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EUROPE, 2005 / L'EXIGENCE DE SECURITE DANS LES SOCIETES EUROPEENNES
__Vers une justice européenne
En dépit de la crise que traverse l'Union, il faut vite créer un espace judiciaire commun
par Robert Badinter
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Nous sommes à un moment critique de la construction
européenne. Le projet de Constitution en sa version actuelle
est mort. Mais pour les Européens de conviction, il ne
saurait être question de renoncer à faire progresser
l'intégration européenne. Simplement, il nous
faut chercher de nouvelles voies et de nouveaux instruments pour
rendre l'Union plus proche des citoyens, plus sensible à
leurs intérêts. A cet égard, la justice
me paraît être, dans les années à venir,
un domaine privilégié des progrès de l'Union
européenne.
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Aujourd'hui, il existe dans l'Union européenne
des juridictions européennes qui siègent à
Luxembourg. En particulier, le rôle de la cour de justice
dans la construction européenne s'est avéré
considérable. Mais il n'existe pas de Justice européenne,
c'est-à-dire un ensemble organisé d'institutions,
de procédures qui assurent aux citoyens de l'Union, dans
toute l'Union, une garantie identique de leurs personnes, de leurs
biens et de leurs droits.
A cet égard, on retrouve les deux visions qui s'affrontent
depuis l'origine de la construction européenne. Certains
considèrent que l'avenir de l'Union s'inscrit à
moyen terme dans une perspective fédérale. Ils favorisent
l'essor du droit européen, le développement de juridictions
européennes et la création d'un parquet européen
à compétence étendue. En revanche, les partisans
d'une Union européenne conçue comme une association
d'Etats gérant leurs intérêts communs, n'admettent
que des accords de coopération judiciaire.
On se trouve ici, au-delà des conceptions politiques
de la construction européenne, en présence de deux
forces antagonistes : d'un côté, la pesanteur de
l'Histoire où la justice, surtout dans le domaine pénal,
a toujours été l'expression de l'imperium du souverain.
S'y ajoutent le poids des traditions et coutumes judiciaires et
la sensibilité des gens de justice attachés à
leurs rites et leurs pratiques nationales.
Contrebalançant cette pesanteur souverainiste, l'exigence
de l'efficacité de l'action judiciaire dans l'Europe actuelle
conduit à l'européanisation de la justice. Le terrorisme,
le trafic de drogues, le proxénétisme organisé,
les réseaux de receleurs, la contrefaçon, ou la
corruption, toutes les formes les plus dangereuses de la criminalité,
sont organisés à l'échelle européenne.
Les frontières protègent les criminels plus qu'elles
ne les arrêtent. L'exigence de sécurité,
si forte dans les sociétés européennes, commande
une réponse européenne à la mesure de ces
menaces qui pèsent sur les Etats et les citoyens de l'Union.
Il en va de même pour les conflits d'ordre civil. La
multiplicité des couples de nationalités différentes,
la circulation des personnes au sein de l'Union, engendrent des
litiges transfrontaliers, particulièrement vifs quand il
s'agit de problèmes liés à la garde des enfants.
Dans le domaine économique, l'européanisation des
échanges et des prestations suscite des procès que
connaissent des juridictions nationales à la compétence
parfois concurrente et dont les décisions doivent être
exécutées dans un autre Etat de l'Union. Il y a
là une source permanente de difficultés, de coût
et de délais que ressentent les entreprises et les citoyens
de l'Union.
Il est significatif de voir comment, dans l'histoire de la
construction européenne, a joué cette dialectique
entre l'attachement à la souveraineté judiciaire
et la nécessité de lutter contre la criminalité
européenne, de résoudre les litiges civils transfrontaliers.
Le traité de Maastricht de 1992 a ouvert la voie
à l'institutionnalisation d'une coopération judiciaire
communautaire. Le traité d'Amsterdam de 1997 a fixé
comme objectif à l'Union la mise en place d'un "espace
de liberté, de sécurité et de justice".
Le principe a été repris par le traité de
Nice et le projet de traité constitutionnel. Le Conseil
de Tampere de 1999 a jeté les bases d'un "véritable
espace européen de la justice".
Ce concept mérite qu'on s'y arrête. L'espace européen
de justice est l'expression, dans le domaine judiciaire, de l'espace
communautaire défini par les traités successifs,
où circulent librement les personnes, les marchandises,
les services. Dans cet espace, devraient s'exécuter aussi
les jugements sans rencontrer de frontières, d'où
le principe de la reconnaissance mutuelle des décisions
de justice. Il facilite grandement la coopération judiciaire.
Il témoigne d'un degré élevé de confiance
des Etats membres dans les systèmes judiciaires des autres
membres de l'Union. Mais il ne fait pas naître une justice
de l'Union européenne, avec ses juridictions, ses organes
de poursuite et ses magistrats européens.
