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JANVIER 2005 / LE PROJET GOOGLE DE NUMERISATION DU LIVRE
__Quand Google défie l'Europe
par Jean-Noël Jeanneney
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Voici que s'affirme le risque d'une domination écrasante
de l'Amérique dans la définition de l'idée
que les prochaines générations se feront du monde.
Pour l'instant, la nouvelle n'a guère attiré
l'attention que des bibliothécaires et des informaticiens.
Et, pourtant, je gage qu'on ne va pas tarder à en mesurer
la portée culturelle, donc politique : vaste.
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Google est, comme on sait, le premier moteur de recherche
propre à guider les internautes dans l'immensité
de la Toile. L'un des premiers chronologiquement, puisqu'il remonte
à 1998 (sept ans, longue durée dans ce champ). Le
premier par son succès : 75 % de la recherche d'information
passent aujourd'hui par son truchement. Le premier enfin par son
poids capitalistique : entré à la Bourse de New
York en juin 2004, il y trouve et y trouvera en abondance des
ressources nouvelles.
Or voici que, le 14 décembre [2004], cette
société a annoncé à grand bruit qu'elle
venait de passer accord avec cinq des bibliothèques les
plus célèbres et les plus riches du monde anglo-saxon
: la New York Public Library et quatre bibliothèques d'universités,
Stanford, l'université du Michigan, Harvard (Etats-Unis)
et Oxford (Grande-Bretagne).
Accord pour quoi faire ? Rien de moins que numériser
en quelques années 15 millions d'ouvrages afin de les rendre
accessibles en ligne. Librement pour tous ceux qui sont tombés
dans le domaine public, en extraits alléchants pour les
autres qui sont encore sous droits, en attendant que le temps
passe. Stanford et l'université du Michigan mettront à
disposition de Google l'intégralité de leurs collections
(8 millions pour la première, 7 pour la seconde) ; New
York donnera accès à des documents fragiles qui
ne sont pas sous copyright; Oxford à une sélection
du XIXe siècle ; Harvard se bornant à un test de
40'000 documents choisis parmi ses 15 millions de livres.
Il s'agira au total, chiffre vertigineux, de 4,5 milliards
de pages. La première réaction, devant cette perspective
gigantesque, pourrait être de pure et simple jubilation.
Voici que prendrait forme, à court terme, le rêve
messianique qui a été défini à la
fin du siècle dernier : tous les savoirs du monde accessibles
gratuitement sur la planète entière. Donc une égalité
des chances enfin rétablie, grâce à la science,
au profit des pays pauvres et des populations défavorisées.
Il faut pourtant y regarder de plus près. Et naissent
aussitôt de lourdes préoccupations. Laissons de côté
la sourde inquiétude de certains bibliothécaires
préoccupés, sans trop oser le dire, à l'idée
de voir se vider leurs salles de lecture ; certes, leur métier
évoluera peu à peu pour servir la documentation
des citoyens et pour éclairer leurs choix de multiples
manières, mais l'objet-livre a trop d'avantages pratiques
par rapport à l'écran pour ne pas subsister très
longtemps. Toute l'expérience de l'Histoire montre que
dans le passé aucun des nouveaux modes de communication
ne s'est substitué aux précédents - les
complétant seulement et souvent les valorisant.
Le vrai défi est ailleurs, et il est immense.
Voici que s'affirme le risque d'une domination écrasante
de l'Amérique dans la définition de l'idée
que les prochaines générations se feront du monde.
Quelle que soit en effet la largeur du spectre annoncé
par Google, l'exhaustivité est hors d'atteinte, à
vue humaine. Toute entreprise de ce genre implique donc des choix
drastiques, parmi l'immensité du possible. Les bibliothèques
qui vont se lancer dans cette entreprise sont certes généreusement
ouvertes à la civilisation et aux uvres des autres pays.
Il n'empêche : les critères du choix seront puissamment
marqués (même si nous contribuons nous-mêmes,
naturellement sans bouder, à ces richesses) par le regard
qui est celui des Anglo-Saxons, avec ses couleurs spécifiques
par rapport à la diversité des civilisations.
Je garde en mémoire l'expérience du Bicentenaire
de la Révolution, en 1989, quand j'en dirigeais les manifestations.
Il eût été délétère et
détestable pour l'équilibre de la nation, pour l'image
et la connaissance qu'elle avait d'elle-même, de son passé,
des événements, lumineux ou sombres, qu'il nous
revenait de commémorer, d'aller chercher dans les seules
bases de données anglaises ou américaines un récit
et une interprétation qui y étaient biaisés
de multiples façons : Le Mouron rouge écrasant Quatre-vingt-treize,
les vaillants aristocrates britanniques triomphant des jacobins
sanguinaires, la guillotine occultant les droits de l'homme et
les intuitions fulgurantes de la Convention. Cet exemple est instructif,
et il nous met en garde.
