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FEVRIER 2002 / LA GUERRE EN TCHETCHENIE
__Qui est terroriste, M. Poutine ?
par André Glucksmann
| Une guerre oubliée, un huis clos lointain, pas de quoi
troubler les G8 et les contre-G8 de Davos, New York et Porto Alegre.
La Tchétchénie passe pour un détail...
Une cruauté de l'histoire, entre mille ? Qu'importe! D'autres
drames passionnent, mobilisent les militants, taraudent les états-majors
et secouent les chancelleries. Moins de 1 million d'habitants.
Une disparition annoncée et amorcée, 100'000 ou
300'000 morts, qui sait ? |
Justement. Ce silence mondial, ce désintérêt
quasi unanime, cette solitude absolue, ça ne vous rappelle
rien ? Il y a bientôt dix ans, le troisième génocide
du XXe siècle, celui des Tutsis au Rwanda, bénéficia
déjà d'une inattention assidue, têtue, générale
et volontaire. Aujourd'hui, rebelote, les autorités de
la planète délivrent un blanc-seing à l'armée
russe. La peau du Tchétchène ne vaut pas un clou.
Nul diplomate pour élever la voix. Aucune manifestation
ne rassemble des générations si avides pourtant
d'afficher avec fracas leurs bons sentiments et leur haine de
l'impérialisme (yankee, forcément yankee).
Rien ne sert de détourner le regard. A l'orée
du XXIe siècle, le pire du pire s'étale à
Grozny, capitale de 400'000 habitants réduite en
poussière. Depuis Varsovie, punie pour son insurrection
par Hitler, aucune puissance européenne n'a osé
un tel forfait. Avec force avions, canons, hélicoptères,
la prétendue "opération antiterroriste"
fut conduite à distance, de façon parfaitement indiscriminée.
Officiellement, le Kremlin visait entre 300 et 700 terroristes
(l'exactitude n'est pas le propre de ses porte-parole).
S'il faut célébrer de semblables exploits, Messieurs Blair et Aznar ont beaucoup à apprendre : bombarder Belfast et mettre à sac le Pays basque. Par quel manque de caractère les Américains ont-ils limité les frappes sur Belgrade et Kaboul ? Au Kremlin, on affiche moins de timidité. Bien avant la chute des Twin Towers, le soleil de l'antiterrorisme se serait levé à l'Est !
Même si le black-out politico-militaire interdit les
informations au jour le jour, même si les reporters qui
se risquent dans la nuit et le brouillard sont rares, il suffit
de compter sur ses doigts pour comprendre : Grozny, c'est Guernica
puissance dix. L'armée russe poursuit une guerre interminable
contre les civils. Elle fait table rase, ouvre le terrain aux
petites mafias avides, manipulables par ses "services"
et par les islamistes. Récusant tout dialogue avec les
indépendantistes, elle joue la carte du pire.
Glissant sur les méthodes inhumaines mises en uvre pour
"libérer" les otages du théâtre
moscovite, Bush félicita Poutine pour sa victoire. Séquestrant
des spectateurs sans défense, le commando de Baraev relevait
du terrorisme. La Maison Blanche souligna cette évidence.
Mais, tout en acquiesçant, regrettons que l'Amérique
démocratique stoppe net son raisonnement : que ne retourne-t-elle
dans le même souffle un contre-compliment à l'ami
Vladimir et aux 100 000 hommes en armes qui exercent leurs cruels
talents sur une population tout entière prise en otage
? "Pulvériser à l'explosif des morts ou des
vivants est la dernière tactique introduite dans le conflit
tchétchène par l'armée fédérale
russe. L'exemple qui fait référence est certainement
celui du 3 juillet 2002 dans le village de Meskyer Yurt, où
21 hommes, femmes et enfants ont été fagotés
ensemble et pulvérisés à la grenade..."
(Newsweek, 14 octobre 2002). Ce que les jeunes veuves n'ont
pas exécuté au théâtre, les soldats
russes l'accomplissent à répétition en toute
internationale impunité.
Comme un verre grossissant, l'expérience tchétchène
dramatise une controverse décisive. Depuis le 11 septembre
2001, s'affrontent sourdement deux concepts du danger suprême
(et partant deux stratégies).
Première définition, celle des démocraties
: est terroriste l'homme en armes (quelle que soit sa bannière)
qui agresse délibérément des êtres
désarmés.
Deuxième définition, proposée par les
gouvernements russe et chinois : est terroriste l'irrégulier
qui met en cause une autorité établie (quelle qu'elle
soit et quoi qu'elle fasse).
Aux yeux du démocrate, tout Etat ou appareil d'Etat
verse dans le terrorisme lorsque sa violence vise sciemment des
innocents. En revanche, pour Nicolas Ier, pour Staline, pour Poutine
(300 ans d'autocratie pèsent lourd), toute contestation
de l'Etat vaut incitation au terrorisme, la moindre rébellion
appelle les grands moyens. Aux yeux de l'autocrate, la chasse
au terroriste est ouverte contre tout réfractaire ou présumé
tel.
La conclusion coule de source : un bon Tchétchène
est un Tchétchène mort. La formule fut énoncée,
en Russie, cinquante années avant que le général
Sheridan ne l'appliquât aux Peaux-Rouges. Voilà pourquoi
Poutine ne souffre pas qu'on l'interroge sur le sort réservé
aux civils. Et c'est au nom de la définition numéro
deux qu'il conseille au journaliste curieux d'aller se faire castrer.
