses objectifs, nobles, sa volonté affichée
de trouver le juste équilibre entre le social et l'économique,
ambitieuse. Mais c'est fini. Il revient maintenant aux gouvernements
français et néerlandais de dire clairement qu'il
est temps d'avancer. Je ne connais pas d'homme politique français,
même parmi les Européens les plus convaincus, qui
croie qu'un second référendum pourrait être
gagné. A Madrid, à Rome, à Varsovie, et dans
toutes les autres capitales d'Europe, personne ne pense sérieusement
que la Constitution telle qu'elle existe puisse être mise
en oeuvre.
Comment aller de l'avant ? Commençons par faire
notre deuil de la Constitution. Alors, seulement, nous pourrons
réfléchir aux arrangements institutionnels nécessaires
au fonctionnement d'une Europe à 25, et bientôt à
27 ou même à 30. Il est clair que le système
de la présidence tournante est dépassé.
Il nous faut un Vorsitzender, un président stable du
Conseil européen. Le président européen doit
représenter les gouvernements élus. Le président
de la Commission, quant à lui, doit être le serviteur
de l'Europe, pas son maître. Le président du Parlement
européen est important, mais il en est de même des
présidents de l'Assemblée nationale, du Bundestag
ou de la Chambre des communes. Il devrait être possible
d'obtenir cette légère modification des traités,
nécessaire pour créer le président européen.
Un traité intergouvernemental comprenant un article unique
et ratifié par les Parlements nationaux ferait l'affaire,
et la réforme pourrait être effective dès
2008 ou 2009. Une autre réforme utile, préconisée
par M. Giscard d'Estaing, serait de donner davantage de pouvoirs
aux Parlements nationaux afin qu'ils puissent s'approprier le
projet européen. Une troisième proposition pourrait
porter sur les Affaires étrangères. L'Europe doit
parler d'une seule voix. La fonction de ministre des Affaires
étrangères européen devrait être confirmée
et les services diplomatiques des 25 Etats membres, travailler
de concert.
L'Europe doit être construite brique par brique.
Ce n'est pas un complexe architectural livré clés
en main que les citoyens sont tenus d'admirer sous prétexte
qu'il a été pensé à Bruxelles par
des présidents à la retraite et des élites
qui préfèrent rester sourds à la voix du
peuple.
Par-dessus tout, l'Europe doit retrouver l'élan économique
qui lui a donné tant de confiance dans les premières
années de sa construction, mais qui a tant faibli depuis.
Il serait peut-être judicieux d'envisager à nouveau
le projet imaginé par Schuman d'une haute autorité
rassemblant les Etats prêts à partager leur souveraineté,
par exemple dans le domaine de l'énergie, pour avancer
avec ceux qui le souhaitent. La Commission doit-elle imprimer
sa marque sur toutes les politiques européennes ? La
politique de l'énergie ou la lutte contre l'immigration
seraient peut-être traitées plus efficacement par
des institutions ad hoc. L'Europe pourrait se construire sous
forme de plusieurs maisons plutôt que d'une Übercommission,
seule source d'autorité.
L'Europe a besoin de nouveaux outils institutionnels et
constitutionnels. Mais, à l'exemple des Américains,
nous pourrions choisir d'avancer par amendements et améliorations,
plutôt que de tout reprendre à zéro. Les Européens
devraient voir leur Constitution comme une loi fondamentale ayant
vocation à être sans cesse améliorée.
Notre premier devoir est de clore les obsèques de la Constitution.
Si les Européens continuent à croire que la Constitution
née à Rome sous les auspices de M. Berlusconi bouge
encore, tout espoir de se mettre au travail sur les réformes
qui s'imposent est vain. La renaissance vient après la
mort, pas avant.
Denis MacShane est député travailliste et ancien ministre des Affaires européennes du gouvernement de Tony Blair. Point de vue publié par le quotidien
"Libération", Paris, 31 mai 2006.
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