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UNION EUROPEENNE, SEPTEMBRE 2006 / LA CANDIDATURE DE LA TURQUIE
__La Turquie moderne aux prises avec ses démons
par Claude Edelmann
Un père affectionné nous offre la main de sa
fille malade en mariage. La belle est éblouissante. Et,
comble de bonheur, ce père nous assure que la promise,
soignée, est en voie de guérison. "Je ne minimise
pas le travail qui nous reste à accomplir", ajoute-t-il,
comme s'il s'agissait d'un détail secondaire. C'est ce
qu'écrit M. Abdullah Gül, vice-premier ministre,
et ministre des affaires étrangères de Turquie ["Le
Monde" du 26 septembre 2006]. Il nous accorde que les obstacles
ne manquent pas sur le chemin de l'adhésion de son pays
à l'Union européenne (UE).
Mais, M. Gül nous passe sous silence la disgrâce
qui consume la fiancée, envahie d'horribles démons
à exorciser. Lorsqu'une personne se trouve être la
proie de deux personnalités contradictoires, on dit qu'elle
est atteinte de schizophrénie. Il faut la traiter d'urgence,
car elle souffre d'une terrifiante crise d'identité. Beaucoup,
en Turquie, cherchent à démocratiser ce pays et,
c'est le cas, bien sûr, de M. Abdullah Gül et de son
ami le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Mais leurs opposants
règnent dans tout l'appareil d'Etat turc, les partis, le
Parlement, l'armée et l'administration publique.
Le 21 septembre, j'assistais au procès de la romancière
Elif Safak, à la cour d'assises de Beyoglu, à
Istanbul. Elle était accusée par l'avocat ultranationaliste
Kemal Kerinçsiz d'avoir "insulté l'identité
turque" dans son dernier roman où elle raconte l'histoire
d'orphelins arméniens dont les parents ont été
massacrés par les Turcs en 1915. Devant le palais de justice,
une trentaine de nationalistes hurlaient leur haine de l'Union
européenne. Ils agitaient des drapeaux bleus de l'UE agrémentés
de la croix gammée, proclamant ainsi que l'Union, remplie
de nazis, ne cherchaient qu'à détruire la Turquie.
Protégés par 200 policiers, arrivaient le président
du groupe parlementaire de l'UE, Joost Lagendijk, les observateurs
d'Amnesty International et du Pen International, ainsi que des
dizaines de journalistes du monde entier. Etait-ce cette pression
internationale ? Comme l'écrivain Orhan Pamuk l'an passé,
Elif Safak a été acquittée. Pour les observateurs
présents, cette sentence médiatisée n'avait
guère de sens, au regard des 120 procès intentés
cette année contre des journalistes, des écrivains,
des éditeurs moins connus. Dix-huit ont été
acquittés, mais beaucoup retournent en assises. D'autres
subissent une peine d'amende, des journaux sont suspendus. Le
journaliste Hrant Dink, qui parle librement du massacre des Arméniens,
retourne pour la troisième fois devant les tribunaux, mais
il risque cette fois la prison, car il a déjà été
condamné avec sursis. Il reste 45 procès de ce
genre avant la fin de l'année [2006].
D'un côté, le Premier ministre Erdogan téléphone
à la romancière Elif Safak, acquittée, pour
lui déclarer sa satisfaction. De l'autre, il laisse
les partis nationalistes faire exclure des prochaines réformes
le fameux article 301 du code pénal, celui qui envoie
en prison toute personne "dénigrant l'identité
turque". Les termes de cette loi sont si vagues qu'ils permettent
aux nationalistes de fouler aux pieds les engagements de la Turquie
envers l'UE sur la liberté d'expression.
D'un côté, Erdogan proclame une politique de "torture,
tolérance zéro". De l'autre, les cas de
tortures allégués se poursuivent, confortés
par les nouvelles techniques d'interrogatoire des Américains.
Dans le sud-est de la Turquie, se multiplient exécutions
sommaires, enlèvements, attentats et tortures perpétrés
par les services de sécurité, qui alimentent
ainsi en nouveaux sympathisants les troupes de la guérilla
(le PKK). Dans cette région, près de 15 millions
de Kurdes sont pris en otage entre la guérilla et l'armée.
Pour les experts de l'UE, et pour le gouvernement turc, le problème
de la minorité kurde n'est qu'une question de niveau de
vie...
D'un côté, M. Abdullah Gül assure à
Bruxelles que des réformes sont en cours, de l'autre, les
législateurs turcs ignorent les règles de précision
et d'exactitude en vigueur dans toute législation démocratique.
Ainsi, la nouvelle loi antiterroriste, votée en juin [2006],
est si mal rédigée qu'elle peut faire inculper comme
terroriste n'importe quel Kurde pacifique, n'importe quel journaliste
exerçant son métier. La Turquie, prochaine fiancée
de l'Europe selon les voeux de M. Abdullah Gül, est en pleine
crise d'identité. Elle est certes malade. Mais ne la rejetons
pas : aidons-la plutôt à guérir.
Claude Edelmann, cinéaste, est membre du Collectif
pour les droits de l'homme en Turquie. Point de vue publié
par e quotidien "Le Monde", Paris, 6 octobre
2006.
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