N'oublions pas, d'autre part, un autre aspect de la question,
qui concerne le travail en marche : dans l'océan d'Internet,
où tout circule, dans l'ordre du vrai comme du faux, les
processus de validation des produits de la recherche par les autorités
scientifiques et par les revues prennent désormais une
importance essentielle. La production scientifique anglo-saxonne,
déjà dominante dans une quantité de domaines,
s'en trouvera forcément survalorisée, avec un avantage
écrasant à l'anglais par rapport aux autres langues
de culture, notamment européennes.
On dira qu'il ne s'agit pas en l'occurrence d'écrits
complets, puisqu'ils ne sont pas, par définition, tombés
dans le domaine public, seulement d'extraits protégeant
auteurs et éditeurs. Mais justement : cette publicité
sera forcément discriminante. Ajoutons que, sous l'apparence
de la gratuité, l'internaute rétribuera en fait
Google, en tant que consommateur, puisque l'entreprise vit à
99 % de publicité et que la démarche qu'elle annonce
ne vise qu'à obtenir un retour sur investissement grâce
à celle-ci. Les publicités en marge des pages et
les liens privilégiés guideront vers des achats
qui accentueront le déséquilibre.
Lorsque s'est posée, depuis la Seconde Guerre mondiale,
du côté du cinéma puis de l'audiovisuel, la
question de la riposte française à la domination
américaine, vouée, si l'on n'avait pas réagi,
à opprimer chez nous toute production originale, une première
réaction a été de protectionnisme, selon
un système de quotas, dans les salles puis à la
télévision. Cela n'était pas illégitime
et a été partiellement efficace. Mais, dans le cas
qui nous occupe, cette stratégie se révèle,
compte tenu de la nature de la Toile, impossible. Reste donc la
seconde, qui a fait ses preuves sur nos divers écrans :
celle de la contre-attaque, avec un soutien positif à la
différence.
Dans cette affaire, la France et sa Bibliothèque
nationale ont une responsabilité particulière envers
le monde francophone. Mais aucune nation européenne
n'est, on le sait, assez forte pour pouvoir assurer seule le
sursaut nécessaire. Je serai, bien sûr, le dernier
à négliger les efforts accomplis : la bibliothèque
virtuelle développée par la Bibliothèque
nationale de France (BNF) sous le nom de Gallica - qui propose
déjà 80'000 ouvrages en ligne et 70'000 images,
et qui va offrir bientôt la reproduction de grands journaux
français depuis le XIXe siècle - est installée
avec la gratitude de nombreux chercheurs et citoyens, et elle
sert notre influence autour du monde; mais elle ne vit que de
subventions de l'Etat, forcément limitées, et de
nos ressources propres, difficilement et vaillamment mobilisées.
Notre dépense annuelle ne s'élève qu'à
un millième de celle annoncée par Google. Le combat
est par trop inégal.
Une autre politique s'impose. Et elle ne peut se déployer
qu'à l'échelle de l'Europe. Une Europe décidée
à n'être pas seulement un marché, mais un
centre de culture rayonnante et d'influence politique sans pareille
autour de la planète.
L'heure est donc à un appel solennel. Il revient aux
responsables de l'Union, dans ses trois instances majeures,
de réagir sans délai - car, très vite,
la place étant prise, les habitudes installées,
il sera trop tard pour bouger.
Un plan pluriannuel pourrait être défini et adopté
dès cette année à Bruxelles. Un budget généreux
devrait être assuré. C'est en avançant sur
fonds publics que l'on garantira aux citoyens et aux chercheurs
- pourvoyant aux dépenses nécessaires comme contribuables
et non comme consommateurs - une protection contre les effets
pervers d'une recherche de profit dissimulée derrière
l'apparence d'un désintéressement.
C'est en rassemblant des initiatives d'Etat qu'on évitera
que tous nos fonds d'archives photographiques soient rachetés
par des entreprises américaines (Corbis, filiale de Microsoft,
a déjà beaucoup avancé dans ce domaine).
C'est en mobilisant les laboratoires spécialisés
que l'on assurera le développement d'un moteur de recherche
ainsi que d'outils logiciels qui soient les nôtres.
Partout on évoque, ces temps-ci, l'urgence d'une politique
de recherche et d'une politique industrielle de long terme qui
assurent, face aux diverses concurrences planétaires dont
le dynamisme s'affirme si fort, un avenir à l'originalité
de l'Europe : eh bien ! c'est exactement de cela qu'il s'agit,
c'est ce défi qu'il nous revient d'affronter. Nous le pouvons,
donc nous le devons.
Jean-Noël Jeanneney, ancien secrétaired'Etat
à la communication, est président de la Bibliothèque
nationale de France et de l'association Europartenaires. Point
de vue publié dans le quotidien Le Monde, Paris,
23 janvier 2005.
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