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UNION EUROPEENNE, JUIN 2004 / LEUROPE ET LA CULTURE
__Pour une Europe fondée sur sa culture, par des artistes européens
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Au moment où l'Union européenne (UE) accueille dix nouveaux pays, nous, artistes et responsables culturels européens, souhaitons adresser un appel aux chefs d'Etat et de gouvernement ainsi qu'aux institutions européennes.
Notre monde affronte une crise grave : l'écart entre pays riches et pays pauvres ne cesse de se creuser, des centaines de millions de personnes vivent dans des conditions intolérables, de profondes inégalités affectent les pays développés, une grande incertitude pèse sur l'avenir écologique de la planète, le développement du terrorisme et le recours à la violence accroissent l'insécurité.
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Dans de nombreux pays, les intégrismes détruisent
la liberté de pensée et d'expression. Loin de résoudre
ces problèmes, la guerre ne fait que les exacerber.
Le monde serait en droit d'attendre que l'UE constitue un pôle
fort, uni, qu'elle soit écoutée comme une autorité
morale. Or, manifestement, l'Europe ne joue pas le rôle
qui devrait être le sien. Elle entretient l'illusion que
l'Union est d'abord une affaire économique et monétaire,
elle semble coupée de son passé et tiraillée
par des forces aveugles, alors qu'elle devrait apparaître
comme un projet fondé sur un héritage.
Certes, une Constitution européenne va être
adoptée, des élections générales vont
avoir lieu à un niveau européen, des citoyens ont
des recours contre l'arbitraire de leur propre Etat, des études
commencées dans une université européenne
peuvent être poursuivies dans une autre université
européenne. Ce sont là des événements
d'une portée considérable. Cependant, ils se font
jour dans l'indifférence presque générale
des citoyens. Comme si l'Europe n'arrivait pas à donner
d'elle-même un sens, ou à se montrer autrement que
comme une bureaucratie supra-nationale.
"L'Europe est une certaine idée de l'homme, avant même la création d'un système de gouvernement." Giorgio Strehler, "Le Monde" du 6 juin 1979.
En tant que citoyens européens, nous sommes tous
les héritiers d'Homère et de Virgile, de Van Eyck
et de Michel-Ange, de Shakespeare et de Cervantès, de Bach
et de Mozart, de Chopin et de Liszt, de Flaubert et de Kafka,
d'Eisenstein et de Bergman, de Picasso et de Yourcenar... Leur
art a façonné une culture qui nous transmet un passé
commun, des références communes, qui a contribué
à l'émergence des valeurs démocratiques.
Cette identité européenne que nous partageons
tous est bien antérieure à la construction politique
de l'Europe moderne. Depuis des siècles, les échanges
artistiques et culturels ont dépassé les frontières
nationales et les barrières linguistiques, ils ont permis
de surmonter les divisions et de guérir les blessures provoquées
par les conflits les plus sanglants.
Il nous appartient de transmettre aujourd'hui cet héritage
aux générations futures, de l'entretenir, de
l'enrichir. La démocratie ne se réduit pas à
des institutions, ni même à un mode d'organisation.
Elle s'éteint si elle n'est pas animée par les forces
de l'esprit, de l'art, de la recherche.
Si l'Europe de la production et de la consommation devait l'emporter
sur l'Europe comme civilisation, si l'Europe comme grand marché
devait se substituer à l'Europe comme projet politique
et culturel, la crise mondiale pourrait culminer dans un affrontement
entre les forces de l'intégrisme et celles du matérialisme.
Cet affrontement pourrait se révéler aussi douloureux
et destructeur que les pires événements qui ont
frappé l'humanité au siècle dernier.
C'est pourquoi :
1. - Nous invitons les chefs d'Etat et de gouvernement
des vingt-cinq Etats membres à adopter une Constitution
européenne qui soit un véritable projet de civilisation
fondé sur notre héritage culturel et nos valeurs
communes de démocratie, de liberté, de respect des
droits de l'homme et de la dignité humaine. Les objectifs
d'ordre économique doivent à cet égard être
considérés plus comme des moyens que comme des fins
en soi.
2. - Nous demandons aux gouvernements des vingt-cinq Etats membres et aux institutions européennes de faire preuve d'une véritable volonté politique commune, de mettre en uvre un projet européen ambitieux, susceptible de renforcer l'identité culturelle de l'Europe faite d'unité et de diversité. L'Europe tout entière doit devenir un espace vivant, dynamique, d'échanges et de créations, favorisant la circulation des idées, des uvres et de leurs créateurs.
3. - Conscients que certains projets indispensables
au renforcement de l'Union n'entraîneront pas immédiatement
l'adhésion de la totalité des Etats membres, nous
invitons les pays les plus engagés dans le processus unificateur
à prendre des initiatives nouvelles, audacieuses et fédératrices,
afin de faire avancer la cause européenne, en particulier
dans sa dimension culturelle. Nous invitons également les
artistes et responsables culturels à jouer un rôle
actif et visible dans le soutien à une Europe de la culture.
Ce renforcement de l'unité européenne ne contredit
en rien la diversité culturelle : il doit au contraire la protéger et la renforcer. En outre, une réelle ambition commune est nécessaire pour conjurer sur notre continent les dérives communautaires et les flambées nationalistes.
Il en va de même pour le monde : dans le dialogue des
cultures qui s'impose avec urgence à toute la planète,
l'Europe doit remplir le rôle qu'elle est aujourd'hui
seule à pouvoir jouer. C'est une obligation morale
et historique.
PARMI LES 79 PREMIERS SIGNATAIRES : Claudio Abbado,
chef d'orchestre; Pierre Alechinsky, artiste plasticien;
Cecilia Bartoli, chanteuse; Henry Bauchau, écrivain;
Maurice Béjart, chorégraphe; Luc
Bondy, metteur en scène; Pierre Boulez, compositeur
et chef d'orchestre; Darko Brlek, directeur du festival
de Ljubljana; Peter Brook, metteur en scène;
Liliana Cavani, cinéaste; Riccardo Chailly,
chef d'orchestre; Patrice Chéreau, metteur
en scène, cinéaste; Hugo Claus, écrivain;
Luc et Jean-Pierre Dardenne, cinéastes; Alain
de Botton, écrivain; Anne Teresa de Keersmaeker,
chorégraphe; Michel Del Castillo, écrivain;
Abdel Rahman El Bacha, musicien; Montserrat Figuerras,
chanteuse; Bernard Foccroulle, musicien et directeur
du Théâtre de la Monnaie (Bruxelles); Ivan Klima,
écrivain; Stéphane Lissner, directeur
du festival d'Aix-en-Provence; Amin Maalouf, écrivain;
Antonio Muñoz Molina, écrivain; Riccardo
Muti, chef d'orchestre, directeur musical de
la Scala de Milan ; Anne-Sophie Mutter, musicienne;
Robert Palmer, musicien; Antonio Pappano,
chef d'orchestre et directeur artistique du Royal Opera House
(Covent Garden) de Londres; Alain Platel, chorégraphe;
Georges Prêtre, chef d'orchestre; André
Previn, compositeur et chef d'orchestre; Peter Ruzicka,
compositeur et directeur du festival de Salzbourg; Luca
Ronconi, metteur en scène; Jordi Savall,
musicien; Wolfgang Sawallisch, chef d'orchestre;
Herman Schueremans, directeur du festival rock de Werchter;
Ibrahim Spahic, directeur du festival de Sarajevo; Wislawa
Szymborska, prix Nobel de littérature 1996;José
Van Dam, chanteur; Andrzej Wajda, cinéaste.

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