La création d'Eurojust, en 1999, est l'illustration
de cette politique. Organe de liaison, de centralisation, d'impulsion
des parquets nationaux, Eurojust constitue sans doute un pas important
en avant dans la coopération judiciaire pénale.
Mais, sa conception marque aussi la volonté des gouvernements
de conserver la maîtrise de l'action publique dans leurs
Etats.
Le progrès essentiel réalisé depuis Tampere
est la création du mandat d'arrêt européen
par une décision cadre de 2002 applicable depuis le 31
décembre 2004.
Il présente de grands avantages. C'est un acte purement
judiciaire supprimant toute intervention des autorités
politiques. L'autorité judiciaire de l'Etat d'exécution
doit seulement vérifier que les conditions légales
sont remplies. La décision dans l'Etat d'exécution
doit intervenir dans les soixante jours de l'arrestation de la
personne recherchée.
Ces avancées s'avèrent encore timides
parce que la défiance de certains Etats membres à
l'égard des systèmes judiciaires d'autres Etats
reste forte. D'où la question clé en matière
de justice européenne : comment susciter, entre les Etats
membres, une confiance suffisante dans un système judiciaire
européen, réunissant les diverses justices des Etats
membres dans un espace commun de justice ?
La confiance dans un espace judiciaire européen
repose sur trois piliers :
Confiance dans les principes judiciaires communs.
La Charte des droits fondamentaux y pourvoit. Même
si elle n'a pas valeur juridique avant l'adoption d'un traité
qui l'inclut expressément, elle a valeur de référence
et peut être utilisée dans les motifs d'une décision.
Confiance dans les institutions judiciaires de chacun
des Etats membres. D'où la nécessaire harmonisation
des règles de procédure des Etats membres, afin
qu'elles assurent, dans tout l'espace judiciaire commun, des garanties
identiques à tous les justiciables.
Confiance dans les magistrats et les personnels de justice
qui doivent présenter dans tous les Etats les mêmes
garanties de compétence et d'intégrité.
D'où l'importance d'harmoniser les formations des magistrats
et d'établir des règles éthiques communes.
Il conviendrait aussi de créer un Institut européen
de la magistrature qui compléterait la formation nationale.
Certes, ces trois piliers de la confiance sont difficiles à
construire dans l'Europe des vingt-cinq ou trente Etats, à
cause de l'hétérogénéité des
cultures juridiques et des systèmes judiciaires.
En revanche, ces conditions nécessaires peuvent être
plus aisément réunies dans le cadre d'une coopération
renforcée, sans attendre l'adoption d'un nouveau traité
institutionnel.
Le traité de Nice a expressément prévu
la possibilité de coopérations renforcées
dans le domaine de la justice, dans "le but de permettre
à l'Union de devenir plus rapidement un espace de liberté,
de sécurité et de justice" (Art. 40 TUE).
Parmi les Etats de l'Union, certains connaissent des systèmes
judiciaires très proches par leurs règles juridiques,
leurs garanties procédurales et la compétence professionnelle
de magistrats. Il en va ainsi notamment des six membres fondateurs
auxquels pourraient s'ajouter d'autres Etats, par exemple : l'Espagne,
le Portugal, l'Autriche, la Grèce, la Hongrie et la République
tchèque, la Slovénie, sans exclure d'autres Etats
membres qui voudraient rejoindre cette grande entreprise. Ils
pourraient aisément créer entre eux une coopération
judiciaire renforcée.
Dans un tel espace, la reconnaissance mutuelle des décisions,
l'harmonisation, voire l'unification des règles de procédure
et des législations dans de nombreux domaines, ne devraient
rencontrer d'obstacles particuliers. Ainsi naîtrait, au
coeur de l'Union européenne, un véritable espace
judiciaire commun et, mieux encore, un modèle de justice
européenne. Celui-ci pourrait s'élargir à
l'image de ce qui est advenu pour l'espace Schengen. Une justice
européenne peut naître plus aisément à
partir d'une telle coopération judiciaire renforcée,
véritable laboratoire judiciaire, que directement dans
une Union européenne à trente membres, aux composantes
judiciaires diverses, voire hétérogènes.
Ainsi, quelle que soit l'issue de la crise institutionnelle que
traverse l'Union européenne, il nous faut user, sans tarder,
des possibilités que nous offrent les traités actuels,
et créer, au sein de l'Union, cet espace de justice européenne
qui est à notre portée. Il s'ouvrira progressivement
à toute l'Union et réalisera le projet et l'ambition
des juristes européens les plus convaincus.
Robert Badinter, ancien ministre de la justioce, est
sénateur (Parti socialiste). Ce texte est extrait d'une
conférence faite à l'université Humboldt
à Berlin, le 24 octobre 2005.
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