Grozny, cest Guernica puissance dix
Le terroriste est-il l'ennemi public de l'Etat ou l'ennemi
public du public ? Loin de se recouvrir, les deux définitions
s'avèrent souvent concurrentes. Leur antinomie ronge de
l'intérieur, comme un virus informatique, les unions sacrées
antiterroristes. D'où deux conséquences sévères
pour l'avenir des Européens que nous sommes.
1) La question tchétchène n'est pas tchétchène,
mais russe. Relançant une guerre tricentenaire, Poutine
souligne d'emblée qu'elle est "exemplaire" et
doit symboliser le retour à l'ordre promis pour la Russie
entière. Finie la "bacchanale des libertés"
imputée à Eltsine ! Rétablissement de la
"verticale du pouvoir". En jouant de la poigne sans
considération pour le désastre humain qu'il provoque,
l'autocrate promeut l'éducation sentimentale de ses concitoyens.
A charge pour eux de contempler ce qu'il en coûte de ne
pas obéir. Vaste entreprise pédagogique : en éradiquant
à n'importe quel prix le "chardon tchétchène",
cher à Tolstoï, c'est l'idée de liberté
qu'il s'agit d'extirper de chaque tête russe.
La mise au pas des mass media, le rétablissement des
censures et de l'autocensure, la réhabilitation du servilisme
soviétique vont de pair. Armée et services secrets
ne combattent pas pour du pétrole ou par crainte d'une
contagion indépendantiste, ils livrent bataille à
l'âme et à la culture russes. Ils veulent en finir
avec la fascination jamais démentie, de Pouchkine
à Elena Bonner-Sakharov qu'exerce "une nation
- les Tchétchènes . sur laquelle la psychologie
de la soumission reste sans aucun effet" (Soljenitsyne).
2) La question russe n'est pas seulement russe, mais irréversiblement
mondiale. Un membre permanent du Conseil de sécurité
prêche d'exemple. Si tout paraît permis dès
qu'on détient la bombe, peut-on imaginer plus décisive
incitation à la prolifération des armes de destruction
massive ? Tyranneaux de tous les pays, bricolez un engin dévastateur,
puis payez-vous sur l'habitant, taillez un Caucase à votre
pointure, massacrez, affamez comme il vous plaît. Une, deux,
trois Tchétchénies. Un, deux, trois Kim Jong-il
! L'abandon total des malheureux Tchétchènes livrés
à une soldatesque sans foi ni loi laisse mal augurer l'avenir
du monde.
Les expéditions qui déferlent sur le Caucase
depuis Pierre le Grand montent facilement aux extrêmes.
La conquête russe escalade vers une violence sans frein
qui se rapproche dramatiquement de la "forme absolue"
définie par Clausewitz. C'est dans cet horizon que Beria
et Staline expédient en bloc les Tchétchènes
au Goulag (1944). Face à la guerre absolue sans cesse remise
à l'ouvrage par les stratèges de Moscou, la résistance
tchétchène réinvente inlassablement une guerre
de survie. Comme le grand, pompier pyromane, exige du petit une
capitulation sans conditions et laisse planer la menace d'une
extermination sans lendemain, les dérives terroristes risquent
de s'accélérer. L'inimaginable devient imaginable.
Adoubant Vladimir Poutine au nom d'une immaculée alliance
contre le terrorisme, avalisant les mensonges et les bains de
sang où il patauge, l'Europe "se profane", regrette
Anna Politkovskaïa, après 40 reportages en "enfer".
La communauté ouest-européenne s'était
construite sur un triple refus, celui (posthume) de Hitler et
des nationalismes racistes, celui (alors contemporain) de Staline
et de son rideau de fer, celui (implicite) des aventures coloniales.
Sans mot pour condamner, sans initiative pour bloquer un massacre
qui mêle procédures staliniennes et pulsions ethnocides,
l'Europe en effet se renie et avale son bulletin de naissance.
Interrogeant, il y a un demi-siècle, les responsabilités
du Vieux Continent, Hermann Broch dévoilait, tapie dans
l' ombre, derrière la fureur nazie, une faute plus générale,
continentale et commune : le "crime d'indifférence",
condition de possibilité des abominations. Hitler et Staline
ont quitté la scène, aucun successeur de leur taille
ne hante nos plateaux, donc... notre indifférence repart
de plus belle !
Le Musée de l'Holocauste à Washington - peu suspect
d'allégeance islamiste - classe la guerre en Tchétchénie
cas n°1 d'alerte au génocide ("genocide watch").
Le 1er janvier 2000, Poutine, fraîchement promu, atterrissait
sur le front du Caucase, en compagnie de Madame et des caméras,
à la rencontre de soldats émérites. En guise
d'étrennes, il ne leur remit pas des montres, comme le
voulait la tradition, il leur offrit des armes de chasse, des
couteaux d'égorgeur. Ainsi finit le XXe siècle.
Ainsi démarra le nouveau millénaire, arrosé
au champagne de Paris à Rio, de Time Square à la
place Rouge.
Le crime d'indifférence structure, selon Ionesco, les
sociétés de Rhinocéros. Doublement cuirassé
contre le monde extérieur et contre son monde intérieur,
ni réaliste ni sentimental, l'euro-rhinocéros est
du genre placide, sinon sympathique. Une proie rêvée
pour chasseurs et maîtres chanteurs qui lorgnent ses richesses.
Aucune SPA, fût-ce l'ONU, ne saurait garantir la sauvegarde
d'une espèce aussi myope, égoïste et savamment
muette.
André Glucksmann est philosophe et essayiste.
Ce point de vue a été publié dans le quotidien
Le Monde, Paris, 8 février 2003.
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